L'Inédit

Par


Merci pour votre inscription!

Derniers articles

Hypnose d'un mouton

Coll. Elphège Gobet/notreHistoire.ch

Les élèves du collège Edouard Claparède, à Genève, imaginent-ils que le célèbre médecin et psychologue genevois qui a donné son nom à leur établissement a non seulement consacré sa vie à explorer le cerveau et l’inconscient de ses semblables, mais était aussi capable d’hypnotiser des moutons, des singes et même des cochons ! Une image prise lors d’une de ses séances, réalisée au Salève, en 1928, en apporte l’illustration. Lui-même écrivit plusieurs articles sur le sujet, notamment « Etat hypnotique chez quelques animaux », paru en mars 1915 dans la revue des sciences physiques et naturelles.

Edouard Claparède (1873 – 1940) est alors directeur du laboratoire de psychologie à la Faculté des sciences de l’Université de Genève. Sa carrière scientifique est jalonnée de création, comme la chaire de Psychologie expérimentale ou l’école des sciences de l’éducation qui deviendra l’Institut Jean-Jacques Rousseau. Dans ses travaux scientifiques sur le comportement, il étudie aussi bien l’inconscient, aux frontières de la psychanalyse naissante, que la psychologie animale (il rédigea en 1913 une étude sur les chevaux d’Elberfeld, réputés particulièrement intelligents).

Mais pourquoi Edouard Claparède conduit-il des séances d’hypnose sur des animaux ? L’hypnose, qui consiste à provoquer un état d’engourdissement, était depuis le médecin français Jean-Martin Charcot, à la fin du XIXe siècle, un moyen d’exploration de pathologies liées à l’hystérie. Freud lui-même rédigea au début de sa carrière un livre sur l’hypnose. L’hypnose est d’ailleurs la grande question du premier Congrès international de psychologie, organisé en 1889 à Paris, auquel participa Edouard Claparède.

Inclinaison scientifique pour la recherche sur le comportement animal, pratique de l’hypnose dans le cadre des sciences de l’inconscient… la concordance ne pouvait manquer de se faire dans les travaux d’Edouard Claparède. En 1895, il s’efforce avec le psychologue genevois Théodore Flournoy d’expliquer par le système nerveux des choses inexplicables, plus proches du spiritisme que des sciences. Le cousin d’Edouard Claparède assiste d’ailleurs à toutes les séances spirites organisées par la bonne société genevoise pour tenter de surprendre les phénomènes de divination et de télépathie. Une année plus tard, en 1896, c’est à l’hôpital psychiatrique des Vernaies, à la Queue d’Arve, qu’Edouard Claparède fait quelques tentatives d’hypnose sur ses patients.

Et pour les animaux ? Dans son article de mars 1915, Edouard Claparède raconte avoir obtenu, en 1911, un état hypnoïde chez un singe cynocéphales. Et mobilisé en août 1914 dans le bataillon d’infanterie qu’il commande avec son grade de capitaine, Edouard Claparède s’exerce sur les cochons et les chèvres qu’il trouve à ses côtés dans le chalet de berger où il est cantonné. Il répliqua l’expérience au printemps 1928, lors d’une excursion sur le Salève avec ses étudiants, c’est à cette occasion que fut prise cette photo surprenante.

L’hypnose sur des animaux est-elle semblable à l’hypnose sur les humains ? Claparède s’explique. Dans ce chalet de berger, en 1915, il administre des frictions à un cochon, «avec un morceau de bois ou un bâton, car ces animaux étaient très sales et je préférais si possible ne pas les toucher avec les mains ». Frictions toujours dirigées dans le même sens, « en partant du cou et descendant jusque vers la cuisse ». Le cochon réagit très bien : « A mon grand étonnement, je vis le cochon se mettre peu à peu à chanceler sur ses jambes de derrière, et son corps s’incliner du côté opposé de la friction. Au bout d’une demi-heure, il tombait par terre, sur le flanc ; je lui fermais les paupières ; il garda les yeux clos et ne s’éveilla qu’au bout de 3 à 4 minutes ». Et Edouard Claparède de préciser que l’expérience tentée sur des cochons alors qu’ils étaient devant la porte de la cuisine à attendre leur repas ne réussit pas, «leur attention semblait uniquement fixée sur cette délicieuse perspective » !

L’expérience de l’hypnose fut reproduite sur sept chèvres et aboutit, mais « les circonstances dans lesquelles j’expérimentais, au milieu du va-et-vient des soldats, m’ont empêché de déterminer pendant combien de temps aurait duré le sommeil si aucun bruit quelconque n’était survenu ».

Edouard Claparède réussit également, en soutenant un lapin étendu sur le flanc, à le plonger dans un état hypnoïde. Il s’essaya une seule fois d’hypnotiser une vache… sans succès. Pourtant, le psychologue polonais Julian Ochorowicz, à la fin du XIX siècle, avait hypnotisé des mammifères de grandes tailles, lion, chameau et même, figurez-vous… un éléphant! ■

Remerciement

A Elphège Gobet, de l’Université de Genève, pour le partage de ses recherches.

Références

Edouard Claparède, « Etat hypnotique chez quelques animaux », Archives des Sciences physiques et naturelles, tome 33, mars 1915
Fernando Vidal, «Edouard Claparède », in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 18.06.2009
Martine Ruchat, Edouard Claparède. A quoi sert l’éducation?, Editions Antipodes, 2015

A consulter également sur notreHistoire.ch

L’Institut Jean-Jacques Rousseau en images
Vous dormez… une vidéo des archives de la RTS

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

14 juin 1991 : images de la grève des femmes

Coll. Bibliothèque de la Ville de La Chaux-de-Fonds/notreHistoire.ch

Ce 14 juin 1991 tombe sur un vendredi, journée historique pour la première grève des femmes en Suisse. A Neuchâtel, on sert un gaspacho aux manifestants en guise de «soupe de l’égalité». On rebaptise la rue du Bassin en rue de l’Egalité, tandis qu’à La Chaux-de-Fonds, l’avenue Léopold-Robert devient l’avenue de l’Horlogère à domicile. L’événement se déroule dans une ambiance bon enfant, dans ce canton comme dans le reste du pays, rapportent alors les journaux régionaux L’Express et L’Impartial. On défile en cortège. Ici et là, on débraye. Quelques employeurs offrent des chocolats et un merci à leurs collaboratrices.

Une action plus spectaculaire a lieu à Berne devant le Palais fédéral: à coup de sifflets et d’œufs, 2000 femmes chahutent la Journée des relations internationales qui accueille des officiels étrangers. «Les femmes bras croisés, le pays perd pied», tel est le slogan de la grève, mais celle-ci reste symbolique. La majorité des femmes ne déposent pas leurs outils de travail. Beaucoup n’osent pas le faire et se contentent de porter un badge. D’autres ne se sentent pas concernées.

Le regard de Moscou

Reste que ce jour marque les esprits, y compris à l’étranger, constatent les agences de presse. Jusqu’au journal Komsomolskaya Pravda (plus fort tirage d’URSS), qui note que même en Suisse, pays si aisé et démocratique, il y a une raison de faire grève. C’est que ce pan de l’histoire helvétique se caractérise par sa lenteur. En 1991, on fête les 700 ans de la Confédération, les seulement 20 ans des droits civiques des femmes, et les 10 ans de l’article constitutionnel sur l’égalité: cela amène «une comparaison ironique sur la longue histoire de la discrimination en Suisse», commentera la Neue Zürcher Zeitung en 2011.

L’égalité hommes-femmes est finalement ancrée en 1996 dans une loi fédérale, qui est ensuite mollement révisée en 2018. Mais près de trente ans après la mobilisation de 1991, il existe toujours de nombreux écarts de salaires injustifiés entre les femmes et les hommes, faute de contrôles et de sanctions. Sans compter les autres discriminations et marques d’irrespect impunies. A l’évidence, les piques-niques festifs, les sirops roses et les pauses prolongées ne suffisent pas pour concrétiser pleinement l’égalité sur le terrain.■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Deux grèves des femmes, celles de 1991 et de 2019, en images et vidéos

Le départ

Coll. M. Bernardi/notreHistoire.ch

Le 1er septembre 1965, à la gare routière de Genève, le père de Mauro Bernardi, faute d’emploi, se prépare à quitter la Suisse et à retourner en Italie avec sa famille. Ce témoignage, publié sur la plateforme, a reçu le Prix notreHistoire.ch en 2011.

« Cette image, nous montrant mon père, mon petit frère et moi, place Dorcière à Genève au début de l’automne 1965, a bien failli être la dernière photographie prise de nous sur sol helvétique avant sans doute pas mal d’années…

Mon père (qui était le plus adorable des papas bien qu’il ait sur cette photo des airs d’authentique gangster), venait en effet tout juste d’être mis au chômage par le propriétaire du commerce de fourrures pour lequel il travaillait. N’ayant que peu de perspectives d’avenir en Suisse et ayant la nostalgie de son pays, il décida de retourner vivre avec femme et enfants en Italie, et plus précisément à Saint-Vincent, le petit village valdôtain d’où était originaire ma mère (on peut d’ailleurs voir au second plan du cliché pris par cette dernière, l’autocar qui assurait à l’époque la liaison Genève-Aoste, via le tout nouvellement créé tunnel du Mont-Blanc).

Après avoir passé un peu plus d’une année à durement gagner sa vie dans les hauts fourneaux d’une usine sidérurgique, mon père reçut un soir l’appel inopiné de son ex-employeur. Ce dernier lui annonçait qu’ayant pu redonner du souffle à son entreprise, il serait prêt à le réengager s’il acceptait de revenir à Genève, où par ailleurs un nouvel appartement l’attendait déjà. Ni une ni deux, et sur le conseil avisé de ma mère, nous refîmes donc nos bagages pour la cité de Calvin que nous n’allions désormais plus quitter. Il m’arrive parfois, à plus de quarante-cinq ans d’écart, de me demander ce qui serait advenu s’il n’y avait pas eu ce soir là, ce coup de téléphone… D’autres circonstances nous auraient-elles tout de même permis, à ma famille et à moi, de reprendre un jour le chemin de la Suisse? Ou serions-nous définitivement installés en Italie, auquel cas mon parcours aurait forcément été en tous points différents de ce qu’il est aujourd’hui? S’il est bien évidemment impossible de le savoir, une chose est néanmoins sûre: certains « hasards » font parfois prendre à l’existence un tournant décisif. Et s’il y en eut bien quelques autres par la suite, celui-ci fut sans doute pour moi l’un des premiers.»■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres photos de la Place Dorcière

Genève, rue Bautte: école

Rue Bautte, à Genève. Une école très représentative de la mentalité du début du XXe siècle.

Coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

Datée des environs de 1910, cette photographie montre l’école de la rue Bautte à Genève, appelée aussi parfois école de la Gare, école du boulevard James-Fazy ou école de Saint-Gervais. Cette école est construite en 1867 par l’architecte Jean Franel. Déjà auteur de l’école des Pâquis en 1863, conçue sur le même modèle, Franel signe également à Genève l’université des Bastions, avec Joseph Collard et Francis Gindroz, et le monument Brunswick.

L’école est édifiée à l’emplacement des anciennes fortifications, démolies à partir de 1850. Avec l’arrivée du chemin de fer, le quartier de Saint-Gervais connaît un fort développement et exige la réalisation de nouvelles infrastructures scolaires. Sur la photo, apparaît du reste tout à gauche un mur de soutènement destiné à la voie du train.

Un espoir: passer par les combles

Le plan de l’école adopte la forme d’un H. La partie visible sur la photo se répète de manière parfaitement symétrique, dans le sens de la longueur et de la largeur, à l’arrière. En fait, il s’agit de deux bâtiments semblables accolés dos à dos, marquant une stricte ségrégation des sexes, l’un des bâtiments étant réservé aux garçons et l’autre aux filles. Chaque partie détient sa propre entrée, opposée l’une à l’autre. On voit ici la partie dédiée aux filles. Chaque partie est organisée exactement de la même manière, mais de façon inversée, et possède sa propre cage d’escalier. A moins de passer par les caves ou les combles, les élèves des deux sexes n’ont absolument aucune occasion de se croiser.

Les façades se caractérisent par leurs grandes fenêtres cintrées, dans le style néoclassique, simple et rigoureux, souvent utilisé pour signaler les édifices publics. Le grand développement des façades, avec son corps central et ses deux ailes, répond aussi aux préoccupations hygiéniques de l’époque. Il permet en effet d’apporter un maximum de lumière et d’aération dans les classes. La façade visible sur la photo ne présente plus le même aspect aujourd’hui. En 1994, un très vaste couvert, en verre et métal, y a été ajouté.

Une loi fédérale impose la gymnastique à l’école

A gauche, au fond de la photo, on voit également la salle de gymnastique. Celle-ci a été construite après l’école, en 1882. Elle répond à la loi fédérale de 1874 qui impose la pratique de la gymnastique dans les écoles. Réalisée par l’architecte de la ville Georges Habicht, il s’agit de la plus ancienne salle de gym encore existante à Genève, avec celle de l’école de la rue Ferdinand-Hodler, conçue en même temps par le même architecte.

Elle se démarque du bâtiment principal par son style d’inspiration industriel, exprimé par la prédominance du bois et de la brique, alternant avec de la pierre. Il est ainsi signifié que sa fonction est moins noble que celle du bâtiment principal. Son aspect fait également écho à celui de l’école des arts appliqués qui lui fait face, de l’autre côté de la rue de la Servette. Pour respecter la ségrégation des sexes, la salle est dotée de trois entrées, la première pour les garçons, la deuxième pour les filles et une troisième pour les sociétés locales, sur la rue de la Servette, autorisant l’accès en dehors des horaires scolaires. Le fait qu’elle soit placée dans le préau des garçons trahit certainement l’idée que l’activité physique leur soit destinée en premiers plutôt qu’aux filles.

Cette salle de gymnastique a vécu encore un épisode spectaculaire en 2006. Elle a en effet été déplacée de quelques mètres en direction du sud-est. Ce déménagement a été opéré par ripage, sur des rails avec des vérins, afin de permettre un élargissement des voies de chemin de fer, en vue de la réalisation du CEVA.■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

A consulter également sur notreHistoire.ch

En photos: quand les garçons et les filles étaient séparés à l’école.

Genève, 10 novembre 1932, après la tragédie - "Assassin!"

Carte postale du soldat valaisan Marcel Tamini à sa famille (recto).

Coll. N. Tamini/notreHistoire.ch

Le 9 novembre 1932, à Genève, la troupe tire sur la foule, causant la mort de 13 personnes et en blessant 65 autres. Cette intervention meurtrière, la pire impliquant l’armée suisse au XXe siècle, suscite une vague d’indignation en Suisse et dans toute l’Europe. Le correspondant du Manchester Guardian, cité par l’historien Pierre Jeanneret s’indigne : «Dans ma longue expérience, je n’ai pas eu connaissance d’un cas où l’on a tiré sur la foule avec aussi peu de raisons. Bien plus, sans raison aucune». Mais comment en est-on arriver à un tel drame?

Envoyé sur les lieux après la fusillade, Marcel Tamini (1911–1988), jeune soldat valaisan, témoigne de cet épisode tragique dans une carte postale envoyée à sa famille. Il apparaît toutefois peu concerné par le sort des victimes de l’armée. «Tout va bien pour le moment. J’ai été sentinelle dans un coin de rue de hier soir à ce soir, mais tout est calme, sauf qu’une femme m’a tiré la langue en me disant “assassin”. Cela a fort amusé mes copains et moi-même. Je crois que nous rentrerons sous peu. Ce soir nous cantonnons à Cologny le village est gai et les gens très aimables.»

Le Conseil d'Etat genevois reconnaissant, document adressé aux soldats du régiment de montagne 6.

Coll. N.Tamini/notreHistoire.ch

Issu d’un canton catholique, rural et conservateur, le jeune Tamini montre peu d’empathie pour les manifestants genevois. Au contraire. A la même époque, il est en effet engagé à la Jeunesse catholique de Saint-Léonard, dont les sympathies vont à l’Italie mussolinienne (La Patrie valaisanne, 23.2.1932).

Quelques jours plus tôt, l’Union nationale, un parti d’extrême-droite dirigé par Géo Oltramare (1896–1960), avait appelé à une «mise en accusation publique» de deux dirigeants socialistes, Léon Nicole (1887–1965) et Jacques Dicker (1879–1942) le 9 novembre 1932. Fondée sur le modèle des procès publics lancé dans l’Allemagne nazie, la charge est extrêmement violente. Un tract cité dans Le Temps des passions appelle même au meurtre: «L’immonde Nicoulaz, le juif russe Dicker et leur clique, préparent la guerre civile. Ils sont les valets des soviets. Abattons-les ! A bas la clique révolutionnaire.»

Devant la virulence de l’attaque, le Parti socialiste et les organisations ouvrières tentent de faire interdire le meeting, ce que le Conseil d’Etat refuse. Ils appellent alors la classe ouvrière genevoise à se mobiliser pour empêcher la manifestation de l’Union nationale. Gustave Berger (1911–1998), jeune militant syndicaliste, faisait partie de ceux qui se sont infiltrés dans la salle communale pour tenter de perturber le meeting. Démasqué, il se fait frapper et mettre dehors: «A peine entré j’ai été repéré par le chef des lascars. Il m’a fait corriger propre en ordre et j’ai fait une sortie à plat ventre ! Il y avait des flics qui étaient devant la porte. Ils m’ont pris par-dessous les bras et ils m’ont foutu au-delà de la chaîne».

Les soldats se glissent en file indienne

Devant la salle, dans la rue de Carouge, des milliers de manifestants se sont rassemblés en une foule compacte que les policiers tentent de repousser derrière des chaînes scellées de part et d’autre de la rue. Dépassée, la police est bientôt rejointe par l’armée qui se glisse en file indienne (!) dans la foule. Bientôt, les soldats sont pris à parti, désarmé et appelé à fraterniser avec la foule. Des fusils et des casques sont brisés. Quant aux officiers, il semble avoir été spécialement visé. Le lieutenant Burnat qui commandait la compagnie affirme dans Le Temps des passions : «lorsque nous étions totalement engagés dans cette foule, nous avons été attaqués par de petits groupes de 4 ou 5 personnes. J’ai été le plus malmené. On m’a arraché mon casque, mon arme, déchiré ma tunique.»

Les soldats vont alors se replier vers l’ancien Palais des expositions, à l’emplacement de l’actuelle esplanade d’UNI Mail. La foule les suit, certains les invectivent. Rassemblée devant le mur du bâtiment, la troupe se sent acculée. Les officiers somment la foule de se disperser, mais nul ne semble comprendre l’injonction et personne ne bouge.

Le lieutenant Burnat donne alors l’ordre de tirer. En quelques secondes, 13 personnes meurent et 65 sont blessées, parmi lesquelles de nombreux badauds. Le jeune Georges Haldas, qui accompagnait son père à la manifestation de l’Union nationale, rend compte du tumulte qui régnait alors: «Ici, brusquement, après une grande confusion, première trouée dans le brouillard : une sonnerie de clairon. Mais dont je ne me suis souvenu, à vrai dire, que par la suite. Seconde trouée : un éclair. Suivi d’un tac-tac-tac assez léger et inoffensif en apparence. Quelqu’un rigola : – Ils tirent à blanc ! Troisième temps : je ne sais plus rien, je n’entends rien des hurlements y qui paraît-il, ont été poussés à cet instant. Je ne vois même pas tomber les gens dont on va me dire, tout de suite après, qu’il y s’affaissaient, autour de nous, sous les balles.»

Soldats en faction, Genève, Boulevard Carl-Vogt aux lendemains du novembre 1932. Photo Max Kettel.

Coll BGE/notreHistoire.ch

Après la fusillade, la plupart des manifestants se dispersent. Quelques centaines de personnes défilent en ville durant la soirée, chantant l’Internationale, scandant des slogans dénonçant les «assassins !». De son côté, le Conseil d’Etat prend des mesures visant à garantir l’ordre public. Il fait arrêter plusieurs socialistes, dont Léon Nicole pour «atteinte à la sécurité de l’Etat, excitation à la révolte et outrage aux agents». Il déploie également des troupes en ville.

Le bataillon du régiment valaisan en renfort

Les organisations ouvrières décident alors la tenue d’une grève générale de protestation le samedi 12 novembre, jour de l’enterrement des victimes de la fusillade. Le 11 au soir, le Conseil d’Etat demande aux autorités fédérales l’envoi de renforts pour épauler les troupes genevoises. Le bataillon du régiment d’infanterie de montage 6 de Marcel Tamini, cantonné à Sion, est alors dépêché à Genève. Parti dans la nuit, il arrive au bout du lac le 12 au matin. Il sera chargé de protéger les bâtiments publics et de maintenir l’ordre. Avec le temps, la rumeur laissera entendre que ce sont les soldats valaisans, et non les genevois, qui ont fait feu sur les manifestants bien qu’ils soient arrivés sur les lieux plus de 48 heures après les événements.

Rares ont été les militaires qui ont refusé de marcher contre les manifestants. L’un d’entre eux, Maxime Chalut, un militant socialiste genevois, a témoigné à plusieurs reprises de son engagement, notamment pour Le temps des passions. Conscient de la gravité de la situation et soucieux de ne pas des trouver du mauvais côté de la barricade, il sort du rang lorsque son école de recrues, basée à Lausanne, est appelée à intervenir à Genève. «On nous a déclaré que la révolution avait éclaté à Genève et que nous allions avoir un service particulier à accomplir, puis on nous a retiré nos cartouches à blanc pour les échanger contre des cartouches à balles. Le colonel Lederrey, commandant de l’école, nous a ensuite réunis et répété que la révolution avait éclaté à Genève, que dès cet instant nous étions sacrés soldats et qu’à l’ordre de tirer, nous devions obéir, interdiction nous étant faite de tirer en l’air. Puis il a demandé de s’annoncer, à ceux qui ne suivraient pas les ordres de leurs supérieurs. C’est ce que j’ai fait.» Maxime Chalut sera rejoint par trois camarades qui, comme lui, seront mis aux arrêts alors que le reste de l’école se rend à Genève.

Les accusés lors du procès aux Assises fédérales en compagnie de leur avocat, Genève, 15 mai 1933. Photo A. Magnin.

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Si l’enquête sur la responsabilité de l’armée lors de la fusillade est rapidement classée, Léon Nicole et dix-sept militants, socialistes, anarchistes et communistes, sont poursuivis pour avoir provoqué les événements du 9 novembre 1932. Leur procès aura lieu en mai 1933 devant les Assises fédérales. Sept d’entre eux sont condamnés à des peine de quelques mois de prison pour avoir incité et participé à la manifestation. Nicole, condamné à 6 mois, est le plus lourdement condamné.■

Témoins

Gustave Berger, cité par Christiane Wist, Des anciens du bâtiment racontent … la vie quotidienne et les luttes syndicales à Genève, 1920–1940, Collège du travail, Genève, 1984 , p. 117
Raymond Burnat et Maxime Chalut, cités par Claude Torracinta, Le Temps des passions. Genève 1930–1939, Tribune Editions, Genève, 1977.
Georges Haldas, Boulevard des Philosophes, L’Age d’Homme, 2009, p. 197 (1ère éd. 1966)

Références

Jean Batou, Quand l’esprit de Genève s’embrase. Au-delà de la fusillade du 9 novembre 1932, Lausanne, Éditions d’en-bas, 2012
Pierre Jeanneret, « A Genève, le 9 novembre 1932 : la fusillade de Plainpalais », Passé simple no 1, janvier 2015

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

A consulter également sur notreHistoire.ch

Villars/Ollon, incendie du Grand Hôtel

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Scène de brocante champêtre ? Non, ce sont bien des matelas et des couvertures qui jonchent le sol, empilés à la hâte. Que s’est-il donc passé ?

Nous sommes à Villars-sur-Ollon, en 1921. Les milieux hôteliers desserrent un peu le nœud qui les a pris à la gorge depuis l’éclatement de la Grande Guerre : les touristes reviennent, enfin ! L’été est chaud, l’air est sec. Si sec que certaines municipalités décident d’interdire les feux de joie qui devaient illuminer les villages pour la fête nationale, le soir du 1er août. Dans la nuit précédant les célébrations, l’irréparable survient au Grand Hôtel de Villars, témoin élégant des années fastes de la Belle Époque. Vers minuit, un incendie se déclenche. Les flammes s’empressent de dévorer boiseries et papiers peints. Elles sont gourmandes. Insatiables. Très vite, l’alarme est donnée. Et c’est la panique.

Terrifiés, les hôtes et les membres du personnel se pressent à la sortie. Certains d’entre eux parviennent à sauver leurs affaires, en les jetant par les fenêtres. Les pompiers accourent. Hélas, ils manquent d’eau et leur matériel n’est pas adapté pour combattre un incendie de cette ampleur. Ils évitent pourtant le pire, en abattant les sapins qui s’élèvent autour de l’hôtel et que les flammes ne tardent pas à lécher, en lorgnant déjà les bâtiments les plus proches. Cette nuit-là, Villars aurait bien pu se transformer en immense brasier.

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Au petit matin, alors que les ruines de l’hôtel fument encore, un petit air de fin du monde plane sur le village. Dans cette affaire, aucune victime. Mais les pertes matérielles sont importantes, particulièrement pour cette dame qui aurait oublié ses bijoux dans sa chambre. Leur valeur s’élèverait à 35’000 francs. Le Grand Hôtel n’a jamais été reconstruit.■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

A consulter également sur notreHistoire.ch

Sur le POD_520

Coll. C. Bärtschi-Flohr/notreHistoire.ch

Près de 40’000 personnes se pressent dans les rues de La Chaux-de-Fonds dans une ambiance animée pour cette 5ème édition de la Braderie. Le fameux «Pod», artère principale de la ville, grouille de monde venu assister au clou de la fête ce dimanche 13 septembre 1936. Sur les pavés défilent une Marquise aussi bien qu’une Jeune Paysanne, et Carmen l’Espagnole y côtoie la Tonkinoise, ou encore Argentina. On y admire également Rumba, Valse, Menuet et Tango. Mais qui sont ces créatures vêtues de toilettes fantasques et de chapeaux délicatement ouvragés ? Et pourquoi leur passage ne fait-il pas entendre un bruissement de soie ou de crinoline, mais un froissement de feuilles ?

Il s’agit d’un concours de costumes en papier, organisé pour la première fois cette année, et qui sera réédité en 1949. Pour concevoir leurs originales créations, soixante concurrentes ont patiemment collecté des pages de journaux, des bulletins électoraux, des affiches ou même des timbres-poste. Ces demoiselles ont ciselé mots, motifs et caractères avec doigté avant de les assembler avec imagination pour se vêtir. On les voit ici déambuler avec grâce, comme dans un défilé de mode poétique et décalé.

Le journal «L’Impartial» découpé pour en faire des pantalons et un corsage

L’une des concurrentes a découpé pas moins de 6000 titres du quotidien local L’Impartial «pour s’en faire des pantalons et un corsage la moulant à ravir», rapporte ce même journal dans son compte-rendu le lundi suivant. Est-ce Betty, apprentie couturière âgée de 17 ans, ici à l’avant-plan avec sa création «Tango» constellée de ces mêmes caractères d’imprimerie ? Difficile à établir avec certitude, mais elle est en tout cas l’une des rares participantes ayant choisi de confectionner un pantalon. Sa tenue est étonnamment moderne, commente aujourd’hui avec admiration sa belle-fille Claire Bärtschi-Flohr. La troisième jeune fille arborant un ample chapeau sur la photo est Jeanne Jacot, dite Jeannette.

Coll. C. Bärtschi-Flohr/notreHistoire.ch

Jeanne et Betty font partie de la même classe de couturières. «Une excellente copine qu’elle a eue toute sa vie. Elles se voyaient encore quand elles étaient âgées», raconte Claire Bärtschi-Flohr. Et de préciser que sa famille était d’ailleurs ravie de pouvoir compter sur l’habileté de couturière de Betty. Au fil des années, régulièrement, «ses belles-soeurs lui demandaient de leur faire des vêtements plus ou moins gratuitement, et ça la rendait folle».

Ces photos ont été trouvées après le décès de Betty. Ses descendants n’ont pas eu l’occasion de parler de ce concours avec elle. Nous ne saurons donc pas si, la veille au soir après la présentation des costumes au jury dans la salle communale, elle a dansé au bal qui «fit jusqu’au matin tournoyer les couples aux sons des musiques endiablées», comme le décrit L’Impartial au sortir de ce week-end festif. Elle figure en tout cas parmi les lauréats.

Des bulletins politiques entre les coutures

La robe en papier, «peut-être la robe de crise par excellence», philosophe L’Impartial à l’époque. Les organisateurs voient dans ce concours l’occasion de montrer les capacités artisanales des Chaux-de-Fonniers, eux dont on dit alors qu’ils se relèvent difficilement du marasme économique. Voilà qui met du baume au cœur: rivaliser tout de même avec les plus délicats modèles des ateliers de haute couture parisiens, à force de débrouillardise, de savoir-faire et de bon goût. «Comment aurions-nous cru qu’on put habiller si joliment la femme avec ces feuilles de papier que les journalistes s’entendent à barbouiller chaque jour ?», s’enthousiasme L’Impartial. De son côté, le vice-président de la braderie ironise sur la «magnifique leçon de tolérance» que de voir les bulletins des partis politiques les plus opposés se marier pour une fois admirablement sur telle ou telle robe.

Coll. C. Bärtschi-Flohr/notreHistoire.ch

C’est d’ailleurs la crise économique qui est à l’origine de la création de la Braderie en 1932, dans le but de redonner du souffle à la cité du haut du canton de Neuchâtel. La ville compte alors des milliers de chômeurs, et les commerçants gardent sur les bras une grande quantité de marchandises invendues. Cette foire leur permet d’écouler leurs produits lors du grand déballage du dimanche sur les trottoirs. Quant aux ouvriers, ils peuvent ainsi faire des emplettes à prix plus doux. S’y ajoutent les défilés de sociétés locales, de chars décorés et de costumes traditionnels. On mange, on boit et on fait la fête dans une grande liesse populaire. La Braderie attire les foules encore aujourd’hui. Elle a été enregistrée au patrimoine immatériel des traditions vivantes de Suisse en 2018.■

Références

Archives de L’Impartial du lundi 14 septembre 1936 et du 1er juin 1949

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Un mur devient musée

A Berlin, l'ancien "Mur de la honte" se métamorphose en East Side Gallery.

Coll. archives de la RTS/émission Le Journal-novembre-2008/notreHistoire.ch

Journaliste de presse écrite et de télévision, Marc Schindler évoque ses souvenirs de Berlin, mais un Berlin d’avant la chute du Mur, un Berlin ville-monde qui était, si justement, le symbole de la Guerre froide. La première fois qu’il franchit le Mur pour aller en Allemagne de l’Est, c’était en 1963… Accompagné d’un document d’archives de la RTS, son récit a été publié sur notreHistoire.ch (le titre et les intertitres sont de la rédaction).

« Je n’étais pas là, le 9 novembre 1989, quand le Mur de Berlin s’est ouvert. J’ai suivi l’événement à la télévision, comme des millions de gens dans le monde. Mais je garde du Mur des souvenirs qui m’ont marqué.
La première fois que je franchis le « Check Point Charlie », c’était en mars 1963, deux ans après la construction du mur. La Gazette de Lausanne m’avait envoyé en reportage à la foire de Leipzig, en Allemagne de l’Est. Avant de m’y rendre, j’avais pris rendez-vous à Berlin-Est avec un fonctionnaire du ministère de l’Economie. Il avait neigé sur Berlin, ensevelie sous 50 cm. de neige. Je suis arrivé le soir au seul point de passage pour étrangers vers Berlin-Est, avec ma valise et ma machine à écrire. Je revois encore la baraque des Vopos, le guichet où un fonctionnaire impassible vérifiait votre visa en scrutant trois fois votre visage – d’abord le front, puis les yeux, enfin le menton. Puis, le coup de tampon libérateur : bienvenue en RDA ! En réalité, les journalistes étrangers étaient juste tolérés, pour glorifier la patrie des travailleurs. Sous la neige et dans le froid, j’avais un sentiment étrange, comme dans L’espion qui venait du froid, le roman de John Le Carré. J’avais demandé au Vopo où trouver un taxi. Il avait ricané : pas de taxi. Alors, je ne sais pas ce qui m’a pris, j’ai sorti un billet de 20 DM et lui demandai de me commander un taxi. Il empocha mon argent en se demandant qui était ce type qui osait donner des ordre à un policier est-allemand. Le lendemain, j’embarquais sur un avion est-allemand qui amenait les hommes d’affaires et les journalistes de l’aéroport de Schönefeld et Leipzig.

A quelques mètres de Richard Nixon

Ma deuxième visite au Mur de Berlin, c’était en février 1969. Pour la Télévision suisse, je couvrais la visite du président Richard Nixon. Nous étions une centaine de journalistes : les stars, les correspondants à la Maison-Blanche, qui suivaient le président en avion spécial; et les autres, entassés dans la caravane de bus, qui se bousculaient pour prendre la photo de Nixon devant le Mur. J’avais réussi à me glisser près de la limousine présidentielle, à quelques mètres des agents du Secret Service. A la Postdamer Platz, Nixon est sorti de sa voiture, maquillé comme un comédien, le sourire figé. Il avait grimpé les quelques marches pour regarder par dessus le mur. Des centaines de journalistes et de cameramen immortalisaient l’événement. Le souvenir que j’en ai gardé, ce sont les Vopos du côté est, qui photographiaient le président américain ! Le mur était omniprésent à Berlin. On allait voir les rues aux fenêtres bouchées, les points de passage, le monument aux morts soviétiques, le Reichstag. Je pensais que le mur était là pour plusieurs générations.

Troisième visite, en 1980. Avec le réalisateur Michel Heiniger, nous avions obtenu un visa d’une journée pour visionner un film de propagande de Leni Riefenstahl, la cinéaste d’Hitler, sur l’armée allemande, Tag der Freiheit : Unsere Wehrmacht (1935), dont une des seules copies se trouvait aux archives films de la RDA, à Postdam. Il fallait un visa pour quitter Berlin-Est et se rendre à Postdam, à 17 km. Nous avions rendez-vous avec le chef du Filmarchiv der DDR, dans une maison de campagne. Une fonctionnaire avait apporté comme un trésor une bobine de film 35 mm. inflammable. Après visionnement, nous avions demandé une copie de quelques minutes. Pas de problème, mais on nous avait soumis un document juridique que nous avions dû signer : ce film de propagande appartenait à la RDA et nous nous engagions à refuser toute demande de Leni Riefenstahl à faire valoir ses droits.

Enfin le Mur est tombé!

Dernière visite, en 1990. Pour le magazine économique de la Télévision romande, nous avions réalisé une enquête des deux côtés, en République fédérale et en RDA, quelques semaines avant la Wende, le tournant de la réunification. A Karl-Marx Stadt, l’ancienne Chemnitz, j’avais loué une voiture pour rejoindre mes collègues à la Porte de Brandebourg, à Berlin. Sur l’autoroute où ma vieille Ford doublait les Trabant poussives qui crachait noir, je m’étais arrêté dans un Imbiss pour boire une bière. J’avais remarqué que les clients me regardaient d’un drôle d’air, avec ma veste de cuir et mes lunettes de soleil. Plus tard, on m’expliqua : c’était la tenue des agents de la Stasi, la redoutable police secrète.
C’était la première fois que je voyais le mur du côté Est. J’avais longé le mur où on avait enlevé les miradors, les chevaux de frise et les fils de fer barbelés qui avaient tué tant de Berlinois voulant fuir Berlin-Est. A la Porte de Brandebourg, un Vopo m’avait refusé le passage, malgré mon visa pour la RDA. J’avais dû insister pour passer à Berlin-Ouest. C’était la fête et le marché aux souvenirs. On vendait des morceaux du mur dans des sachets plastique, des décorations des Vopos, des casquettes d’officiers soviétiques. Le soir, pour rentrer à mon hôtel à Berlin-Est, j’avais pris un taxi à l’ouest. Mais il ne connaissait pas les noms des rues, ses clients ne lui demandaient jamais d’aller à Berlin-Est.
Je ne suis plus retourné à Berlin, mais j’ai envie d’aller voir ce qu’est devenue cette ville divisée pendant 28 ans par un mur de 43 km. qui coupait en deux les rues, les maisons et les familles. Le Mur n’existe plus, il ne reste que quelques sections laissées en souvenir et classées monuments historiques. Mais, pour des millions de gens, le souvenir immortel de la chute du mur de Berlin, restera l’image du grand violoncelliste russe Rostropovitch jouant une partita de Bach devant le Mur.»■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

A consulter également sur notreHistoire.ch

Berlin en vidéo, une série de documents de la RTS couvrant les années 1960 à 2000.

Gustave Roud photographié par Simone Oppliger, Lausanne 1974

Coll. Mémoires d'ici, Fonds Simone Oppliger/notreHistoire.ch

Lorsque Gustave Roud, écrivain-photographe, est portraitisé par Simone Oppliger, photographe-écrivaine, cela provoque une étincelle de franchise.

L’appareil sensible de Simone Oppliger regarde juste, droit dans les yeux, vers l’humain. Ce sera le style Oppliger. Un style humaniste. Gustave Roud n’est pas traqué sous son objectif mais pris sur le vif. Un instant-décisif qui est aussi de l’ordre de la poésie. Notre époque l’a oublié ; elle qui se vend au style conceptuel et froid. Déshumanisant.

Celle qui, comme l’écrit son mari le journaliste Jacques Pilet, « savait saisir l’intensité du présent » révèle un regard d’une extrême fragilité, presque hagard et tétanisé de Gustave Roud. Est-ce la proximité avec la mort qui lui donne cette intensité?

La photo a été prise en 1974, chez lui, dans la demeure familiale de Carrouge dans le Haut-Jorat, petit bourg de la campagne vaudoise. Il mourra deux ans plus tard. Seul. Comme il a toujours vécu. Cette maison, il la partageait avec sa soeur Madeleine, décédée en 1971.

Lumière naturelle, faiblement éclairée, un arrière-fond noir, très contrasté qui fait émerger de cette obscurité le visage cisaillé de Roud. Un visage marqué, d’une beauté presque féline, apeuré. On y lit une délicatesse extrême et une retenue qui s’est insufflée dans son style.

La maison de Carrouge ; il ne l’a jamais quittée. Ecrivain-poète, hanté par ces paysages du Haut-Jorat qu’il a tant aimés, Gustave Roud fait don d’une oeuvre poétique majeure qui le place parmi les plus grands auteurs de langue française de la littérature contemporaine.

L’écrivain reclus, en retrait des mondanités littéraires, nouera des liens précieux et sincères avec toute une génération de nouveaux auteurs qui se réclameront de son héritage. Des géants comme Maurice Chappaz ou Jacques Chessex seront des proches. Une oeuvre épistolaire d’envergure émergera entre eux et Gustave Roud. Elle sera éditée et publiée. La filiation littéraire et artistique perdure et ne meurt pas.■


A consulter également sur notreHistoire.ch

La galerie rassemblant les portraits de Gustave Roud par Simone Oppliger.
En novembre 1965, Gustave Roud reçoit chez lui Guy Ackermann et Michel Soutter pour l’émission Personnalités suisses de la RTS
Maurice Chappaz évoque sa correspondance avec Gustave Roud pour la RTS, en 1993.
Ecoutez le poète, une interview radiophonique de 1956

Le cercueil de l'impératrice d'Autriche quittant Beau-Rivage à Genève

14 septembre 1898, le convoi funèbre de Sissi quitte l'hôtel Beau-Rivage, à Genève.

Le 10 septembre 1898, l’impératrice Elisabeth d’Autriche – «Sissi» pour la postérité – est poignardée par un anarchiste non loin de l’hôtel Beau-Rivage, sur la rade de Genève. Anselme Murith, à la tête d’une petite entreprise de pompes funèbres fondée juste dix ans plus tôt, est chargé d’organiser le convoi, de l’hôtel à la gare de Cornavin d’où un train spécial emmènera la dépouille à Vienne. Pour la cour et le gouvernement de la très catholique Autriche-Hongrie, il n’est en effet pas question de confier les opérations aux services municipaux de la Rome protestante, ou à quelque entrepreneur calviniste. C’est donc Anselme Murith, un Gruérien devenu croque-mort à la demande et avec le soutien du Vicariat général, autorité du clergé catholique romain à Genève, qui prend toutes les dispositions pour le transport du corps.

La tâche n’est pas facile, compte tenu d’un protocole KuK, mais aussi fédéral et cantonal, très pesant. Dans l’urgence, l’entrepreneur doit prévoir la taille du premier et du deuxième cercueil, établir le trajet du cortège funèbre vers Cornavin, et surtout se procurer un matériel digne de la défunte – draperies noires ornées d’argent, caparaçons de même pour les chevaux, et voitures pour les autorités locales : bien que protestants, et laïcistes, les dignitaires de Genève ne peuvent snober la femme d’un chef d’Etat aussi colossal que l’empereur François-Joseph. Pour la première et dernière fois de sa carrière, Anselme prépare un corbillard impérial, couvert de fleurs évidemment. Le convoi défile en ville de Genève le 14 septembre, et tout se passe bien, sans faux-pas, ni offense au protocole. Témoins et historiens s’accordent pour louer la réussite du Gruérien.

L'organisation d'Anselme Murith sera louée par les témoins.

Coll. L. de Weck/notreHistoire.ch

Le cercueil de l'impératrice arrive à la gare de Cornavin flanquée d'un dais noir.

Coll R. Mesot/notreHistoire.ch

Anselme avait émigré à Genève dans les années 1870 pour gagner sa vie, ce qu’il fit d’abord comme sacristain et Suisse d’église à la paroisse Saint-Joseph, aux Eaux-Vives. La communauté catholique genevoise, minoritaire, pratiquait alors une culture diasporique de ghetto, et se plaignait de ne pas trouver chez les croque-morts de la place, officiels ou privés, assez de compréhension et de respect pour les formes liturgiques romaines. Sous l’impulsion, mais aussi le contrôle, du clergé, le sacristain des Eaux-Vives s’associa à son collègue du Sacré-Cœur ainsi qu’aux voituriers Fert et Duparc pour fonder les Pompes funèbres catholiques de Genève. Le menuisier Schroeter vint les rejoindre et, l’affaire se développant, Murith et ses partenaires ouvrirent en 1896 au boulevard des Philosophes une fabrique de cercueils qui s’imposa bientôt sur le marché. En 1898, bien sûr, les obsèques de Sissi offrirent à l’entreprise un good will incomparable.

Aujourd’hui, les Pompes funèbres Murith existent toujours à Genève. La maison a essaimé à Fribourg, où le fils d’Anselme, Auguste, menuisier de son premier métier, créa en 1916 une filiale devenue autonome.■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

A consulter également sur notreHistoire.ch

La vidéo de la RTS (1973) sur l’assassinat de l’impératrice

Balade... en camionnette_173

Coll. Claire-Bärtschi-Flohr / notreHistoirec.ch

Eté 1953, la famille de Claire Bärtschi-Flohr passe ses vacances en France. Au moment de revenir en Suisse, le 1er août, impossible de prendre le train, une grève de la SNCF bloque le pays. Mais une solution originale existe… Ce récit de Claire Bärtschi-Flohr a été publié sur notreHistoire.ch (le titre et les intertitres sont de la rédaction)

« Pendant le mois d’ août 1953, une grève des trains de la SNCF, d’une grande ampleur, paralysa la France pendant quelques semaines. Plus un train ne circulait.

Nous habitions Genève, mais nous étions, Papa, Maman, mes sœurs et moi, ainsi que notre grand-mère maternelle, en vacances à l’hôtel Primerose, à Sanary-sur-Mer, dans le Var. Cet hôtel se trouvait sur la route d’Ollioules. A l’époque, nous n’avions pas encore de voiture. Nous avons eu notre VW en 1954. Nous étions donc descendus en train à vapeur jusqu’à Marseille, gare Saint-Charles, qui est en cul-de-sac, comme chacun sait. Depuis Marseille, le train longeait les villages posés le long de la Méditerranée, La Ciotat, Cassis, Les Lecques, Bandol, Ollioules. Nos vélos nous accompagnaient dans le train. Nous les enfourchions pour faire les derniers kilomètres, la grand-mère juchée sur le porte-bagage de mon père. Le voyage en train à vapeur, toutes fenêtres ouvertes à cause de la chaleur, nous noircissait le visage, l’intérieur des narines et les vêtements. On mouchait « noir » quelques jours.

La contribution des Ateliers de Carouge

Cette année-là, notre séjour touchait à sa fin. Mon père devait reprendre son travail à Genève. Et la grève s’étendait. Après avoir débattu de la situation, mes parents se rendirent à la Mairie. Là, on pouvait se mettre en contact avec des gens motorisés qui regagnaient soit Grenoble, Annecy ou même Genève. Mes parents finirent par trouver deux places dans une voiture et remontèrent en plusieurs étapes, je crois, jusqu’à Genève. Là, mon père emprunta la camionnette de l’usine dans laquelle il était directeur technique, Les Ateliers de Carouge. Il mit la bâche à cette camionnette et redescendit avec ma mère nous chercher à Sanary. Cela leur prit quatre ou cinq jours. Que de frais d’hôtels non prévus ! A l’époque, on comptait ! Nous étions déjà des privilégiés par rapport à notre entourage. C’était peu de temps après la Deuxième Guerre mondiale.

Ma grand-mère, mes sœurs et moi, nous attendions le retour des parents à l’hôtel de Sanary. Pendant quelques jours, ce fut la grande liberté, car ma grand-mère avait beaucoup de peine à se faire obéir, la pauvre, et ne pouvait rien nous refuser. J’avais quatorze ans et j’ai pu ainsi aller danser un moment au bal du 15 août, sur les quais joliment décorés de guirlandes d’ampoules multicolores. Cela, bien sûr, sous l’oeil attentif de ma grand-mère. Mais quel souvenir inoubliable ! Quand mes parents arrivèrent avec la camionnette, nous chargeâmes les bagages et nous nous installâmes tant bien que mal à l’arrière du véhicule. Nous quittâmes l’Hôtel. Nous fîmes le voyage en deux jours. A l’époque, il n’y avait pas d’autoroutes. Nous nous arrêtâmes pour la nuit chez l’habitant, dans une vieille maison de St-Laurent-du-Pont, dont les chambres avaient des papiers peints sombres et fantasques et de grands lits un peu défoncés. Nous n’eûmes pas de peine à imaginer la présence de fantômes dans une telle bâtisse. Le surlendemain, notre vie quotidienne avait repris comme si rien ne s’était passé.

Le journal d’une grand-mère

Le texte qui suit est tiré du journal de la grand-mère de Claire Bärtschi-Flohr, retrouvé en automne 2014 (…) Sanary 13 août: Matinée passée bien tranquille sous les platanes et les figuiers. Tous les vacanciers qui ne sont pas en voiture font des projets pour rentrer car rien ne marche encore (pas de trains). Hier, 800 personnes attendaient à Nice un train qu’ « ils » devaient mettre en marche. Ils ont attendu de 2 heures de l’après-midi jusqu’à 8 heures du soir et pour finir le mécanicien n’a pas voulu partir par peur de sabotage. Je ne sais pas ce que nous ferons pour rentrer. Rester ici encore quelques jours en espérant que la grève cesse, puisque nous avons nos billets de retour payés, mais aurons-nous assez d’argent ?

14 août. Au petit déjeuner, à déjeuner, nous n’avons fait que discuter de comment nous pourrions rentrer. Albert et Renée cherchent partout une voiture, une camionnette, qui nous ramènerait chez nous. Ce soir, après avoir couru dans les agences à Sanary et à Toulon, Albert et Renée ont trouvé, à Sanary, un monsieur qui offrait deux places dans sa voiture. Après discussion, il a bien voulu changer son itinéraire et passer par Lyon. Albert et Renée partent demain matin à 5 heures en espérant trouver à Lyon un car pour Genève et revenir nous chercher avec la camionnette.

15 août. Je suis seule avec les filles. J’espère qu’Albert et Renée ont fait leur voyage : on ne peut rien savoir. Les postes téléphone, télégraphe ne marchent pas encore. La lumière manque souvent.

16 août. Nous nous sommes levées très tard. On n’a pas même pu se laver comme il faut, « ils » ont coupé l’eau.

« Albert et Renée sont de retour. Dieu soit loué »

17 août. Comme nous allions déjeuner, voici Ninon qui crie : «la camionnette!». Albert et Renée sont de retour. Dieu soit loué. Ils ont fait bon voyage et tout a bien été pour eux. Nous avons déjeuné ensemble, contentes de les retrouver. L’après-midi a été employé à faire les bagages et installer la camionnette pour le retour car il n’y a toujours pas de trains.

18 août. Déjeuner à 8 heures. Adieu à tout et tous. Départ de l’hôtel à 8 heures et demie. Nous prenons la route d’Ollioules, passons dans les gorges, toutes en contours dans les rochers et la pinède. Arrivée à Aix-en-Provence où Albert fait réparer un pneu, pendant que les filles moi nous allons acheter des petits pains et ensuite nous admirons une magnifique fontaine sur la place du Casino. Départ pour Avignon. Les routes sont belles, bordées de beaux platanes qui forment de superbes dômes de verdure. Arrivée à Avignon à midi et demie, nous admirons le Palais des Papes, un beau pont suspendu et le pont cassé. Ensuite, dîner dans un petit restaurant où nous avons bien mangé et surtout bu un vin extra. Départ pour Valence, où nous arrivons vers 5 heures. Nous avons terriblement soif. Il fait chaud : une panachée a été la bienvenue. Albert a de nouveau été chez un mecanicien pour réparer, tandis que nous attendons sur un banc, sur une belle « promenade »….. Vers 8 heures, nous arrivons, après avoir passé les Echelles dans d’énormes rochers, à St-Laurent-du-Pont, où Albert a un ami qui tient un hôtel.

Malheureusement, il n’y est plus. Mais nous étions fatigués, surtout Albert. On a soupé là et comme il n’y avait point de chambre libre dans l’hôtel, nous avons couché dans un vieux château du Moyen-Age, avec un fantôme à chaque étage. Un château qui date des Sarrasins.

19 août. Nous avons bien dormi. Avant d’aller déjeuner à l’hôtel, nous avons admiré un magnifique brochet dans un baquet d’eau. Départ par une route toute en contours. Nous avons traversé de jolis villages garnis, dans leur rue principale, d’étalages de beaux balais de toutes couleurs. C’est le pays des balais. Il y a plusieurs fabriques. Après avoir admiré le lac du Bourget et Aix-les-Bains dans le lointain et passé le tunnel routier du col du Chat long de plus de 1500 mètres, nous arrivons à Genissiaz, dîner et visite du barrage gardé par la police. Il fait très chaud. Nous reprenons la camionnette, passons à Bellegarde, au Fort de l’Ecluse et nous arrivons à l’Orangerie vers 4 heures de l’après-midi, bien contents d’arriver et d’avoir fait un si beau voyage.»■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Fribourg Fête-Dieu

Une des rares photos de l'abbé Bovet en couleur, prise lors de la Fête-Dieu, à Fribourg, en 1942

Photo Louis Guillermin, coll. M.-F. Guillermin/notreHistoire.ch

Ce document est une petite rareté. S’il existe d’innombrables photographies de l’abbé Joseph Bovet (†1951), le plus populaire des musiciens fribourgeois, très peu d’images en couleur nous sont parvenues. Celle-ci, de plus, fixe dans sa tenue de chanoine – camail violet avec croix pectorale, porté sur un surplis de dentelle – un prêtre que ses concitoyens étaient habitués à voir en simple soutane noire. Il défile ici entre deux groupes, l’un d’enfants de chœur, l’autre de séminaristes, dont il dirigera les chants lorsque la procession, qui arrive au bas de la rue de Lausanne, s’arrêtera devant le quatrième reposoir, dressé place Notre-Dame. Car nous sommes à la Fête-Dieu, la plus impressionnante solennité religieuse de Fribourg.

La moitié de la ville défile devant l’autre moitié, accrue de nombreux visiteurs accourus par trains et cars spécialement affrétés. Charles-Albert Cingria, réveillé dès l’aube par le canon, succombe à la magie du moment : « Vous dire ensuite ce que ce fut dépasse le talent le plus exercé. Je vis un milliard de petites filles toutes vêtues de blanc et toutes stupéfiantes, des enfants de chœur avec des ailes, des messieurs portant des lanternes, des grands et des tout petits capucins pourvus de croix comme la vraie croix en beau noyer frisé; des professeurs, le corps administratif, des paysans et paysanne en atours folkloriques de leur région; le Lycée Saint-Michel, impeccable dans son bel uniforme; enfin la et les musiques et mille bannières et enseignes et pavillons », puis les notables, la gendarmerie, l’armée… et enfin « les célébrants en chape d’or, précédés ou suivis d’une multitude de séminaristes de toutes les statures et de tous les âges. Le plain-chant se mélange aux fanfares et c’est des plus étranges. » 

Il faut tout le merveilleux du spectacle pour faire oublier l’angoisse du moment. Au printemps 1942, le IIIe Reich est au plein de sa puissance en Europe, il frappe aux portes du Caucase et du Caire. On a besoin chez nous de figures fortes et paternelles pour se rassurer. Le général en est une, l’abbé Bovet une autre. D’ailleurs, il vient de dédicacer son œuvre la plus fameuse, le Vieux Chalet, à la figure qui rassure les Français, le maréchal Pétain. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

La galerie consacrée à l’abbé Bovet et celle de la Fête-Dieu en Valais et à Fribourg

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Articles précédents

Ne ratez aucun article.

Recevez les articles de L’Inédit en vous abonnant à notre newsletter.

Merci pour votre inscription!