L'Inédit

Par


Merci pour votre inscription!

Derniers articles

Une lettre inattendue, épisode 6

A Altdorf, Elisabeth rencontrera-t-elle enfin l’auteur de la mystérieuse lettre?

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

A partir d’un album de photos abandonné aux Puces, à Genève, l’historien et blogueur Yannis Amaudruz a tiré pour L’Inédit la matière de notre feuilleton de l’été. Dans l’épisode précédent, Eugène Mercier tombe en pâmoison devant le lion de Lucerne. Elisabeth et Marthe, elles, visitent le palais des glaces aux miroirs déformants…

Episode 6 Elisabeth avait la désagréable impression de plonger une nouvelle fois dans un cauchemar au réalisme le plus glaçant. Des pas s’approchaient, aussi lourds que ceux d’un taureau. Une voix caverneuse murmurait au loin des paroles inaudibles. Le labyrinthe semblait hanté. Si une créature monstrueuse lui était apparue dans l’un des miroirs aux motifs mauresques, Elisabeth n’en aurait été qu’à moitié surprise. Depuis quelques jours, toute sa vie se dérobait sous ses pieds. Elle parvint cependant à garder son sang-froid en fermant les yeux. Allons, le palais n’était qu’une amusante distraction destinée aux touristes oisifs – il suffisait d’avancer avec précaution pour gagner la sortie, rien de plus. Qu’allait-elle inventer ? Un enfant borgne n’aurait éprouvé aucune difficulté à s’échapper de ce piège innocent. Elle sentit un courant d’air frôler son bras. D’autres visiteurs passaient à côté d’elle. Ils la saluèrent poliment en dialecte local, sans s’apercevoir de son trouble. Rassérénée, elle les suivit discrètement. Elle avait retrouvé l’air libre l’instant d’après.

Marthe parut soulagée de la voir apparaître. Elle était entourée d’un Lucien muet et d’un Eugène outré. Ce dernier reprocha à sa belle-sœur de les avoir fait attendre une éternité durant : la joie immense qu’il avait eue à admirer son lion monarchique était gâchée de façon irréparable. Diable, les emportements de ce coquet étaient si prévisibles ! Elisabeth se contenta de hausser les épaules. Cette parodie de pèlerinage avait sans nul doute assez duré. Il était temps de se rendre à Altdorf. L’auteur de la lettre les y rejoindrait le lendemain, en milieu d’après-midi.

Une heure avant la rencontre, les quatre Lausannois marchaient dans les ruelles du chef-lieu uranais. Sur la place de l’Hôtel de Ville, une sculpture monumentale tutoyait les toits. Elisabeth l’observa avec dédain. Leur voyage ressemblait décidément à une visite de musée d’art à ciel ouvert. Cette fois, ce n’était pas une bête sauvage sur le point d’expirer, mais un homme à l’allure fière, qui regardait dans le lointain. Ne se rendait-il pas compte que ses yeux butaient sur des façades ternes aux volets clos ? A sa gauche, un garçonnet tendait vers lui un visage admiratif : on eût dit que l’enfant contemplait le Christ en personne. Mais il ne s’agissait que de Guillaume Tell.

Bien entendu, Eugène ne put s’empêcher de caqueter sur l’histoire du personnage tout de bronze vêtu, en affirmant que sa vie n’avait rien de mythique : il suffisait selon lui de se laisser traverser par l’esprit du lieu pour se rendre compte que le célèbre arbalétrier avait bel et bien existé. Lucien fit une moue dubitative, mais il n’osa s’opposer à son beau-frère. D’une démarche mal assurée, il partit à la recherche d’une confiserie. Elisabeth et sa sœur ne prêtaient aucune attention à leurs maris et s’assirent sur un banc, face au monument :

– Vois-tu, ma chère Marthe, cette histoire de bric et de broc m’a toujours paru curieuse. Elle regorge d’invraisemblances, tu n’es pas d’accord ? On nous raconte qu’un homme refuse de saluer le chapeau du bailli Gessler, et voilà que celui-ci s’énerve. Je le vois d’ici taper du pied, un peu comme un âne contrarié. Ce brave Guillaume – sans doute un imbécile heureux qui croyait faire le malin en se rebellant d’une bien naïve façon – ce Guillaume, donc, est condamné à placer une pomme sur la tête de son fils : il doit la transpercer en un seul tir. Qui pourrait concevoir une telle sottise ? Représente-toi la scène : pendant que le pauvre garçon apeuré mouille ses couches, la joyeuse compagnie rampe au sol à la recherche du fruit défendu. Il ne manque que le serpent et le bon Dieu.

Elisabeth marqua une pause. Lorsqu’elle était jeune fille, les enfants de son village natal lui réclamaient souvent des histoires. Elle faisait d’abord mine de refuser puis, ravie d’être suppliée par son auditoire, elle cédait avec délice. Un cercle se formait alors autour d’elle et un voyage imaginaire commençait. Personne n’aurait pu en prédire l’issue. Son talent de conteuse n’était plus à prouver depuis que la femme du syndic l’avait adoubée. Elisabeth ne se satisfaisait jamais des légendes tirées du fond des âges : elle recomposait, ajoutait sans cesse de nouveaux enchâssements à ses récits. Elle circulait avec bonheur dans un monde fabuleux dont elle était seule souveraine. Elle reprit :

– Et puis, si Guillaume venait à rater sa cible, on lui promet la peine de mort. Mais il réussit sans peine. Stupeur dans l’assemblée ennemie. Ce rusé renard cachait cependant un second projectile, qu’il réservait au bailli en cas d’échec. D’où l’a-t-il sorti ? D’un chapeau magique ? Toujours est-il que Gessler est furieux de cette trahison. Il ordonne qu’on enferme l’homme à la pomme. Toute cette petite troupe traverse alors le lac en direction de la prison. Comme par miracle, une tempête éclate. Guillaume prend les commandes du bateau, saute de l’embarcation une fois près du rivage : ses ennemis sont repoussés vers le large. Il ne se contente pas de savourer sa liberté, et court assassiner le bailli. Œil pour œil, pomme pour pomme.

Marthe riait de bon cœur en écoutant sa sœur, qui poursuivit :

– Maintenant, regarde bien la statue. Ne remarques-tu rien ? Un père, son fils, une arbalète. Aucune trace de la mère. Bon sang, où se cache-t-elle ? Elle n’a tout de même pas été emmurée dans le piédestal… L’artiste a certainement dû considérer qu’elle n’était rien d’autre qu’un personnage secondaire, une sorte de détail dépourvu de consistance. Sans elle, pourtant, pas d’enfant. Le mythe s’effondrerait. Alors, veux-tu me dire où elle se trouve ? Derrière les fourneaux, à préparer une galette aux pommes ? Dans le verger ? Aux champs, à travailler la terre ? Peut-être s’occupe-t-elle du reste de la fratrie ou rêve-t-elle d’une vie moins pénible ? Quoi qu’il en soit, pendant que son mari amuse la galerie avec sa salade de fruits, elle s’adonne à l’essentiel. Et c’est elle que l’on oublie !

Les deux sœurs demeurèrent silencieuses. La journée avançait. L’aînée sentit alors une main se poser délicatement sur son épaule :

– Elisabeth, est-ce bien vous ? ■

Suite au septième épisode, vendredi prochain

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Une lettre inattendue, épisode 5

Eugène s'agenouilla devant le monument et ne prononça que ces mots sincères: "Bonté divine, quelle merveille!"

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

A partir d’un album de photos abandonné aux Puces, à Genève, l’historien et blogueur Yannis Amaudruz a tiré pour L’Inédit la matière de notre feuilleton de l’été. Dans l’épisode précédent, arrivés sur les bords du lac de Lucerne, les époux Roud et Mercier logent dans un prestigieux hôtel. Mais une certaine tension se fait sentir entre eux.

Avant de débuter ce cinquième épisode, rappelons qui sont nos héros. Elisabeth Roud, mélancolique jusqu’à l’excès, noie son chagrin dans les livres qui peuplent son imaginaire. A une autre époque, elle aurait tenu salon dans la rue la plus élégante de la ville, aux côtés de sa sœur Marthe. Hélas, elle semble condamnée à mener une vie fade dans l’ombre d’un époux laid et sans relief. Lucien Roud, astre triste et presque éteint, brille cependant par sa maladresse légendaire. Il se risque parfois à vouloir converser avec sa femme Elisabeth, qui ne lui répond jamais que par un sourire navré. Grâce à son sens inattendu des affaires, il peut se vanter d’être à la tête du plus grand magasin de Lausanne. Il lui arrive de voler dans les maisons concurrentes, par goût du vice.

Marthe Mercier. Il se murmure dans tout Lausanne que son époux, Eugène, la trompe et l’humilie avec une remarquable constance. Elle passe le plus clair de son temps à tenter de retrouver une sérénité à jamais perdue. Sur sa table de chevet trône une bible écornée, dont quelques pages de l’Ecclésiaste ont été arrachées. Eugène Mercier. Deux passions paradoxales l’animent : la haine de la liberté et la conquête des femmes mariées. Dans les cafés du centre, personne ne s’étonne plus lorsqu’il grimpe sur une table pour y discourir sur la grandeur de Mussolini. Il dirige la rubrique suisse d’un journal libéral.

Cinquième épisode. Eugène défilait pompeusement dans les rues de Lucerne, en sifflant des marches militaires. Le menton relevé, il arborait un sourire de vipère en quête d’une proie juteuse à dévorer sans hors-d’œuvre. Il ne portait pas ombrage de la réplique cinglante qu’Elisabeth lui avait assénée un instant plus tôt. Ses trois compagnons d’infortune trottinaient derrière lui à contrecœur, avec l’étrange sentiment de suivre aveuglément les ordres extravagants d’un maître d’école. Ils n’avaient entrepris leur déambulation que depuis quelques minutes et Lucien montrait déjà des signes de fatigue. Soupirs de pachyderme. Sudation tropicale. Visage écarlate. Il n’y avait là cependant aucune raison de s’inquiéter : tout pataud qu’il était, ce vieux sanglier avait le cuir épais.

Elisabeth avait hâte que son beau-frère règle la tâche dont il parlait sans cesse avec un air mystérieux. Ses cachotteries puériles avaient le don de l’exaspérer. Que pouvait-il au juste avoir de si impérieux à accomplir ? On ne lui connaissait pas de relations amicales dans la région. A coup sûr désirait-il visiter une célèbre chapellerie, ou alors un bureau de tabac spécialisé dans l’importation de produits particulièrement prisés. Oui, voilà qui ne faisait pas l’ombre d’un doute. Mais tout de même, leur imposer un si grand détour pour un caprice d’enfant gâté ! Usait-il volontairement la patience d’Elisabeth, qui rêvait de rencontrer l’auteur de la lettre ?

Toutefois, il n’accorda pas le moindre intérêt aux vitrines richement décorées qu’ils croisèrent sur leur chemin. Il les emmena au contraire dans un austère petit parc ombragé, à l’écart des artères principales. Quelques touristes anglais déguenillés, surexcités, y pointaient du doigt une sculpture aux dimensions imposantes. En l’apercevant à son tour, Eugène s’agenouilla et fut pris d’une frénésie soudaine :

– Bonté divine, quelle merveille !

Taillé dans la roche, un lion à l’agonie leur faisait face. Son flanc était transpercé d’une lance brisée. Sa gueule à moitié ouverte reposait sur un bouclier orné d’une fleur de lys ; sur le côté, un autre bouclier affichait la croix suisse. La pauvre créature surplombait une mare verdâtre, dont les eaux étaient presque entièrement couvertes de feuilles mortes. On distinguait tout de même quelques pièces de monnaie jetées au fond du bassin par des âmes superstitieuses. Des inscriptions latines avaient été gravées sur le monument pour ajouter une touche de solennité étouffante à l’ensemble, qui n’en avait pourtant guère besoin : « HELVETIORUM FIDEI AC VIRTUTI », ce qui pouvait être traduit par « A la loyauté et à la bravoure des Suisses ».

Lucien était essoufflé et ses yeux de merlan frit témoignaient de son mal-être. Marthe, quant à elle, ne saisissait pas vraiment le sens de leur présence devant cette statue grandiloquente, d’autant plus qu’elle n’avait jamais été férue d’art et n’imaginait pas que l’on pût sérieusement traverser l’Europe pour se rendre au bord d’un étang nauséabond. Elisabeth, elle, avait cru comprendre. Elle s’échina à étouffer le rire moqueur qui s’emparait d’elle en fixant son regard sur un pigeon. Les astres bien inspirés semblaient néanmoins déterminés à la rendre hilare. Sans prévenir, le volatile déféqua sur la crinière du lion. Une subtile nuance de gris vint ainsi parachever l’œuvre.

Eugène ne remarqua rien, trop occupé à s’écouter disserter. D’une voix presque brisée par l’émotion, il confirma les soupçons de sa belle-sœur et se lança dans un récit passionné : s’il avait voulu voir de ses propres yeux ce splendide félin de pierre, c’est que le lion rétablissait la dignité perdue des valeureux gardes suisses au service de Louis XVI, massacrés par de terribles révolutionnaires au cours du sinistre mois d’août 1792. Il lui aurait été inutile de préciser que le monument ravissait bon nombre de réactionnaires dont il partageait la pensée : ils voyaient en lui la célébration du temps béni où la démocratie n’avait pas encore perverti l’ordre social traditionnel, un ordre voulu par un seigneur céleste à la tête d’un bataillon d’angelots hermaphrodites et de vierges mille fois déflorées.

Elisabeth s’éloigna un peu de cette scène à la fois navrante et pathétique. Près de l’entrée du parc, collée contre le mur d’un élégante bâtisse, une affiche publicitaire retint alors son attention : de toute évidence, un palais des glaces se trouvait à quelques pas seulement de la sculpture. La réclame promettait aux visiteurs une expérience inoubliable à travers un labyrinthe. Elisabeth y percevait surtout une occasion rêvée de se soustraire aux tirades exaltées de son beau-frère. Elle n’eut aucune peine à convaincre Marthe de la suivre.

Une fois à l’intérieur, les deux sœurs se laissèrent subjuguer par l’étonnant aspect du lieu : ce palais imitait l’architecture de l’Alhambra de Grenade. Des couloirs tapissés de dizaines de miroirs vous désorientaient, si bien que l’on en venait à confondre la réalité avec les mirages qui se réverbéraient dans les glaces. Gagnée par l’insouciance, Marthe riait comme une enfant et serpentait à vive allure à travers les étroits passages du labyrinthe. Elisabeth se surprit à examiner son propre reflet : n’avait-elle pas hérité des traits de sa mère ? Une ombre mélancolique passa dans son regard. Elle avait vieilli. Ses jeunes années ne seraient-elles bientôt plus qu’une lumière vacillante, rongée par la noirceur matrimoniale ?

Elle songea au jour où son père lui avait déchiré l’âme avec des paroles plus tranchantes qu’un sabre ottoman. Il avait parlé – ou plutôt avait-il décrété. Elle serait mariée à Lucien. A cet instant-là, elle se trouvait près de la fenêtre de sa chambre. Tandis qu’elle avait senti son être tout entier s’effondrer sur lui-même, elle avait regardé la pluie de mars embaumer le pays – son pays peuplé de gens aux yeux qui paraissent tout savoir sans avoir jamais rien vu. Ces gens, dont le cœur travaillé par la rancune se noie dans le kirsch et la williamine et le vin : ils cachent leur niaiserie derrière un bon mot d’apparat et prennent des vessies pour des lanternes. Ils gémissent plus souvent qu’à leur tour, convaincus d’être des damnés, quand bien même leurs panses sont grasses et leurs vains désirs tous comblés. Leurs langues se délient dans la haine du foyer ; elles se déchaînent lors des soupers de famille, après les visites rituelles dans les fermes du voisinage ou en rentrant du marché. Alors ces gens parlent et déversent leur aigreur, ravis d’eux-mêmes, heureux de faire siffler les oreilles d’une vieille tante déjà sourde, d’un mari dépouillé, d’un paysan ruiné.

Dans le lointain, les montagnes, encore pâlottes, tremblaient en endurant les derniers tours de l’hiver finissant. Les espérances absurdes qu’avaient fait naître en Elisabeth l’attente des beaux jours disparurent soudainement, sous l’action maléfique de l’annonce paternelle. La campagne était encore grise, d’une teinte que prennent l’herbe et les feuillages lorsque la neige a déjà fondu mais que le soleil oublie de se lever. La vision d’Elisabeth se troublait.

Dans le miroir, elle se reconnut à peine. Marthe avait disparu. Depuis combien de temps laissait-elle son esprit vagabonder ? Elle appela sa sœur. Personne ne répondit. Inquiète, elle tenta de trouver le chemin de la sortie. Mais elle ne rencontrait que son reflet. ■

Suite au sixième épisode, vendredi prochain.

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Une lettre inattendue, épisode 4

Les époux Roud et Mercier prirent ensemble leur petit déjeuner sur une terrasse, au bord du lac. Eugène avait tenu sa promesse : il avait rasé sa moustache.

Coll. L'Inédit, notreHistoire.ch

A partir d’un album de photos abandonné aux Puces, à Genève, l’historien et blogueur Yannis Amaudruz a tiré pour L’Inédit la matière de notre feuilleton de l’été. Dans l’épisode précédent, un accident de la route a fait perdre connaissance à Elisabeth. Elle eut alors l’impression d’être enfermée dans un salon encombré d’objets disparates. Un curieux personnage l’interrogea avec insistance.

Episode 4. Elisabeth revenait lentement à elle, comme lorsque l’on se réveille d’une nuit gâchée par une succession de cauchemars aux contours flous. Un court instant, un doute s’empare alors de vous : et si le diable se tapissait dans l’ombre ? Mais Elisabeth ne se trouvait pas dans sa chambre. Et puis, elle n’avait jamais sérieusement cru aux mauvais esprits, quand bien même les malheurs qui jalonnaient sa vie auraient pu la rendre superstitieuse, un peu à la façon d’une nonne prisonnière de ses préjugés, enfermée pour l’éternité dans un couvent aux murs défraîchis. Son démon à elle se nommait Lucien Roud et il n’avait hélas rien de surnaturel. Encore engourdie, Elisabeth prit conscience qu’il se dressait devant elle, l’air paniqué :Ma chère, vous revoilà enfin parmi nous ! J’ai dû freiner de toute urgence, vous comprenez. Ce cerf qui a traversé sans prévenir… Quelle créature stupide ! Il avait d’ailleurs l’air bien gras. Un vrai festin nous est passé sous le nez. Oh, pardonnez-moi, vous me connaissez : je suis incorrigible. J’ai eu si peur pour vous, Dieu m’est témoin. Vous souvenez-vous de quelque chose ? Votre tête a heurté le siège, et vous avez perdu connaissance. J’ai cru… J’ai d’abord tenté de vous secouer. Impossible de vous réveiller. Quelle frayeur, bon sang ! J’en suis si désolé… Pouvons-nous reprendre la route ? Il serait regrettable de perdre notre temps en rase campagne.

Manifestement bouleversé, Lucien agitait ses bras à la manière d’un poulet fermier sur le point de monter à l’échafaud. Son front ruisselait de sueur, ses joues avaient pris un teint rosé. Tout compte fait, il ressemblait plutôt à un porcelet déguisé en honnête homme. Quant à Eugène, qui n’avait pas quitté l’habitacle de la voiture, il trépignait d’impatience en levant au ciel ses yeux de dandy raté. Elisabeth entendait à peine les mots que son époux lui adressait. Elle avait le sentiment de revenir d’un séjour parmi les morts. Après tout, il s’agissait presque de cela. Même si toute cette scène lui avait paru atrocement réelle, il ne fallait y voir qu’un étrange tour joué par son imagination. L’enfer – le vrai – se trouvait face à elle : ce n’était rien d’autre que le spectacle navrant de son époux ventripotent.

Le soleil brûlait son visage. Elle se rendit alors compte qu’on l’avait couchée sur l’herbe, non loin de la route. Sa sœur tamponnait son visage avec un chiffon humide. Après avoir péniblement aidé son épouse à regagner son siège, Lucien invita Marthe à jouer les infirmières, sur ce ton à la fois grandiloquent et paternaliste dont il usait quelquefois. Il se remit au volant. Les quatre compagnons poursuivirent leur voyage. Aucune bête sauvage n’eut la mauvaise idée de leur couper une nouvelle fois la route.

En début de soirée, la voiture automobile se gara près du prestigieux hôtel que Lucien avait pris soin de réserver. Elisabeth souhaitait rencontrer sans plus attendre l’auteur de la mystérieuse lettre, mais Eugène – que cette improbable virée agaçait pourtant – avait insisté pour passer une première nuit à Lucerne. Un devoir de la plus haute importance l’y attendait, affirma-t-il, en savourant avec délice l’expression de mépris qu’avait affichée le visage de sa belle-sœur. Écœurée, Elisabeth n’avait pas cherché à en savoir davantage sur cette prétendue mission, mais elle ne tarderait pas à en connaître les grotesques origines.

L’établissement appartenait à un notable, un certain Manfred von Schimmelberg, dont le nom inspirait un respect unanime dans les cercles bourgeois du pays. Deux siècles plus tôt, son aïeul s’était illustré dans la traite négrière : il troquait des vêtements et de la porcelaine contre une jeunesse noire capturée sur les côtes congolaises, puis vendait les prisonniers dans les comptoirs du Nouveau Monde. Il se procurait ensuite du sucre produit par les esclaves des Antilles qu’il écoulait au prix fort dans les magasins coloniaux des métropoles. Les membres des élites lisboètes, nantaises ou bordelaises en raffolaient, au point de gâter leurs dents de façon irréparable : était-ce pour cette raison qu’ils ne souriaient jamais sur les portraits où ils faisaient représenter leurs visages enfarinés ?

Mais l’esclavage n’était plus à la mode depuis un certain temps déjà et Manfred von Schimmelberg avait savamment réinvesti l’argent de ses ancêtres : désormais, il s’affichait comme l’un des maîtres incontestés de l’industrie du tourisme. Certes, la fortune tout entière de sa famille reposait sur un scandale d’une ampleur inconcevable ; heureusement pour lui, ses clients oubliaient bien volontiers ces embarrassantes considérations morales, dès lors qu’ils franchissaient les portes de ses somptueux hôtels, où tous les plaisirs du monde se trouvaient réunis.

Le lendemain matin, les époux Roud et Mercier prirent ensemble leur petit déjeuner sur une terrasse, au bord du lac. Eugène avait tenu sa promesse : il avait rasé sa moustache. Cette allure nouvelle ne laissait pas la sommelière indifférente. Elle rougissait en lui proposant du café et des brioches. En retour, il lui souriait avec assurance. Marthe n’avait guère de doutes sur la suite du manège, mais elle préféra détourner le regard pour compter les cygnes qui voguaient sur les eaux calmes du lac.

Gonflé d’orgueil, Eugène se montra intarissable durant tout le repas. Il vantait la qualité de son travail de journaliste et tournait en dérision l’incompétence légendaire de ses collègues. Inévitablement, il en vint à jacasser sur l’actualité politique internationale, en récitant des phrases creuses glanées dans les cafés qu’il fréquentait :

– Mais enfin, cessons de nous voiler la face : la Suisse court à sa perte. Autour de nous, les peuples se réveillent peu à peu. Regardez en Italie, regardez donc les bienfaits prodigués par Mussolini. Son pays renaît de ses cendres. Qu’attendons-nous pour imiter son génie ?

Lucien, qui n’avait pas le moindre sens de la répartie, se contentait de hocher la tête en dégustant ses œufs brouillés. Son épouse, d’ordinaire silencieuse lorsqu’Eugène dissertait sur ses obsessions mortifères, sentit monter en elle une haine qu’elle couvait depuis des années. Elle ne put s’empêcher de lui rétorquer :

– Pardonnez une pauvre femme de vous contredire mais, malgré l’intelligence supérieure dont vous vous croyez pourvu, un paradoxe ne vous a apparemment pas effleuré : ne travaillez-vous pour un quotidien libéral ? Si d’aventure un régime comparable à celui qui gangrène l’Italie venait à prendre racine chez nous, votre journal serait aussitôt censuré. Vous vous retrouveriez à pleurnicher dans un bureau de l’assistance publique, à quémander trois francs six sous pour emmener l’une de vos maîtresses au spectacle – peut-être la jeune fille de tantôt ?

Un silence de mort s’installa. Elisabeth fut la première surprise des mots qu’elle venait de prononcer. Marthe semblait au bord des larmes, même si une joie inavouable envahissait son cœur devant l’humiliation que venait de subir son mari. Lucien, affolé, bredouilla quelques mots à la hâte : il fallait excuser son épouse, elle n’était pas encore tout à fait remise de son accident et sa tête était ailleurs. Avec une rage maîtrisée, Eugène se força à sourire :

– N’ayez crainte, chacun sait que la bouche d’une femme n’a jamais exprimé de grandes idées politiques. Cela dit, si Marthe vous avait parlé de la sorte, je n’aurais pas fait preuve d’un tel esprit de conciliation… Et maintenant, il est temps d’aller accomplir ma tâche. M’accompagnez-vous tous les trois ? A moins que vous ne préfériez rester bêtement assis là… ■

Suite au cinquième épisode, vendredi prochain

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Une lettre inattendue, épisode 3

C’était une vieillarde, elle fredonnait des paroles inaudibles qui ressemblaient à une berceuse.

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

A partir d’un album de photos abandonné aux Puces, à Genève, l’historien et blogueur Yannis Amaudruz a tiré pour L’Inédit la matière de notre feuilleton de l’été. Une lettre inattendue nous fait remonter en 1928. Mariée contre son gré à un riche commerçant qu’elle n’est jamais parvenue à aimer, Elisabeth Roud mène une existence malheureuse. Entre les murs de son cabinet de lecture, elle se prend parfois à rêver d’un autre destin. Peu après la mort de sa mère, une lettre mystérieuse lui parvient, écrite par un inconnu vivant à l’autre bout du pays et qui prétend connaître de vieux secrets. Accompagnée de son époux ventripotent, de sa sœur Marthe et de son insupportable beau-frère, Elisabeth part aussitôt à sa rencontre. Le voyage promet de connaître de nombreux rebondissements. Mais la vérité finira-t-elle vraiment par éclater ?

Dans l’épisode précédent, durant le voyage qui l’emmène à la rencontre d’un mystérieux inconnu, Elisabeth se remémore de vieux souvenirs de famille. C’est alors qu’un accident se produit.

Episode 3. Elle se releva, les jambes mal assurées. Autour d’Elisabeth, une obscurité absolue. Où diable se trouvait-elle ? Ses mains tâtonnaient dans le noir, cherchant à se raccrocher à un objet familier. Rien. Un terrible sentiment d’impuissance s’empara d’elle, si bien qu’elle voulut appeler à l’aide. Aucun son ne parvenait à sortir de sa bouche. Elle avait perdu la notion du temps, l’éternité se confondait avec les secondes : sur sa droite, le bruit mécanique d’une horloge invisible ne faisait qu’ajouter à sa panique. Alors qu’elle se résignait peu à peu – elle mourrait ici, de faim ou de désespoir –, une ampoule fixée contre un mur éclaira la pièce.

Les yeux d’Elisabeth furent d’abord aveuglés, avant de s’habituer à la lumière qui se reflétait contre d’innombrables bibelots disparates : chats en porcelaine d’une laideur rare, statuettes pillées en Afrique de l’Ouest, trophées de chasse qui avaient jadis rassuré un jeune homme sur sa virilité. Quelqu’un l’avait conduite ici, dans cette sorte de salon typique de la Belle Époque. Il aurait pu s’agir d’un ravisseur aux intentions les plus coupables ou alors d’une âme charitable qui l’avait secourue après ce… Avait-elle été victime d’un accident ? Un long divan cramoisi lui faisait face. Un pas de plus, et elle aurait heurté son genou contre l’accoudoir. Sans réfléchir, elle s’allongea, se redressa un instant après. Sur une table basse démodée, un chandelier doré attira son regard. Il était divisé en cinq branches. Deux d’entre elles supportaient des bougies presque entièrement consumées ; la cire avait coulé le long du pied, quelques gouttes s’étaient même répandues sur le plancher recouvert de tapis d’Orient aux couleurs passées.

Sous la table, de vieux journaux empilés semblaient n’avoir jamais été ouverts. Elisabeth se saisit de l’un d’eux, l’épousseta et en parcourut les pages jaunies. Elle prit conscience après plusieurs minutes de lecture qu’il s’agissait de quotidiens alémaniques. Nouvelles locales qui n’avaient probablement pas trouvé d’écho au-delà des vallées concernées. Un certain Hans Stadler avait remporté plusieurs prix à la foire agricole ; il y voyait le signe d’une providence qui avait toujours su veiller sur lui. Il ne devait pas se sentir étouffé par la modestie, mais le journaliste n’ajoutait rien à ce propos. Plus loin, des faits divers sans intérêt. Un mari jaloux qui avait poignardé un amant présumé, dans une arrière-cour putride. Une vieillarde qui avait par mégarde jeté au feu les économies de toute une vie. Des voyous dont quelques témoins apeurés rapportaient les méfaits et réclamaient la tête. Enfin, des prévisions météorologiques. Selon toute vraisemblance, quelques nuages obscurciraient le ciel. Des averses n’étaient pas à exclure. Rien de nouveau sous le soleil.

Elisabeth s’apprêtait à reposer le journal à l’instant même où une porte s’ouvrit. Elle aurait pourtant juré que la pièce ne comportait aucune issue, mais voilà qu’un homme obèse et débraillé se tenait dans l’encadrement. Il se gratta le menton. Un chapeau haut-de-forme parachevait le ridicule de son allure. De petites lunettes lui donnaient l’air d’un philologue érudit, mais sans le raffinement qui sied si bien aux intellectuels de salon. D’un geste pressé, il sortit trois montres à gousset de sa poche, consulta l’heure sur chacune d’elles et haussa les sourcils à la façon d’un acteur de boulevard qui aurait laissé son talent au vestiaire. Il sembla enfin remarquer la présence d’Elisabeth.

– Une fois encore, vous me faites le déshonneur d’être en retard. Décidément, Madame Roud, vous avez de bien curieuses manières de témoigner votre considération à vos semblables. On m’avait prévenu. Une femme qui lit, une femme qui pense, tout cela n’est pas sérieux. Lamentable, lamentable, je ne vous le dirai jamais assez. Ma secrétaire est furieuse, tout comme mes autres patientes qui piétinent à côté. Allons, je ne vous en veux pas, je connais votre détestation pour les rendez-vous de ce genre. Tout de même, tâchez de vous conformer aux convenances. La ponctualité est un art qui permet au monde de ne pas basculer dans la barbarie. Est-ce vous demander l’impossible ? Bien, bien, bien. Voulez-vous un verre d’eau ? Oui, buvez donc. Reprenons de ce que nous avions à peine esquissé.

Ravi de lui-même, il ne parlait pas, il semblait plutôt se délecter des syllabes qui s’agglutinaient sur sa langue. Son accent pouvait être autrichien, viennois sans nul doute. Il prit place dans un fauteuil, croisa les jambes et plongea ses yeux dans ceux d’Elisabeth, d’une façon porcine. Cette dernière ne savait si elle assistait à une comédie fomentée par Marthe, ou si la scène qui se déroulait était bien réelle. Il ne prit pas la peine de noter sa gêne.

– Ne me dévisagez pas ainsi, vous n’avez pas grand-chose à craindre de moi. Je ne m’en prendrais jamais à vous. Pas ici, pas comme cela. On pourrait m’attraper la main dans le sac. Et que viendrait-on à penser ? Parlez-moi des tracas que vous avez rencontrés. Votre lettre mentionnait votre mère. Ses obsèques, je crois. Nous étions si nombreux, il y avait là du beau monde. Sa mort vous affecte-t-elle vraiment ? Il arrive que l’on se méprenne sur ce que l’on ressent. Je puis vous aider à remettre de l’ordre dans votre tête. Vous verrez, on me reconnaît une disposition naturelle pour démêler le vrai du faux, disséquer l’âme humaine, dire ce qu’il faut comprendre. Car vous en êtes peut-être inconsciente, mais vous ne vous en ressortirez pas seule. Au fond, n’éprouviez-vous pas une haine sourde à l’égard de votre mère ?

Elisabeth commençait à prendre peur. Ce personnage loufoque, qu’elle n’avait jamais rencontré et à qui elle n’avait évidemment jamais écrit la moindre ligne, paraissait tisser d’infâmes sous-entendus avec quelques bribes de vérité mal digérées. Elle n’aurait guère été surprise de le voir tirer un poignard de sa manche, puis de la menacer jusqu’à ce qu’elle avoue des crimes imaginaires. Il ressemblait à un inquisiteur fanatique, sûr de son bon droit, qui mettait des innocents à la question avec une perversité maladive. Finirait-il par dresser un bûcher pour l’y faire rôtir ? Il psalmodierait des prières purificatrices et répéterait des horreurs sur sa mère, sur la pécheresse qu’elle était. Une foule de bêtes assisterait à ce triste spectacle, l’eau à la bouche et du sang sur les mains.

– Elle avait surtout des manies singulières, votre mère. Ah ! Je la revois bien, parée de son arrogance de belle femme, à dédaigner ceux qui avaient l’outrecuidance de ne pas lui plaire. Avait-elle oublié qu’elle n’était qu’une paysanne ? Deux générations à peine la séparaient d’une misère crasse. Si vous l’aviez connue aussi bien que moi, vous ne pleureriez pas sa mort. Jeanne était un cœur froid, incapable de la moindre compassion. Et vous êtes sa fille, son aînée, celle qui porte la trace d’une impureté irréparable !

Effrayée, Elisabeth fit mine de se lever pour quitter la pièce. Elle tira sur la poignée, à plusieurs reprises. La porte ne s’ouvrait plus. Impossible de fuir, le piège s’était refermé. Derrière elle, l’homme bougonnait et lui ordonnait de reprendre son siège, de « faire preuve de bon sens ». Du coin de l’œil, elle aperçut alors un coupe-papier tranchant, déposé sur une commode. L’idée lui traversa l’esprit l’espace d’un instant.

– Que comptez-vous faire ? Revenez à la raison, fille de Jeanne, enfant d’une catin de campagne.

Cette voix… Elle se retourna. Dans le fauteuil, l’odieux personnage avait disparu. Une femme, enveloppée dans un manteau de fourrure, avait pris sa place. De là où elle se tenait, Elisabeth ne parvenait pas à voir son visage. Elle contourna le divan, gagnée par la terreur. C’était une vieillarde aux yeux clos, les traits fatigués par le poids des années. Elle fredonnait des paroles inaudibles qui ressemblaient à une berceuse. Une odeur de putréfaction se dégageait d’elle. Elisabeth s’aperçut avec horreur qu’elle faisait face au corps de sa mère. Elle eut un mouvement de recul qui la fit trébucher. Dans sa chute, elle renversa la table basse. Le chandelier se brisa. Des hurlements déchirants lui parvenaient d’une pièce voisine.

Elle rouvrit les yeux et sentit une agitation invraisemblable. Elle entendait des pleurs. Quelqu’un criait dans ses oreilles. Au-dessus d’elle, un visage repoussant, qui affichait une expression inquiète, l’appelait par son prénom. ■

Suite au quatrième épisode, vendredi prochain

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Une lettre inattendue, épisode 2

Sur la route d'Altdorf, une halte s'impose au sommet du col de la Forclaz.

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

A partir d’un album de photos abandonné aux Puces, à Genève, l’historien et blogueur Yannis Amaudruz a tiré pour L’Inédit la matière de notre feuilleton de l’été. Une lettre inattendue nous fait remonter en 1928. Mariée contre son gré à un riche commerçant qu’elle n’est jamais parvenue à aimer, Elisabeth Roud mène une existence malheureuse. Entre les murs de son cabinet de lecture, elle se prend parfois à rêver d’un autre destin. Peu après la mort de sa mère, une lettre mystérieuse lui parvient, écrite par un inconnu vivant à l’autre bout du pays et qui prétend connaître de vieux secrets. Accompagnée de son époux ventripotent, de sa sœur Marthe et de son insupportable beau-frère, Elisabeth part aussitôt à sa rencontre. Le voyage promet de connaître de nombreux rebondissements. Mais la vérité finira-t-elle vraiment par éclater ?

Dans l’épisode précédent, Elisabeth a reçu une lettre sur le point de bouleverser son existence. Une aventure inattendue commence, à bord d’une voiture automobile qui s’élance à travers le pays.

Episode 2. Il ne s’agissait que de quelques lignes écrites dans un galimatias de ferme, truffées de délicieux germanismes. Une charmante déclaration de guerre aux rigidités de la langue française. Rien de plus que quatre ou cinq paragraphes, et pourtant ils avaient un pouvoir hypnotique. Les premiers mots bourdonnaient dans les oreilles d’Elisabeth : « Altdorf, le 22. Avril 1928. Très honorée Mdme Roud, dernière semaine, j’ai entendu la mort de votre mère. J’ai beaucoup manqué Jeanne que j’ai apris à connaître pour un long temp avant la guerre… »

Marthe observait sa sœur avec tendresse. Enfants, elles ne se querellaient jamais, ou presque. Elle avait toutefois souvent ressenti une douce envie à l’égard d’Elisabeth. Ce n’était point l’une de ces jalousies dévorantes qui vous torturent le ventre et vous empêchent de trouver le sommeil, non, ce n’était absolument pas l’une de ces jalousies-là. C’était plutôt une admiration indéfinissable, une force d’attraction irrésistible. Elisabeth rayonnait. Lorsqu’elle apparaissait dans une pièce, les têtes se tournaient vers elle à l’unisson. Le remarquait-elle seulement ? Son visage, impénétrable entre tous, ne trahissait aucune de ses pensées. Seule Marthe parvenait à lire son humeur, et même à elle il arrivait de se méprendre, de deviner de l’agacement là où il n’y avait qu’une indifférence polie.

Complices, elles se retrouvaient quelquefois au fond de la grange pour échapper à la rage paternelle. Il suffisait d’une question naïve posée sur un ton jugé méprisant pour déclencher un accès de colère. Le père commençait par froncer ses sourcils, puis serrait mécaniquement ses poings, comme s’il cherchait à apaiser sa rage. Son souffle devenait ensuite plus rapide. La violence, chez cet homme, prenait des airs réfléchis, presque méthodiques. Si la mère cherchait à l’adoucir un peu, il se saisissait du premier objet venu et le jetait contre elle d’un geste rompu à l’exercice. Des bouteilles se brisaient contre les murs et ce qu’elles contenaient – du tord-boyaux, le plus souvent – se répandaient sur le sol. C’est à cet instant précis qu’Edouard Favre se laissait envahir par la folie. Elisabeth et Marthe fuyaient alors à pas de velours et couraient se cacher dans la paille. Leur répit n’était jamais que de courte durée, les coups finiraient par pleuvoir. Elles attendaient leur bourreau avec orgueil, comme des condamnées impénitentes. Une affection indissoluble les unissait. Soudainement, le père ouvrait la porte de la grange. Assiégées, elles savouraient leur trêve. Il fouillait chaque recoin, convaincu qu’il serait une fois encore victorieux. Il avait toujours remporté toutes les batailles.

– Te rappelles-tu ces quelques semaines passées en Valais avec notre mère, l’an dernier ? Elle paraissait heureuse de se retrouver seule en notre compagnie. Il faisait si chaud… On aurait juré que le soleil s’apprêtait à avaler le pays. Nous étions hors d’atteinte. Nous aurions pu la croire sauvée…

Marthe avait murmuré contre son oreille. Bien sûr qu’elle se souvenait. L’odeur du foin coupé, les soirées sur la terrasse. Cette retraite féminine avait tenu du miracle. Ni Lucien ni Eugène n’avaient guère pour habitude de les laisser se soustraire à ce qu’ils appelaient « leurs obligations d’hôtesse de maison ». Leur mère était cependant souffrante, ses quintes de toux s’aggravaient de jour en jour. Edouard n’avait quant à lui nullement l’attention d’abandonner son domaine pour conduire sa femme à la montagne. Elisabeth et Marthe l’avaient donc accompagnée. Le repos et l’altitude avaient paru la soulager. Mais à bien y réfléchir, peut-être son état s’était-il amélioré pour des raisons étrangères aux bienfaits de l’air pur.

Au cours de cet été-là, elles avaient flâné sur des sentiers vertigineux en savourant le bonheur d’être réunies. On pouvait entendre au loin la mère et ses deux filles reprendre en chœur de vieilles chansons paysannes, ressuscitées du fond des âges. Elles cueillaient bon nombre de plantes alpines qui leur servaient à constituer un épais herbier. Toute la beauté du monde se retrouvait alors figée, avant même d’avoir eu à subir les prémisses d’une inéluctable fanaison. A la façon d’ambitieuses encyclopédistes, elles souhaitaient réunir les variétés les plus rares de la région. Lorsqu’une plante leur était inconnue, elles interrogeaient des villageois, puis consignaient précieusement, pieusement, leurs réponses. Il arriva alors qu’une fleur violette, à larges pétales, semblât ignorée de tous. Elles s’employèrent à la décrire avec le souci d’une botaniste et imaginèrent, mi-amusées mi-sérieuses, que leur découverte marquerait l’histoire. Elle marqua en tout cas leur herbier, qui se trouvait depuis dans une malle oubliée.

Lors de leurs promenades, elles croisaient des pensionnaires du sanatorium tout proche. La plupart d’entre eux venaient de l’étranger, d’Angleterre, de Hambourg, de Prusse-Orientale, de Sicile. Beaucoup étaient si maigres qu’on aurait pu les confondre avec des spectres inquiétants en quête d’une dernière demeure à hanter. Ils ne s’aventuraient jamais loin, puisqu’on leur recommandait une activité réduite au strict minimum. Tout de même, il leur arrivait de se risquer sur les chemins, errant en petits comités. Ils s’exprimaient dans ce français aristocratique qui sonnait faux, surgi d’une époque révolue, et qui rappelait l’atmosphère poussiéreuse des écoles d’avant-guerre. A ces ducs et ces comtesses déchus qui s’accrochaient à leurs titres comme des crapauds à leur étang desséché, on avait sans doute vanté les vertus thérapeutiques des Alpes suisses. Un régime composé pour l’essentiel d’eau glaciale et d’abstinence sans écart leur faisait miroiter le retour à une santé perdue. Ils croyaient pourtant à une guérison rapide, même si certains suivaient cette cure repoussante depuis des mois, au point qu’Elisabeth se demandait s’ils regagneraient la plaine avant de se retrouver enfermés dans la caisse en bois de chêne où ils feraient de vieux os.

Il y avait aussi eu cette nuit étrange. Elles avaient veillé si tard qu’il en était presque tôt. Les hameaux alentour s’étaient endormis depuis de longues heures, quand leur mère parut perdre le fil de la conversation. Elle adopta ensuite un ton de confidences qu’elles ne lui connaissaient pas. Avait-elle rêvé à voix haute ? Non, personne ne parlait de cette façon dans son sommeil. Avec la timidité d’une réformée qui n’avait jamais eu à tirer le rideau d’un confessionnal, Jeanne se livrait à elles, comme si elle pouvait enfin se débarrasser d’un lourd fardeau :

– Que Dieu me châtie de n’avoir pas su m’élever contre votre père. Vos époux, ces mariages… J’aurais dû avoir la force de crier mon dégoût. J’ai lâchement baissé la tête, j’ai voulu croire qu’il n’y avait là qu’un moindre mal, et même un mal nécessaire, un mal que ma propre mère me présenta avec cet air faussement bienveillant, quand il fut question de me troquer à Edouard contre… Contre quoi ? Une fille, c’est un corps qui travaille la terre, mais c’est aussi une bouche de plus à nourrir. A une fille, ne faut-il pas trouver un homme ? Certaines sont plus chanceuses que d’autres, malgré tout quelques-unes s’y font, d’autres se défont. Je ne vous l’ai jamais dit, je crois. Votre père me l’a sans cesse refusé. J’aurais tant aimé vous emmener sur les rives du lac des Quatre-Cantons. On dit qu’à sa vue, les poètes retrouvent leur inspiration et ne la perdent plus. Le Léman aussi, me rétorquerez-vous… Mais le Léman, c’est le lac que nous connaissons depuis toujours et qui nous connaît peut-être mieux encore. Il a quelque chose d’effrayant ; il en sait trop. Celui des Quatre-Cantons, c’est un mystère. Les montagnes fondatrices se mirent dans ses eaux calmes. Elles veillent sur les origines. Non loin, une prairie verdoyante où des hommes jurèrent… Où un homme… Si tout était à recommencer, peut-être que…

La voiture automobile freina brusquement. Lucien poussa un juron. Elisabeth fut tirée de ses souvenirs. Un cerf ? Elle n’eut que le temps d’apercevoir la bête traverser la chaussée et disparaître aussitôt dans les sous-bois. Sa tête heurta le siège avant. Tout tournoyait autour d’elle. Elle se sentait faiblir, une chaleur extraordinaire envahissait son corps. Était-ce Marthe qui criait à côté d’elle ? Comment le savoir ? Ses muscles ne répondaient plus. La fatigue la submergeait, irrésistible. Elle avait le sentiment de plonger dans un puits sans fond, un puits qui la conduirait jusque dans les entrailles de la terre. ■

Suite au troisième épisode, vendredi prochain

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

La lettre inattendue - épisode 1

"Les deux couples à demi endimanchés montèrent dans la voiture automobile de Lucien"

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

Il y a plus d’un monde dans les albums de famille. Parfois, ces mondes, il n’est possible de les entrevoir que par le prisme de la fiction. Tel est le choix de l’historien et blogueur Yannis Amaudruz qui, en feuilletant un album d’images anonymes abandonné aux Puces de Plainpalais, à Genève, en a tiré pour L’Inédit la matière de notre feuilleton de l’été, dans la tradition des feuilletonistes de la presse écrite. En vous invitant à lire les huit épisodes d’Une lettre inattendue, nous souhaitons continuer de partager avec vous, durant cet été 2020, notre manière originale de valoriser les archives audiovisuelles en réunissant dans L’Inédit les textes d’historiens, de journalistes et d’auteurs littéraires. Oui, la photo peut s’affranchir du réel, elle devient alors la source d’une fiction. Qui sont ces êtres inconnus sur ces images, sinon des personnages à inventer? Bonne lecture, et à vendredi prochain pour le prochain épisode d’Une lettre inattendue (CZ).

Elle avait quitté son monde clos avec la sobriété d’une protestante vieillissante élevée dans la haine du tapage et du clinquant. Son cœur s’arrêta. Pas un cri. L’affaire fut aussitôt entendue. Si elle avait eu conscience de sa propre mort, elle n’aurait sans doute éprouvé qu’un léger sentiment d’appréhension. Après tout, elle ne savait que trop bien à quoi s’attendre. Un dieu jaloux et vengeur que les cultes du dimanche lui avaient appris à craindre, cette divinité mafieuse de l’Ancien Testament lui ouvrirait les portes grinçantes de son royaume en déshérence. Mais peut-être valait-il encore mieux passer l’éternité sous le joug de ce seigneur-là plutôt que d’errer sur la terre aux côtés d’un mari gorgé d’eau-de-vie et de rancune. Lors du service funèbre, le pasteur ne laissa pas de place au doute. D’un œil presque furieux, il vociféra des contes mille fois entendus, où il était question de brebis, de bergers immortels et d’offrandes-pour-la-paroisse. La sombre assistance paraissait curieusement y trouver son compte. Et puis, les orgues, l’ensevelissement, la lente pourriture de la chair. Le corps de Jeanne Favre redeviendrait poussière, dans ce cimetière qui abritait déjà les restes de ceux qui l’avaient engendré, de ceux qui les avaient tous précédés.

Jeanne laissait derrière elle deux filles malheureuses comme les pierres. L’une regrettait que son époux ne l’aimât guère ; la seconde que le sien l’aimât trop. Par décret paternel, elles avaient été mariées une quinzaine d’années plus tôt à de bons partis. Aucune ne connaîtrait jamais les joies d’un foyer chaleureux, mais il aurait été impensable de contredire l’inflexible volonté de leur père : Edouard Favre, ce paysan aux manières mal dégrossies, vaguement enrichi, n’était-il pas connu au village pour son alcool mauvais, sa main violente, ses coups de canne aussi lestes qu’abondants ? Depuis le jour où il comprit que le ciel ne lui ferait pas don d’un fils, il désirait au moins assurer d’avantageuses alliances à ses filles. Des mariages « bien comme il faut », répétait-il en haussant les épaules, les yeux pleins de cupidité et de vaines ambitions. Il lui fallait réparer l’affront que représentait la disparition annoncée de son nom par une élévation sociale savamment orchestrée. Ce vœu triste, cette passion de pacotille l’obsédait jusqu’au ridicule. Contre toute attente, il fut exaucé.

Il offrit Marthe, sa cadette, à Eugène Mercier, une créature parfaitement abjecte rencontrée dans une maison de jeu et qui dirigeait la rubrique suisse de L’Opinion, un quotidien politique aux idées libérales. Voilà qui ne manquait pas d’ironie, puisque l’homme vomissait la ligne éditoriale de son journal, ne s’embarrassant pas de cacher ses sympathies mussoliniennes. Dans son salon, les langues les plus serpentines de la ville se déliaient et fomentaient des complots insensés contre les autorités cantonales. Ces projets sans lendemain finissaient toujours par se noyer au fond d’un verre de vin du pays ou terminaient leur chevauchée navrante dans le caniveau. Néanmoins, le physique d’Eugène ne reflétait pas la difformité de son esprit. Diable bien fait aux traits harmonieux, il culbutait les épouses délaissées, vampirisait les jeunes filles des quartiers bourgeois et parvenait même à séduire les courtisanes. Qu’avait-il donc vu en Marthe pour accepter sa main blafarde ? Elle n’avait pas l’élégance de sa sœur. Son visage disgracieux racontait une enfance ternie par d’innombrables moqueries. Marthe, hélas profondément éprise, serait une épouse docile qui courberait l’échine devant un défilé ininterrompu de maîtresses effrontées. Eugène finirait par lui accorder tout au plus la considération que l’on témoigne à la comptable sourcilleuse d’un ménage bien tenu. Il prendrait parfois un plaisir vicieux à lui administrer quelques soufflets pour lui rappeler son désamour. De fonder une famille, il ne fut évidemment jamais question. Eugène demeurerait un prince luciférien – épargné par la syphilis – sans descendance légitime.

Quant à Elisabeth, elle épousa Lucien Roud, dont elle n’était pas parvenue à éprouver le moindre attachement sincère. Son mari ne se départait en aucun cas de cette bonhomie qui pouvait le faire passer pour un être médiocre devant à peu près n’importe quel auditoire. Lorsqu’il tentait un trait d’esprit, il échouait lamentablement. Alors il se retirait dans un coin, honteux et rougissant comme un garçonnet surpris en faute. De façon tout à fait inexplicable, il jouissait d’un talent inné pour les affaires. Fils de charpentier, il avait bâti de rien un véritable empire, quelques années avant l’éclatement de la guerre. Au sourire de Vénus, le grand magasin dont il était le père fondateur et l’heureux propriétaire, lui avait permis d’amasser une fortune considérable. Il habillait désormais coquettes et laiderons de la région. Les femmes, disait-on, franchissaient avec un bonheur indicible les portes de ce royaume tout entier dévolu à l’art vestimentaire.

Elisabeth détestait cet endroit, d’autant plus que son époux l’appelait avec affectation son « petit palais ». De manière générale, le commerce du monde lui était pénible. Elle préférait la solitude de son cabinet de lecture aux dîners mondains qui s’éternisaient, ces lieux sordides où l’on se pressait pour avoir l’illusion d’apparaître au bon endroit, pour y laisser traîner des oreilles forcément indiscrètes, pour oublier son propre désarroi. Parfois, elle prenait la plume pour répondre à un cousin de son mari, Gustave, qui lui envoyait des poèmes de sa composition. Elisabeth en était souvent bouleversée, et se demandait s’il était possible qu’un homme si délicat fût parent de Lucien. Elle regrettait de n’avoir pas eu la chance de fréquenter les bancs de l’académie. « Si mon père n’avait pas été si… » Qui sait, peut-être aurait-elle pu mener des études, faire carrière ? « Allons, je me prends à rêver ».

La mort de sa mère adorée, survenue deux semaines auparavant, l’avait plongée dans une douloureuse mélancolie. Elle ouvrait un livre, parcourait quelques lignes. Elle oubliait aussitôt ce qu’elle venait de lire et recommençait jusqu’à ce qu’une migraine atroce la contraigne à s’allonger. Sa bibliothèque de classiques ne lui apportait plus le moindre réconfort. Elle avait alors reçu cette lettre. « L’adresse, ce n’est pas l’écriture de Gustave… » Elle avait déchiré l’enveloppe en toute hâte. Un ébranlement radical de toutes les certitudes avait suivi. Était-ce bien réel ?

Sans attendre, elle avait couru chez sa sœur. Elle la trouva dans un état d’hébétude. Venait-elle elle aussi de pleurer leur mère ? Ou avait-elle une fois de plus découvert le lit conjugal souillé par le passage d’une autre femme, aux mains expertes ? N’y tenant plus, et sans manifester d’égards particuliers, elle lui montra la missive. Le regard médusé de Marthe l’avait confortée dans son intuition. Elles devaient aller à sa rencontre. Il avait encore fallu convaincre leurs époux respectifs de faire le voyage, mais Elisabeth avait toujours su jouer de ses charmes auprès de Lucien. Après un long entretien avec son beau-frère, Eugène avait accepté la mort dans l’âme de les suivre : soupçonneux jusqu’à l’absurde, il lui aurait de toute manière été inconcevable de confier sa femme presque vierge aux bons soins d’un autre. Ses maîtresses patienteraient, ou s’en mordraient les doigts jusqu’au coude.

Quelques jours plus tard, les deux couples à demi endimanchés montèrent dans la voiture automobile de Lucien. Ils roulèrent longtemps, dans un silence vrombissant. Le paysage défilait comme dans un mauvais film de cinéma. Mièvres vues désenchantées. Peut-être aperçurent-ils ces vignes qui faisaient mûrir du vinaigre, puis les vergers secs, les étendues et les monts surannés, les nuées d’oiseaux noirs. Peut-être pas. En réalité, tous se moquaient comme d’une guigne de ce territoire dont ils étaient si coutumiers. Plus personne n’échangeait la moindre parole depuis le départ de Lausanne. Un drame muet faisandait dans l’habitacle. Comme à son habitude, Lucien avait eu la bêtise de plaisanter gaillardement au sujet de la moustache d’Eugène, qui se vexa, et jura cette fois-ci de la raser dès leur arrivée à l’hôtel. Marthe en fut désolée et, de crainte de l’irriter davantage, évita d’ouvrir la bouche. Mais Elisabeth n’avait que faire de ces mascarades enfantines sans cesse rejouées par les mêmes personnages. Elle ne parvenait plus à détacher ses yeux de la lettre. Elle en appréciait chaque syllabe avec une avidité qui allait croissant. Que fallait-il comprendre ? Sa mère avait-elle étouffé des secrets ? Ou pire encore ?… ■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Saint-Sulpice

A Saint-Sulpice, juillet 1928

Coll. J.-C. Curtet

Le Dictionnaire de l’Académie précise la connotation militaire de l’expression « prendre ses quartiers », faisant référence à des troupes au repos, entre deux campagnes. Ce n’est évidemment pas cette image que nous voulons utiliser à propos de la période estivale qui s’ouvre et qui voit, pour une durée de six semaines, dès ce lundi 29 juin et jusqu’au lundi 17 août, notre publication quotidienne d’articles s’arrêter momentanément, comme « en rase campagne »!

En fait, comme tout bon stratège – encore un terme militaire – nous n’allons pas rester inactifs durant ces semaines. Elles permettront à notre rédaction de faire le point sur les premiers mois de publication et à préparer notre rentrée. Depuis le lancement de L’Inédit, en octobre dernier, ce sont plus de 180 articles qui sont actuellement accessibles. Nous vous invitons à les lire – ou à les relire – soit en « remontant » l’ensemble de nos publications selon leur date de parution, soit en utilisant les titres de rubrique. La fonction « recherche » sert également à retrouver un article ou à se laisser surprendre.

Le feuilleton de l’été dans la plus pure tradition

En réunissant des historiens, des journalistes et des auteurs littéraires, L’Inédit explore de manière originale un champ d’expression de l’histoire de notre région à partir d’archives audiovisuelles, principalement des documents inédits issus des albums des Romands. Et croise les styles d’écriture, les lieux, les thèmes et les périodes dans un « flux » quotidien propre à la dimension numérique de notre publication. Les images, ici, ne sont pas considérées comme des illustrations, au contraire, nous voulons les placer à la source de notre travail. Et dans L’Inédit, l’écriture agit comme un « révélateur » de l’image qui offre au lecteur de la voir autrement, d’en saisir le contexte historique et social, de l’apprécier au-delà du simple plaisir de sa découverte.

Pour accompagner cet été avec vous, nous avons souhaité explorer une nouvelle dimension dans L’Inédit, dimension qui a cependant une longue tradition dans la presse: celle du feuilleton littéraire. Nous avons fait appel au talent de Yannis Amaudruz qui, à partir d’un album complet de photos anonymes abandonné aux Puces de Plainpalais, a imaginé des personnages et une histoire dans la veine des grands feuilletons d’autrefois. Le premier épisode débute ce vendredi. Le feuilleton de L’Inédit sera suivi d’un article sur quelques feuilletonistes suisses, en partenariat avec la Bibliothèque numérique romande.

Prenons rendez-vous ce vendredi pour le première épisode dont voici la trame: « Femme malheureuse des beaux quartiers de Lausanne, Elisabeth reçoit une lettre sur le point de bouleverser son existence. Une aventure inattendue commence bientôt, à bord d’une voiture automobile qui s’élance à travers le pays… »

Merci de votre soutien et de votre intérêt pour notre travail. Bel été 2020 à vous et à vos proches. ■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Genève, bâtiment des forces motrices: construction

Coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Robert Curtat (1931 – 2015). Journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale, de nouvelles et d’essais, Robert Curtat fut également secrétaire de l’Association vaudoise des écrivains.

A la bascule des siècles Genève marque sa foi dans le progrès, puissant moteur de la société active, à travers une preuve symbolique : l’installation en 1886, sur le terre-plein des Forces motrices du Rhône, d’un jet d’eau de 30 mètres qui évacue l’énergie des turbines inutilisées le dimanche. Déplacé dans la rade en 1892, ce symbole de la ville gagnera en puissance – il atteint aujourd’hui 130 mètres – en perdant toute relation avec l’industrie.

Vers 1890 c’est l’âge d’or de l’eau sous pression, bientôt relayée par l’électricité plus souple à l’emploi. Sous le toit de charpente métallique du Bâtiment des forces motrices construit par l’ingénieur Rodolphe Turrettini, du lundi au samedi, la grande affaire c’est le captage et la distribution de l’eau à la ville qui en a besoin, au canton également mais aussi à 202 concessionnaires d’eau industrielle et 356 amateurs d’eau motrice. Ce groupe nombreux d’artisans ou d’industriels qui se branchent sur l’eau sous pression, source d’énergie propre et bon marché sont autant d’acteurs de ce rêve d’usine durable au service de l’invention des hommes. Un rêve qui va durer assez longtemps pour marquer les mémoires.

Construite au fil de trois campagnes, allant de 1884 à 1887, l’usine propre de la Coulouvrenière permet de servir tous les besoins de la ville, aussi bien l’eau des 156 fontaines que des 1752 bouches à incendie avec une pression suffisante pour atteindre le sommet des immeubles. Le canton ne serait pas en reste, puisque desservi par des tuyaux de diamètres adaptés aux usages que l’on fait de l’eau dans les villages. Enfin, le réseau d’eau motrice mobilise l’énergie de plus de la moitié des turbines tournant sous le bâtiment éponyme où les premières pompes ont été installées en 1885 et les dernières en 1897.

Les « natifs » ne disent pas merci

Mise en œuvre d’une idée simple – transformer la puissance hydraulique du Rhône en énergie mécanique – l’usine durable de la Coulouvrenière va répondre, vingt-sept ans durant, aux besoins d’une industrie originale, portée par des artisans instruits et habiles, les cabinotiers installés de tout temps dans le quartier de Saint-Gervais. Bien étudiée, l’unité technique de la Coulouvrenière est dévolue d’abord à la fourniture d’énergie à ces artisans inventifs, si longtemps tenus en lisière par la société dirigeante. On pourrait y voir une reconnaissance tardive de ce groupe nombreux de « natifs » qui a porté au fil des siècles les succès de la «Fabrique d’horlogerie» mais ce serait négliger une réalité résumée par A Bêtant (1).

Si l’usine eût été construite quelques années plus tard il est probable qu’on se fût arrêté à une transmission de force par l’électricité ; mais l’état de la science à cette époque ne permettait pas encore d’adopter ce système avec les garanties de sécurité et de bon fonctionnement que doit présenter un service public.

En 1907 le progrès tout puissant impose l’abandon de l’énergie portée par l’eau sous pression au profit de l’électricité. Resteront acquis quelques effets induits de cette réalisation de bonne taille entre autres la régularisation du niveau du lac qui avait donné lieu si longtemps à des conflits avec les riverains.

Plainpalais avant Ballenberg

Genève vers 1880 alignait une volée de scientifiques de haut niveau, à l’instar du modèle développé aujourd’hui par nos hautes écoles techniques. Cette année-là Théodore Turrettini (35 ans) et Jacques Pury (20 ans) s’embarquent pour rencontrer Edison aux Etats-Unis dans sa fameuse grange magique. Les applications qu’ils ramènent de leur voyage se retrouveront, entre autres, dans le développement du réseau électrique alternatif qui prendra précisément le relais de l’énergie produite par l’eau sous pression. Au demeurant cette eau sous pression est transformée par le moteur Schmid, produit par la société d’instruments de physique (SIP) longtemps dirigée par Théodore Turrettini et où le jeune Pury a fait ses premières armes.

La mise en place inéluctable du réseau électrique est très fortement combattue par l’industrie gazière tenue par la famille Ador, bête noire des milieux de gauche, en l’occurrence les radicaux. Politiquement, le choix de municipaliser l’énergie témoigne d’une vision intelligente des dirigeants de la cité. La maîtrise du progrès c’est la grande affaire de Genève à cette période – 1896 – qui est aussi celle de l’exposition nationale suisse logée, ce sera une exception, au bout du lac. Cette «expo» signe l’époque en accueillant le cinématographe des frères Lumière et le phonographe d’Edison. A ce qu’on sache c’est là qu’est né le concept du village suisse qui se révélera le « clou » de l’Exposition avec plus d’un million de visiteurs. Ballenberg avant la lettre (2) le village suisse est animé par plus de 350 acteurs en costume présentant les industries campagnardes : broderies, filatures, vannerie mais aussi une laiterie fribourgeoise qui fabrique chaque jour beurre et fromage. Tout ce petit monde habite 56 maisons et chalets repris «à l’identique». A cette vision d’hier la ville répond par cent images de progrès comme l’éclairage électrique de ses rues grâce au courant produit par les forces hydrauliques de l’usine de la Coulouvrenière. Et encore, anticipation d’un rôle qui prendra corps à Cointrin, l’ascension de la plaine de Plainpalais par 30’000 passagers de ballons captifs. ■

Notes

1 – Selon la notice publiée en 1908 par A Bétant, ingénieur, directeur des eaux de la ville de Genève.
2 – le musée suisse de l’habitat rural à Ballenberg au-dessus de Brienz est né dans l’été 1968 par la volonté de la Confédération et du canton de Berne. Il a été ouvert au public en 1978.

A consulter également sur notreHistoire.ch

L’Exposition nationale de 1896

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Photographie du cortège des Promotions

Coll. CRIEE/notreHistoire.ch

Sur cette photo des années 1970, des élèves d’une école enfantine du quartier de la Jonction, à Genève, (peut-être celle des Plantaporrêts ?) arrivent en haut de la Corraterie et s’apprêtent à entrer dans le parc des Bastions. Après avoir défilé devant les autorités cantonales et municipales massées sur une estrade, ils pourront s’en donner à cœur joie sur les carrousels et goûter à l’inoubliable sirop de grenadine versé dans leurs verres à l’aide de grands arrosoirs. Ils portent fièrement des drapeaux aux couleurs des cantons suisses et des mâts fleuris mais ceux-ci commencent à s’incliner, trahissant une fatigue tout à fait légitime.

C’est qu’ils sont à la fin d’un parcours relativement long pour leurs petites jambes : partis du boulevard Jaques-Dalcroze, où un bus de la CGTE spécialement réservé pour l’occasion les a amenés, ils sont descendus sur le rond-point de Rive et ont longé les Rues Basses avant de remonter en direction de la place Neuve (ainsi l’appelait-on à l’époque…) selon un itinéraire immuable depuis 1965 (mais qui sera raccourci en 2005 avec un départ à la rue de la Croix d’Or). Parents, grands-parents, frères et sœurs aînés et même badauds de passage, agglutinés derrière des barrières, auront longuement patienté pour les voir passer et de tenter, parmi toutes ces frimousses, de repérer celles qui leur sont chères. Certains, émus par ce spectacle, auront même laissé échapper une petite larme.

Tout à gauche, la maîtresse s’est mise sur son trente-et-un et ses élèves ne sont pas en reste : le petit garçon du premier rang porte un complet à pantalon court tandis que ses camarades ont de jolies robes blanches ou pastel ; certaines portent même un petit sac à main ou des gants, comme celle qui abrite ses yeux d’un rayon de soleil intempestif – ou d’un objectif qu’elle juge indiscret ? Socquettes blanches et chaussures du dimanche sont également de rigueur et les commissaires, chargés d’accompagner et d’encadrer les classes, ne sauraient assumer leur rôle autrement qu’en veston et cravate.

Des pasteurs en habit noir

Ce cortège, qui, chaque année, bloque une partie de la ville pour laisser place à une ribambelle à la fois joyeuse et solennelle, s’inscrit depuis si longtemps dans le paysage genevois qu’il figure depuis 2012 dans la liste des traditions vivantes de Suisse. Son origine remonte en effet au Collège fondé par Calvin en 1559, dont les élèves se rendaient, à la fin de l’année scolaire, en rang et en musique du bâtiment de Saint-Antoine à la cathédrale Saint-Pierre. En dépit du lieu où elle se déroulait, il s’agissait alors de la seule fête civile de la cité à laquelle toute la population était conviée. Du XVIe au XIXe siècle, un cortège solennel rassemblait à sa tête les autorités religieuses, civiles et judiciaires qui défilaient dans leurs tenues d’apparat : robe et col à rabats pour les pasteurs, habit noir, épée au côté et bâton symbole de leur charge pour les syndics (autorités politiques de l’époque), toge et toque pour les avocats. L’actuelle commémoration historique de l’Escalade – recensée elle aussi au patrimoine fédéral – nous donne une petite idée de ce à quoi cette manifestation pouvait ressembler.

Le cortège dans les Rues Basses date pour sa part de 1886 mais son point de départ est alors le Jardin Anglais. S’il passe invariablement par la place Neuve, le lieu principal des réjouissances a longtemps été la Plaine de Plainpalais, aménagée pour l’occasion selon un plan bien précis. C’est en 1964 qu’elles se déroulent désormais à huis clos entre les grilles des Bastions aux portes desquelles les parents s’agglutinent en attendant de pouvoir entrer.

Une place pour chacun (et chacune) quand le cortège arrivait à la Plaine de Plainpalais. Document de 1958.

Coll. CRIEE/notreHistoire.ch

Le choix des mots

Dès l’origine, la fête des Promotions a eu pour principale caractéristique une appropriation momentanée du domaine public par la Genève scolaire qui défile fièrement dans les rues marchandes. Au départ, il s’agissait, comme son nom l’indique, de commémorer solennellement le passage des élèves d’un degré à l’autre. Au fil du temps, c’est la coloration festive qui finit par l’emporter, et en 1998, les autorités de la Ville de Genève la rebaptise « fête des écoles ». Mais l’appellation peine à prendre et tout le monde parle encore des promotions, à tel point que le débat s’invite de manière plutôt vive au Conseil municipal de la Ville de Genève : au nom de la tradition, celui-ci vote, en 2019, pour un retour en arrière alors que le Conseil administratif maintient sa position, affirmant sa volonté d’une manifestation inclusive qui célèbre la fin des classes et le début des grandes vacances pour tous, y compris ceux qui n’ont pas terminé l’année scolaire avec succès. Dans les autres communes en revanche, qui ont officiellement reçu mission d’organiser les festivités par une modification de la loi sur l’instruction publique de 1979, le terme de « promotions » n’a pas disparu partout.

Il arrive hélas que les Promotions n’aient pas lieu. La cause en est parfois la tenue simultanée d’autres événements : en 1896, l’Exposition nationale occupait toute la plaine de Plainpalais ; les enfants durent rester dans leurs écoles respectives où ils reçurent goûters et jouets. En 1941, elles sont remplacées par la célébration solennelle du 650e anniversaire de la Confédération qui se déroule au Parc des Eaux-Vives. Les deux guerres mondiales ont également interrompu la tradition : en 1915 et en 1940, les autorités ordonnent une suppression pure et simple et en 1916, seules les fêtes dans les parcs sont autorisées. Il en va de même en 2019, mais pour d’autres raisons : l’alerte canicule est déclenchée et l’on renonce raisonnablement à faire défiler les enfants par 38 degrés. En cette année 2020, c’est un vilain virus qui s’invite à la fête pour mieux l’annuler : tout est supprimé pour cause de pandémie… ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Un rendez-vous attendu des Genevois, en images et vidéos des Archives de la RTS

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Fanion offert aux internés

Coll. P.-M. Epiney/notreHistoire.ch

« En aidant la France, la Suisse a fait plus que sa part ». Le 3 avril dernier, l’ambassadeur de France en Suisse louait, au micro de la RTS, les bons services de la Confédération. Laudateur, Frédéric Journès se référait à la cinquantaine de patients malades du coronavirus qui, transportés en urgence vers la Suisse, avaient pu être soignés au pic de l’épidémie en Alsace. A l’orée de Bâle, au croisement des frontières suisse, allemande et française, dans les hôpitaux du Dreiländereck, la collaboration s’était intensifiée fin mars déjà.

Administrativement, on parlait alors d’«évacuations sanitaires» afin de soulager des villes frappées par la Covid-19, telles que Colmar ou Mulhouse. Des sites qui pliaient sous le poids de services réanimation surchargés. Outre des hôpitaux suisses, l’Allemagne a elle aussi participé à l’effort commun.

Peu importe l’uniforme  

Voici un siècle, la station valaisanne de Montana-Vermala accueillait pour sa part ses premiers internés français de la Grande Guerre. Des cliniques et hôpitaux suisses étaient déjà mobilisés au cœur du drame européen. Au beau milieu de l’hiver 1916, des patients atteints de tuberculose ou d’affections chroniques des voies respiratoires ont alors frappé aux portes du pays. Fidèle à sa tradition humanitaire et de neutralité, la Suisse a ainsi soigné des patients français, mais aussi allemands ou belges. Les premiers contingents d’environ 200 internés sont arrivés le dimanche 6 février 1916 à Montana-Vermala.

Loin de l’image de pestiférés qui aurait pu leur coller à la peau, ils sont au contraire choyés par la population autochtone. « Le long de la vallée du Rhône, leur train s’est arrêté pour permettre aux autorités et à la population de leur rendre hommage. Même enthousiasme populaire au terme de leur montée en funiculaire », attestait il y a vingt ans Hugues Rey, l’archiviste de Montana, dans le bulletin d’information de sa commune. Cette dernière aurait hébergé au total 1878 internés durant la Grande Guerre, répartis dans onze établissements. Peu après leur arrivée, les plus chanceux ont eu droit, et en fanfare, à une remise de fanions, ainsi que l’illustrent les photos réunies sur notreHistoire.ch servant de fil conducteur à ce texte.

Traitements de choc

En août 1916, ils étaient déjà plus d’un demi-millier à séjourner à 1500 m. d’altitude pour recouvrer si ce n’est la liberté… du moins la santé. Ils prennent alors leurs quartiers à l’Hôtel d’Angleterre, future clinique militaire. Au Kurhaus Victoria. Au Mirabeau, au Belle-Vista, à l’Hôtel du Golf et des Sports, entre autres.

Le corps médical de l’époque leur administre des traitements de choc : l’héliothérapie – au moyen de rayons solaires – ou encore l’électrothérapie, l’utilisation de courants électriques, de vibrations, de radiations lumineuses voire d’ondes électromagnétiques, pour faire réagir la masse musculaire. L’usage de lampes à quartz et de rayons X n’était pas négligé non plus.

En septembre 1967, l'émission Carrefour visite le sanatorium de Montana.

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

« Sanatorium populaire », Montana possédait un air si vivifiant qu’il pouvait a priori réveiller les morts. Des premiers sanatoriums avaient déjà été inaugurés vers la fin du XIXe siècle. Mais installés dans des cliniques privées, ils s’adressaient d’abord à la haute bourgeoise. Plus tard, des édiles se sont mises en tête qu’il serait indispensable d’en faire la marque de fabrique de la commune. Au milieu de cette nature indomptée, le drame persistait. La tuberculose continuait de faire des ravages. Notamment dans un Vieux Pays frappé proportionnellement davantage que les autres régions de Suisse. Montana devait se doter d’un « sanatorium populaire ». Le projet est lancé par le conseiller d’Etat valaisan Maurice Troillet sous les conseils du docteur Rémy Coquoz, médecin cantonal jusqu’en 1940. Des archives de la RTS de 1967 attestent des bienfaits du Sanatorium valaisan depuis son inauguration en 1941, renommé ensuite Centre valaisan de pneumologie. On y voit des patients intubés reliés à des respirateurs dans des scènes rappelant… aujourd’hui ! ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Les internés de la Grande Guerre en Suisse

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

En 2CV sur les routes de France

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

C’était l’année de ce drôle de mois de mai 1968. Parti d’une revendication des étudiants, mais aussi d’un mouvement ouvrier, ces manifestations vont prendre en France une ampleur croissante jusqu’au 13 mai, date de la grève générale, et cela jusqu’aux accords de Grenelle. Je n’étais heureusement pas dans le coup, puisque résidante en Suisse romande, à l’abri dans un garage. Ainsi, je n’ai pas été attaquée, ni incendiée comme mes soixante-trois consœurs sur la Place Denfert-Rochereau, au petit matin du vendredi 10 mai.

L’été 1968 a même été pour moi une saison faste, presque euphorique, cela même si l’été avait eu de la peine à venir et que les moissons des blés avaient été longtemps retardées par le pluie et le froid. Certes, quelques manifestations de solidarité ont eu lieu en Suisse, à Zurich, à Berne et à Genève, ainsi qu’à Lausanne par exemple, le 13 mai, mais peu comparables avec les graves affrontements parisiens. Il faut que j’explique pourquoi cet état de grâce.

Mon jeune propriétaire-conducteur, âgé d’une trentaine d’années, avait rencontré durant la fin de l’automne précédent une compagne et il s’était marié le samedi 27 juillet de cette même année 1968. Cela m’avait fait très plaisir pour ce jeune couple, quand bien même il avait moins de temps pour s’occuper de moi: contrôler la charge de ma batterie de six volts ou régler la hauteur de mes phares… Quelques jours plus tard, j’avais même roulé pour la seconde fois de ma vie sur des routes françaises bordées encore de platanes en conduisant ces jeunes mariés au bord de la Méditerranée pour leur voyage de noces, dans le bas Languedoc plus précisément. C’est ainsi que j’ai été photographiée par l’arrière, la carte routière sur les genoux de Madame, parce que le GPS n’existait pas encore sur mon tableau de bord.

Comme vous le savez peut-être, le premier modèle de mon espèce, doté d’un moteur à deux cylindres opposés, avait été présenté officiellement en 1948 au Salon automobile de Paris. La France a cessé la production de série à la fin du mois de février 1988, soit quarante années plus tard. Mais je fais toujours le bonheur de nombreux collectionneurs par ma légèreté et ma robustesse. J’étais réparable, ce qui n’est pas toujours le cas actuellement. De plus, grâce à la traction avant et mes roues assez grandes, j’aimais aussi beaucoup rouler dans la neige. Le garagiste qui assurait mes rares services d’entretien était un homme d’origine Suisse alémanique assez bourru, mais très consciencieux. Il ne parlait pas beaucoup et m’appelait Döschwo. Sa devise était la suivante: Pressé ou pas, votre Citron réparera. Il me considérait  presque comme un membre de sa propre famille. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Ils – et elles – roulaient en Citroën, une série de photos complétée par des vidéos des Archives de la RTS. Et à consulter aussi la galerie sur Ma première voiture

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Giorgio Gomelsky

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

« Oh, mon dieu. Ça fait tellement longtemps, il est donc toujours vivant ! », Kim Gordon sursaute, puis semble comme emportée par une vague de souvenirs à l’évocation de Giorgio, dont je lui transmets ses amitiés. « Sans lui, Sonic Youth n’aurait peut-être jamais existé», poursuit-elle, attablée devant des œufs mimosa et un cappuccino fumant sur la terrasse de l’un de ces petits bistrots chics de Bleecker Street, à la frontière du Lower East Side. Ancien quartier bohème et vivier punk, brutalement embourgeoisé et reconverti en terrain de jeux pour créatifs fortunés et jeunes loups de Wall Street, où nous déjeunons dans le cadre d’une interview à destination d’une radio parisienne.

Dans les internats du Tessin et de l’Oberland bernois

Ma rencontre avec Giorgio Gomelsky remonte à l’été 2002. Débarqué à New York sur un coup de tête, je réussis à me faire inviter dans le petit immeuble industriel que Giorgio Gomelsky possède à quelques pas du fameux Chelsea Hotel et de l’ancienne Factory d’Andy Warhol. Répartie sur trois niveaux, la «Red Door » (1) accueille une salle de concert aussi privée qu’improbable sur son rez-de-chaussée, des studios de répétition loués pour une bouchée de pain aux musiciens au premier étage, et encore au-dessus, trônant sur le reste de l’immeuble et de ses occupants, les appartements du maître des lieux, sorte de bric-à-brac néo-hippie dans lequel s’entremêlent micro-ordinateurs, pellicules de films, bandes vidéo et plateaux-repas livrés à toute heure du jour et de la nuit par les restaurateurs du quartier.

Julie Driscoll, icône du Swinging London, à l'affiche de la deuxième édition du Montreux Jazz Festival, sous l'œil attentif de son mentor, Giorgio Gomelsky.

Emission Festival Jazz de Montreux (05.07.1968), coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

La vie de Giorgio Gomelsky se confond avec l’histoire de la musique populaire, de l’immédiat après-guerre à ce début de XXIe siècle. Après sa naissance en Géorgie, alors république de l’Union Soviétique, suivie d’une enfance nomade entre la Syrie, l’Égypte et l’Italie, puis d’une adolescence dans les internats du canton du Tessin et de l’Oberland bernois, le jeune fan de jazz naturalisé Suisse rejoint l’Angleterre de la fin des années 1940, en espérant y devenir réalisateur. Une décennie et bien des aventures plus tard, on le retrouve en 1963 aux commandes d’une petite salle de la banlieue de Londres, où il programme deux fois par semaine un jeune groupe de rhythm and blues encore inconnu, les Rolling Stones.

La suite fait partie de la légende. Giorgio présente ses protégés aux Beatles, avant de se les faire souffler par Andrew Loog Oldham, s’intéresse à Led Zeppelin, Elton John, Rod Stewart et surtout aux Yardbirds, dont il devient le manager attitré. Toujours curieux, il surfe ensuite sur la vague du rock progressif des seventies et collabore avec Soft Machine, Vangelis, Magma et Gong. Avant de déménager à New York où il s’acoquine avec un jeune musicien, Bill Laswell, fonde Zu Records et accueille la fine fleur locale pour travailler et faire la fête dans son immeuble fraîchement acquis du West-Side, dont Richard Hell, les Bad Brains, le peintre Jean-Michel Basquiat, Nico, Jeff Buckley, parmi tant d’autres.

Un certain Claude Nobs

Lors de nos virées nocturnes dans Manhattan, Giorgio persiste néanmoins à refuser mes demandes d’interview, comme si son point de vue ne comptait pas. Humilité, générosité et rigueur morale, l’important étant de faire et non de paraître. Ainsi, m’évoquera-t-il tout juste du bout des lèvres son rôle charnière, depuis Londres, dans la création du Montreux Jazz Festival à la fin des années 1960. Un «détail» de sa longue biographie, que semble corroborer l’anecdote de Claude Nobs se rendant dès 1964 à l’aéroport au volant de sa vieille voiture, pour chercher les artistes programmés dans le cadre d’une soirée de l’Association des jeunes de Montreux… un jeune groupe qui sort d’Angleterre pour la première fois, les Rolling Stones.

Giorgio Gomelsky a fini par nous quitter le 13 janvier 2016. Son immeuble ne se dresse plus au numéro 140 de la West 24th Street. L’agence Gene Kaufman Architect ayant été chargée d’y construire un nouvel hôtel chic de 508 chambres, dont les travaux devaient se terminer au printemps 2020. Parmi les conseils que venaient chercher auprès de lui les musiciens, résonne encore cette phrase : «  Ne le faites pas pour l’argent, faites-le par amour.»■

Note

1. Double référence à la couleur de la porte d’entrée de l’immeuble et à Behind the Green Door, film pornographique de 1972, considéré comme l’un des classiques du genre et diffusé lors du festival de Cannes.

A consulter également sur notreHistoire.ch

Le Montreux Jazz Festival, une série de documents des Archives de la RTS

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Articles précédents

Ne ratez aucun article.

Recevez les articles de L’Inédit en vous abonnant à notre newsletter.

Merci pour votre inscription!