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Ouvriers de l'Expo 64

Photo Luciana Bazzanella, coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Pour autant qu’il consente à débourser la somme de 2,50 francs – en sus de l’entrée journalière dont le tarif s’élève à 6 francs – le visiteur de l’Exposition nationale de 1964 peut faire l’acquisition d’une élégante brochure en couleurs, qui contient quelques renseignements pratiques, le plan des vastes espaces à découvrir ainsi que de brèves indications relatives aux différents secteurs thématiques implantés à Vidy. Peut-être la curiosité du visiteur sera-t-elle éveillée par la description des installations consacrées à l’aménagement du territoire : «Notre territoire est limité. Il faut prévoir l’évolution future de notre population et aménager notre sol afin que chacun puisse habiter, circuler, travailler, se reposer dans les meilleures conditions possibles (1)». La promesse de lendemains chantants, voilà qui a tout pour plaire à notre touriste d’un jour…

Imprimé au Imprimeries réunies à Lausanne, le Guide comportait 48 pages.

Coll. J. Blaser/notreHistoire.ch

En compulsant son guide, il ne trouvera cependant pas la trace d’une allusion à cette foule de plusieurs milliers d’hommes qui a précisément œuvré à la construction de l’Exposition, dans l’ombre des prestigieux architectes que la télévision interviewe et que la presse encense. Contrairement aux espoirs formulés par la brochure à l’endroit du peuple suisse, bon nombre de travailleurs de l’Expo 64 – souvent étrangers – ne mènent pas véritablement une existence « dans les meilleures conditions possibles ». Leur statut précaire de saisonniers les empêche en effet de s’établir à l’année en Suisse. Ils n’ont en outre pas le droit de faire venir leur famille auprès d’eux ou de démissionner du poste qu’ils occupent pour partir à la recherche d’un autre emploi.

Si le béton pouvait parler…

Sans leur ouvrage, pourtant, les infrastructures qui transforment la région n’auraient pu sortir de terre. Reliant Lausanne à Genève, la première autoroute de Suisse, qui s’inscrit dans un grand projet de développement du réseau routier avant l’ouverture de l’Expo 64, serait demeurée à l’état de chimère ; le théâtre de Vidy n’aurait guère vu le jour et n’accueillerait pas aujourd’hui encore le nec plus ultra de la création dramatique contemporaine ; quant au monorail – un charmant train aérien offrant une vue panoramique sur toute l’exposition –, il serait resté emprisonné dans les esprits des organisateurs.

Mais alors qui sont-ils, ces milliers d’ouvriers anonymes ? Entre l’automne 1962 et le printemps 1964, très exactement 8552 personnes travaillent à l’édification des installations de l’Expo 64, dont 3403 Suisses et 3489 Italiens (2). En somme, les étrangers représentent plus de 60 % de la main-d’œuvre active sur des chantiers qui visent à rendre possible la célébration d’une Suisse en pleine croissance économique. Après tout, l’heure est au témoignage d’une certaine foi en l’avenir : l’État social se développe (pensons à l’introduction de l’AVS en 1948 ou à celle de l’AI en 1961), le progrès de l’automobile fait miroiter des espoirs d’indépendance et de liberté, le fameux « consensus politique » semble participer au succès du modèle suisse.

Et pourtant, ce tableau aux allures idylliques se craquelle. Le malaise est palpable. Malgré l’optimisme affiché, des inquiétudes taraudent la société helvétique du début des années 1960. D’aucuns expriment leurs craintes quant à l’arrivée massive de travailleurs étrangers, pour la plupart d’origine italienne et dont certains se retrouvent sur les chantiers de l’Expo 64. C’est dans ce contexte que naît l’Action nationale – un parti politique marqué très à droite – : elle s’empare aussitôt de la question de l’immigration, en agitant le spectre d’une « surpopulation étrangère » ou, dans la version allemande, d’une Überfremdung, que l’on pourrait traduire littéralement par « surétrangéisation » de la Suisse. Son combat contre une immigration jugée excessive débouchera au début des années 1970 sur des initiatives visant à limiter la population étrangère : elles seront refusées par le peuple à l’issue de votations.

Bien conscientes de l’interdépendance qui unit les deux pays, les autorités suisses négocient au début des années 1960 un accord avec l’Italie pour réviser le statut des saisonniers, notamment dans le but de faciliter le regroupement familial (3). Par ailleurs, pour renforcer l’intégration de ces centaines de milliers de travailleurs venus du sud, une émission de télévision intitulée Un’ora per voi sera diffusée sur les écrans suisses dès 1964 et jusqu’en 1989 (4).

Si des forces politiques réactionnaires s’emploient à dénoncer la main-d’œuvre étrangère, cette dernière se révèle ainsi décisive pour soutenir la croissance que connaît la Suisse. Alors, tandis que notre visiteur arpente avec émerveillement l’Expo 64, peut-être vaut-il la peine de rappeler le rôle déterminant des travailleurs qui ont offert une vitrine spectaculaire à un pays – et à un canton de Vaud – en pleine mutation.■

A consulter également sur notreHistoire.ch

L’Expo 64 en photos et en vidéos des Archives de la RTS.
Les années Schwarzenbach et le statut de saisonnier, deux dossiers des Archives de la RTS.

Références

1. Guide officiel de l’Exposition nationale suisse Lausanne 1964, [s. l.] : Expo 64-Propagande, [1964], p. 20.
2. Bianco, Morgane, « Ces étrangers qui ont construit l’Expo 64 », Cahiers d’histoire du mouvement ouvrier, no 30, 2014, p. 110.
3. Mendicino, Cindy, « L’Italien construit en silence », in Expo 64. 50 ans après, Lausanne : Favre, 2014, p. 121.
4. Vallotton, François, « La Société suisse de radiodiffusion et télévision : coproduction et échange de programmes télévisés (1950-1970) », in Les lucarnes de l’Europe : télévision, cultures, identités, 1945-2005, Publications de la Sorbonne, 2008, p. 75-78.

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Société des Nations

Photographie stéréo sur verre, cliché d'amateur, vraisemblablement fin des années 1930.

Coll. J. Mercier/notreHistoire.ch

Nous ouvrons par ce premier article une série consacrée aux liens entre la Société des Nations et Genève. Cette série est conçue en partenariat avec les Archives des Nations Unies à Genève, qui ont publié sur notreHistoire.ch des documents, principalement des photographies, sources du travail des historiens et des journalistes que L’Inédit réunit pour l’occasion. Cette collaboration qui nous réjouit entre les Archives des Nations Unies à Genève, notreHistoire.ch, L’Inédit et les Archives de la RTS s’inscrit dans le cadre du centenaire de la création de la Société des Nations. (réd.)

La construction du Palais des Nations à Genève représente dans l’histoire de l’architecture mondiale un moment clé. En effet, la procédure lancée pour sa réalisation aboutit au refus du projet présenté par l’architecte suisse Le Corbusier, pourtant retenu parmi les finalistes. A la place est édifié un bâtiment monumental à l’esthétique extrêmement classique. La Société des Nations manque ainsi l’occasion de marquer sa création par une œuvre d’avant-garde, porteuse d’ambitions nouvelles pour le XXe siècle.

Le traité de Versailles qui boucle les comptes de la Première Guerre mondiale en 1919 invente l’idée de Société des Nations et élit comme siège la ville de Genève. Une assemblée générale des Etats membres est déjà prévue pour l’année suivante et Genève doit aménager dans l’urgence les infrastructures pour en assurer l’accueil. La gare Cornavin est modernisée, un champ d’aviation, qui deviendra aéroport, est créé à Cointrin et une station radio est même montée par la maison Marconi. Pour y installer son administration, la SDN rachète au bord du lac l’ancien hôtel National, qui sera rebaptisé palais Wilson à la mort du président américain en 1924.

Projet d'architecture défendu par Le Corbusier, 1927

Coll. Archives des Nations Unies à Genève/notreHistoire.ch

Cependant, très rapidement, l’ancien hôtel se révèle trop étriqué. Dès 1926, la SDN décide de lancer un concours pour la construction d’un immeuble qui lui soit entièrement dédié. Le site de la Perle du Lac est d’abord choisi comme lieu d’implantation. Il offre en effet un environnement idyllique au bord du lac avec vue sur les Alpes. Un concours international est annoncé, auquel répondent 377 projets. Le jury est complètement débordé. Tout le monde veut en être. Alors que seules 19 planches étaient demandées, certains envoient des caisses pesant plus de 800 kilos. Il n’y a pas assez de place pour accrocher tous les dessins. Il faut monter dans l’urgence un bâtiment provisoire sur la plaine de Plainpalais pour pouvoir tout exposer.

Le Corbusier combatif

Le jury y passe deux semaines en discussion, mais, malgré tout, n’arrive pas à se mettre d’accord. Aucun premier prix n’est décerné. Il semble que les conflits entre les tenants de la modernité et les esprits plus conservateurs soient arrivés à un blocage complet. Les procès-verbaux des débats ont malheureusement disparu ! En guise de compromis, le jury décerne des primes à toute une série de projets considérés comme de premier rang, parmi lesquels celui de Le Corbusier et de son cousin Pierre Jeanneret. Il aurait eu beaucoup de partisans pour le premier prix, mais il aurait été écarté de la victoire sous prétexte que les dessins n’étaient pas été exécutés à l’encre de Chine, comme exigé…

Projet des architectes Hannes Meyer et Hans Wittwer pour le Concours du Palais des Nations. 1927.

Coll. Archives des Nations Unies à Genève/notreHistoire.ch

Le Corbusier ne s’avoue pas vaincu pour autant et, au contraire, contre-attaque, lançant une polémique qui fait flèche de tout bois. Il publie lettres ouvertes à la SDN et mobilise tous ses amis pour qu’ils le soutiennent dans la presse.

De guerre lasse, les autorités de la SDN décident de reprendre les choses en mains et forme un comité de cinq technocrates pour aller de l’avant. Un coup de théâtre remet alors tout en question. Le millionnaire John D. Rockefeller fait don à la SDN du financement nécessaire à la réalisation d’une grande bibliothèque. Avec cette adjonction, le terrain de la Perle du Lac s’avère trop étroit. Il faut trouver un autre site. Le domaine de l’Ariana, légué à la Ville par Gustave Revillod, se prête bien à un projet de plus grande ampleur, tout en conservant une orientation favorable sur le lac et le panorama alpestre. Héritière de Revillod et grande promotrice de l’avant-garde artistique, Hélène de Mandrot obtient que Le Corbusier soit associé aux réaménagements du parc. C’est elle, en effet, qui a organisé en 1928 le premier Congrès international d’architecture moderne (CIAM) dans son château de La Sarraz. Cependant, les propositions de Le Corbusier ne sont pas retenues dans le projet final. Se sentant spolié, celui-ci attente un procès à la SDN pour plagiat et demande un dédommagement de 1 million de francs. L’affaire demeurera sans suite.

Photomontage représentant le projet du Palais des Nations (carte postale, avant 1935).

Coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

Versailles sur Léman

Pour finir, une équipe d’architectes est formée avec les meilleurs candidats du concours. Parmi ceux-ci, se trouvent le français Henri-Paul Nénot et le suisse Julien Flegenheimer. Nénot est diplômé en 1872 et fut un collaborateur de Charles Garnier. C’est dire s’il appartient à une autre époque. Associé à Nénot, Flegenheimer est l’auteur de la reconstruction de la gare Cornavin, ce qui lui confère un plus grand caractère de modernité. Le chantier débute en 1929 et s’éternise jusqu’en 1936, avec de nombreuses lenteurs dues à l’augmentation des coûts et à de multiples modifications demandées en cours de chantier. Le résultat est un immeuble d’une ampleur considérable, d’une taille comparable à celle du château de Versailles, qui fut longtemps le plus grand bâtiment du monde.

Le chantier du Palais débute en 1929 et durera sept ans.

Coll. Archives des Nations Unies à Genève/notreHistoire.ch

Son architecture monumentale reprend sous forme simplifiée les canons de l’esthétique classique, faite de symétrie, de hiérarchie des niveaux et d’équilibre des proportions. Ce style va s’imposer en Europe dans les années 1930, sonnant le glas des avant-gardes des années 1920. Cependant, l’architecture moderne aura sa revanche en 1952 avec la construction du Siège des Nations unies à New York, œuvre d’une équipe de onze architectes, dont Le Corbusier. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres documents sur le Palais des Nations, notamment des photos intérieures

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Bombardement de Porrentruy 24 avril 1917

Coll. P.et J. Schaller/notreHistoire.ch

Coup de tonnerre sur Porrentruy. Une énorme détonation, entendue jusqu’à 15 kilomètres à la ronde, retentit peu après 21h30 le mardi 24 avril 1917. Les habitants, équipés de lanternes et de bougies, affluent dans les rues pour découvrir ce qui se passe. Des bombes sont tombées à l’extrémité ouest de la ville jurassienne. La maison la plus atteinte est celle de Jules Theurillat, fabricant d’horlogerie. Le toit a volé en éclats. La route est couverte de tôle et de tuiles. Des planches sont perchées dans les arbres. Il y a un cratère dans le sol du jardin.

A l’intérieur de la maison, c’est le chaos: fenêtres brisées, portes enfoncées, parois arrachées, meubles éventrés. Un journaliste y pénètre pour constater les dégâts et recueillir les témoignages des habitants. Madame Theurillat, qui cousait au rez-de-chaussée, a été projetée contre le fourneau. Au premier étage, où loge une famille de locataires, les enfants pleurent. Quant au dernier étage, hébergeant une troisième famille, ses plafonds se sont effondrés. Le père est couvert de poussière, le visage défait et taché de sang. Plusieurs personnes ont été blessées, heureusement sans gravité. De l’avis de tous, c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de morts.

Le souffle de l’explosion a aussi endommagé une trentaine d’autres bâtiments dans le voisinage. D’aucuns supposent que c’est la fabrique d’horlogerie de Monsieur Theurillat, à 20 mètres de là, qui était visée car elle fabriquait des composants de munitions depuis quelque temps. Au lendemain des faits, la nationalité de l’avion n’est pas encore connue. Mais la presse jurassienne a déjà son opinion sur l’origine de cet «oiseau de malheur»: «On a le sentiment chez nous que l’on en veut à notre ville, dont les habitants sont notoirement connus comme n’ayant qu’une sympathie très limitée pour certains belligérants. (…) Nous n’avons pas besoin d’éclats de bombes avec inscription gothique pour le désigner et le maudire.»

Déjà plusieurs bombes allemandes

Il faut dire que Porrentruy reçoit des bombes pour la troisième fois depuis le début de la Première Guerre mondiale, après les précédents de septembre 1915 et de mars 1916. La Chaux-de-Fonds a elle aussi vécu un tel événement en octobre 1915. À chaque fois, c’étaient des avions allemands. La région était particulièrement énervée après les bombes de 1916. D’autant que les autorités fédérales avaient alors commis une grosse boulette: «on suppose que l’avion était français», avaient-elles glissé prématurément dans un communiqué de presse, sans attendre le résultat l’enquête. Le Jura, où un fort antigermanisme se mêlait à une opposition aux pouvoirs fédéral et bernois, s’était étranglé devant cette faute diplomatique et cette erreur de jugement.

Et en effet, en 2016, l’enquête avait montré rapidement que les débris des bombes portaient des inscriptions en allemand. L’Allemagne avait admis son tort et promis des indemnités. La polémique fut toutefois grande. La presse romande était exaspérée que des aviateurs soient «assez imbéciles pour ne pas distinguer nos frontières». Et d’ajouter que l’explication fournie – une confusion avec Belfort – semblait peu crédible, plus de 30 kilomètres à vol d’oiseau séparant les deux villes, et Belfort étant six fois plus grande. De plus, Porrentruy était bien illuminée, contrairement aux localités françaises proches de la frontière, soumises au couvre-feu.

Les satiristes avaient dénoncé avec ironie, notamment sur des cartes postales illustrées, l’impuissance à se défendre contre les bombardements. L’une d’elle représente Porrentruy et des soldats suisses à la frontière. Ils brandissent des lampions et leurs fusils sont posés au sol, alors qu’un avion allemand s’approche. Et sous l’image: «Comme ça y n’pourra se tromper.» Au verso se trouve une version détournée d’une chanson française de 1885, «C’est un oiseau qui vient de France». Les paroles originales racontent l’occupation de l’Alsace par l’Allemagne, et l’espoir suscité par l’arrivée d’une hirondelle depuis la France. Le texte, transformé, évoque un avion allemand attaquant le Jura:

«Près de la frontière helvétienne,
Chaque fois qu’un avion viendra,
Afin qu’il ne nous violât pas
Aussitôt on allumera Quelques lanternes vénitiennes.»

Mais la France avoue…

Cependant, après les bombes de 1917, le représentant de l’Allemagne à Berne affirme que tous les avions allemands de la Haute Alsace étaient déjà rentrés à 20h., tandis qu’un avion français avait lancé des bombes vers Altkirch vers 22h. Les Jurassiens et les Romands ne veulent pas croire à la responsabilité française. Et pourtant… la réponse tombe début mai: la France avoue une méprise de la part d’un de ses avions. Elle présente ses excuses et annonce des indemnités. L’affaire est réglée rapidement. Cette fois, plus de polémique en terres romandes. Les cartes postales éditées pour documenter l’événement restent très factuelles. Et voici un commentaire du journal Le Jura: «Les pangermanistes se réjouiront à la pensée que l’exploit du 24 avril est dû à un Français. Tout beau, les Allemands en ont assez à leur passif pour qu’ils s’abstiennent de s’applaudir de n’être pas les auteurs de ce dernier attentat.»

Porrentruy n’en a pas fini avec les bombes. Elle en reçoit encore en mars 1918. D’autres localités suisses ont aussi été touchées les mois précédents: Menziken (AG) et Muttenz (BL) en décembre 1917, ainsi que Kallnach (BE) en janvier 1918. La France assume la responsabilité de ces quatre cas. A l’été 1918, une revue berlinoise raille les journaux romands, les jugeant excessivement indulgents envers les Français à la suite de ces événements: «Si des aviateurs allemands avaient commis ces actes, la presse romande aurait pour le moins demandé que l’on déclarât la guerre à l’Allemagne.» La Gazette de Lausanne dénonce le «monumental toupet» de cet article. Il subsiste un doute, même pour les bombes dont la fabrication française a été établie, dit-elle; car il semble que pour deux des cas, le gouvernement n’a pas eu de preuves que le coupable était français. De plus, l’Allemagne n’a pas été en reste en matière de violations, rappelle-t-elle.

Entre 1914 et 1918, la Suisse a enregistré environ un millier de violations de frontière. Parmi les 800 cas concernant l’espace aérien, 74 ont eu lieu en Ajoie. ■

Source:

Article «31 mars 1916: Porrentruy sous les bombes», par l’historien Alexandre Elsig dans les «Actes de la Société jurassienne d’émulation», 2016.

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Le sondage de L'Inédit se poursuit

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

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Tour à Fribourg

Photo Robert Walker, coll. NH/notreHistoire.ch

Prolongez les Journées du patrimoine 2020, qui se sont tenues ce week-end sur le thème de la verticalité, avec un article consacré à une tour qui a tout d’une grande, mais dont on parle peu: le plus petit gratte-ciel de Suisse érigé à Fribourg. Vous pouvez retrouver l’ensemble de cette série en cliquant ici.

Droit vers le ciel, c’est la direction originelle de Fribourg. L’historien de l’art Marcel Strub l’avait noté : « Un tel lieu devait voir fleurir avec bonheur un style aussi vertical (…) que le gothique », et de fait la ville grandit en se hérissant de tour et de clochers jusqu’à ressembler, selon le même auteur, à « un carré de pertuisaniers ». Certes, de nouveaux quartiers vinrent s’étager au-dessus du bourg primitif, mais dans le regard des visiteurs comme dans l’esprit des habitants la cité culminait avec la tour de Saint-Nicolas. Viser plus haut ? Quasiment un blasphème.

L’industrie s’y hasarda pourtant, autour de 1900, en proposant de nouveaux signaux d’altitude, les cheminées de brique du plateau de Pérolles : brasserie du Cardinal, chocolaterie de Villars. Suivraient les silos, massifs. Mais il fallut attendre les années 1970 pour que les 18 étages de l’Eurotel renvoient les élancements gothiques dans les profondeurs du passé. Désormais, les citadins pourraient loger dans des immeubles-tours, voire des silos agricoles transformés, et Pérolles pourrait se prendre pour Manhattan. Mais on savait depuis quarante ans que ces temps verticaux pourraient advenir. En 1932, Fribourg avait élevé le plus petit gratte-ciel du pays. Adresse : rue Frédéric-Chaillet, numéro 7. Il s’agissait tout de même d’une première, avec ses neuf étages, d’un geste annonciateur de modernité. Les citadins le baptisèrent spontanément « tour Pizzera », du nom de l’entrepreneur, un Neuchâtelois.

Un sculpteur, un romancier, un maître de ballet

Les architectes, Léonard Dénervaud et Georges Schaller, étaient bien d’ici. Leur bureau existait depuis 1928, et dans la décennie suivante ils gratifièrent la ville de constructions aux lignes sobres, aux formes pures, dans l’esprit de la Nouvelle Objectivité et le sillage d’un plasticien comme le Genevois Maurice Braillard. Rue Chaillet 7, la façade lisse est strictement symétrique, sans ornement chichiteux. De part et d’un axe étroit, vitré, encastré sur toute la hauteur, s’ouvrent à chaque étage un balcon en retrait et une fenêtre aux proportions semblables.

Est-ce la qualité de l’architecture qui peupla d’artistes les appartements, faisant de la tour un petit centre culturel avant la lettre ? Le peintre Buchs y installa son atelier, le sculpteur Antoine Claraz y logea, comme le maître de ballet Jean Dousse ou le romancier Marc Waeber. Deux corps de musique, la Landwehr et l’Union instrumentale, venaient au pied du bâtiment donner l’aubade à leurs directeurs Oscar Moret et Paul Mossu, ou sonner la diane au matin de la Fête-Dieu. La boulangerie Hauser, au rez-de-chaussée, assurait la survie de tous. Telle s’élève la tour Pizzera dans mes souvenirs d’enfant.

L’immeuble était d’autant plus impressionnant qu’il s’élevait en bordure d’un profond ravin (Strub encore : « On retrouve infailliblement l’aspect vertigineux qui enchanta les Romantiques »), couvert d’une sauvage végétation. La tour fait aujourd’hui petite figure, mais à l’époque elle surplombait avec orgueil un dense quartier. Elle était flanquée, de chaque côté, par un immeuble allongé haut de quatre étages; en face, un bloc locatif en U entourait une cour herbue plantée en son centre d’un marronnier. Il y avait ainsi de la verdure devant et derrière, et surtout de l’espace pour les jeux des enfants, bientôt remplacés – hélas – par des parc à voitures. Seul reste interdite aux bagnoles, aujourd’hui, la minuscule esplanade servant de perron à la tour Pizzerra. Mais une pancarte interdit d’y jouer. ■

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Tour TSR

Coll. D. Python/notreHistoire.ch

A l’occasion des Journées du patrimoine 2020 ce week-end, sur le thème de la verticalité, nous publions une série consacrée à quelques constructions en Suisse romande. Vous pouvez retrouver l’ensemble de cette série en cliquant ici.

En même temps que le groupe de presse Lamunière à Lausanne, la Télévision Suisse Romande décide de se doter d’une tour au début des années 1960. L’air du temps dicte ce genre de constructions. Sur le modèle américain, les organes d’information ne sauraient se passer d’un tel ancrage symbolique dans le skyline des grandes villes.

Le bâtiment sera implanté en bordure de l’Arve à proximité de bâtiments plus anciens déjà dévolus à la téléradiodiffusion. Une maison de la radio y a été construite à la fin des années 1930, un studio de télévision au début des années 1950. Le nouvel édifice est confié à l’architecte genevois Arthur Bugna qui a déjà réalisé le centre administratif de Givaudan. A l’exemple des buildings new-yorkais de l’après-guerre, il conçoit une tour, destiné à accueillir les bureaux de l’administration, reposant sur une « galette », un bâtiment bas et étendu dévolu à des activités plus triviales. Culminant à 60 m. et surmonté d’un antenne imposante, la tour de 17 étages comprend des bureaux, un restaurant et des locaux de montage. Dans la galette, se trouvent trois studios de tournage, l’un d’une surface de 800 m2 et deux autres de 175 m2.

Les travaux commencent en 1963 pour s’achever en 1970. Sur le modèle américain toujours, on commence par construire un noyau de béton armé qui renfermera tous les locaux de services : ascenseurs, escalier de secours et sanitaires. Sur ce noyau, s’accrochent les dalles de plancher, en béton armé également, qui reposent à l’extérieur sur des piliers d’acier. On suspend ensuite en façade des éléments préfabriqués en aluminium et verre émaillé. Des cloisons légères permettent de moduler l’espace intérieur à volonté.

Il est décidé de rénover la tour pour 2007, mais des sondages font apparaître qu’elle est bourrée d’amiante. On est alors forcé d’avancer les travaux. Quinze bureaux d’architectes suisses et étrangers sont invités à participer à un concours, qui est remporté par le bureau genevois de Patrick Devanthéry et Inès Lamunière. Initié en 2005, le démontage de la tour ne laisse plus que le noyau en béton armé. Les 440 tonnes de déchets contaminés par l’amiante sont transportés en containers scellés dans une usine spécialisée près de Bordeaux.

Les architectes réorganisent quelque peu la distribution intérieure, qui était marquée par une forte hiérarchisation dans le sens de l’élévation. Ils créent des vides sur plusieurs étages, en trois endroits, pour faciliter la communication entre les niveaux et aménager des espaces de réunion. Les deux derniers étages, qui étaient réservés à la direction, sont étendus en porte-à faux vers l’extérieur, pour servir à la fois de grand espace d’accueil et de studio improvisé. De fait, la direction doit redescendre au 8e étage. Enfin, la rénovation modifie complètement l’aspect extérieur de la tour, en remplaçant l’habillage de couleur sombre par des panneaux miroir en acier inox plus chatoyant.

Les travaux de rénovation sont achevés en 2010. Grâce à un nouveau système d’aération, à de l’eau chaude fournie par des panneaux solaires, à des fenêtres isolantes et à un éclairage basse consommation, le résultat est conforme aux normes Minergie. Les coûts de chauffage ont été réduits de 75% par rapport à l’ancien bâtiment. ■

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Lausanne Beaulieu: Projet tour Tschumi

Coll. R. Monnard/notreHistoire.ch

En vue de l’Exposition nationale qui doit se tenir à Lausanne en 1964, Emmanuel Faillettaz, qui préside au destin du Comptoir suisse pendant 40 ans après que son père, Eugène Faillettaz, l’eut fondé, s’inquiète de la concurrence que l’événement fédéral va faire à la foire agricole et commerciale vaudoise. Il se souvient alors que l’ingénieur Alexandre Sarrasin, grand spécialiste du béton armé, avait fait quelques années auparavant la proposition de construire une tour de 500 m de haut dans le cadre de l’Expo. L’idée fut rejetée, mais Faillettaz décide de la reprendre, en réduisant cependant la hauteur du projet à 280 m, ce qui en faisait tout de même une des constructions les plus élevées d’Europe. En outre, il adjoint à l’ingénieur un architecte prestigieux, Jean Tschumi, qui est en train de réaliser un autre bastion du parti radical vaudois, le bâtiment de la Mutuelle Vaudoise Accidents, et qui vient de refuser la direction de l’Exposition nationale.

Alexandre Sarrasin fait partie de ces ingénieurs civils héroïques qui au cours du XXe siècle domptent en Suisse les montagnes et les cours d’eau à coup de ponts et de retenues grandioses. Il est notamment l’auteur du barrage à voûtes et contreforts des Marécottes en 1925. Professeur à l’Université de Lausanne, il bénéfice d’une reconnaissance et d’un prestige incontestables. Après un début de carrière consacré à l’architecture d’intérieur, notamment pour l’entreprise Sandoz, Jean Tschumi enchaîne à la fin des années 1950 des chantiers de grandes envergures qui lui confèrent une stature internationale et en font un des constructeurs les plus marquants du XXe siècle en Suisse romande, notamment le siège de la compagnie André à Lausanne, le siège de Nestlé à Vevey et l’Organisation mondiale de la santé à Genève. Il est aussi le fondateur de la section d’architecture au sein de l’Ecole polytechnique et universitaire de Lausanne, future EPFL.

Cinq francs pour le sommet

Alors que le premier projet de Sarrasin se présentait comme un simple pylône s’effilant vers le haut, Tschumi lui confère une silhouette plus élancée. La tour évoque une feuille roulée posée sur la tranche, qui s’ouvre légèrement et opère une sorte de torsion. De fait, elle est plus étroite en son milieu qu’en son sommet et se fend sur toute sa hauteur en une échancrure qui en fait le tour. Tschumi a déjà pratiqué la construction en hauteur avec la réalisation en 1959 du silo à grain de Renens en bordure des voies ferroviaires. Haut de 64 mètres, l’édifice adopte alors plutôt la forme d’un monolithe à biseaux.

Pour faire passer son projet, quelque peu mégalomaniaque, Faillettaz le présente en grande pompe à l’assemblée générale du Comptoir suisse en 1961. Pour la justifier, la tour contiendra dans sa base une salle des congrès avec une capacité de 1000 places. Lausanne manque alors cruellement de ce type d’équipement. Le socle renfermera encore 15 étages d’espace utile. On y logera une haute école des études sociales, politiques et économiques, qui fait encore défaut à l’Université de Lausanne et qui pourra se répartir dans deux auditoires de 250 places, 25 salles de cours, des bureaux et une bibliothèque. Au sommet, un restaurant et un belvédère en plein-air seront ouverts au public. Prolongeant le point culminant, une mince aiguille d’une longueur de 100 mètres permet de dépasser symboliquement la hauteur de la tour Eiffel. Pour rendre le projet encore plus séduisant, Tschumi remodèle tout le site qui présente un aspect quelque peu disparate, comme c’est encore le cas aujourd’hui. Il prévoit de raser toutes les halles, ainsi que l’ancienne caserne de la Pontaise, pour y installer de longues barres uniformes. L’accès à la tour pour une somme de 5 francs aurait permis d’amortir en partie les coûts de la construction.

Cependant, de nombreux obstacles mettent le projet en échec. La tour suscite à la fois l’opposition du syndic de Lausanne, Georges-André Chevallaz, des autorités cantonales et de la Confédération, qui tente alors d’empêcher la « surchauffe économique » en freinant les investissements dans la construction et voyait aussi certainement d’un mauvais œil cette concurrence faite à son Expo. En fin de compte, la mort prématurée de Jean Tschumi, victime d’une crise cardiaque en 1962 dans le train de nuit Paris-Lausanne, mettra un terme définitif à ces ambitions de grandeur.■

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Plus de documents sur la Tour Tschumi, sur les gratte-ciels de Suisse romande ainsi sur le #Verticalchallenge lancé à l’occasion des Journées du patrimoine 2020

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La Place Saint François animée

La Place Saint-François, à Lausanne avec le bâtiment de l'ancienne Poste (vers 1916).

Coll. J.-L. Bonnet/notreHistoire.ch

Fraîchement débarquée à Lausanne, une famille de migrants venue de l’est traverse le Grand-Pont. Ils se rendent dans leur logement, place Bel-Air numéro 8. Le fils a 6 ans, le XXe siècle en a deux. Poussée par la pauvreté de leur région qualifiée de peu développée, voire de primitive, elle espère trouver sous nos latitudes une vie moins dure. Armée de courage, elle a quitté un environnement familier et tente sa chance, là où elle n’est pas attendue. Le père se demande s’il devra un jour regretter son choix. Il a fini par trouver un emploi de portier. La scolarisation de l’enfant s’annonce difficile. Sa langue, aux accents gutturaux, parfaitement incompréhensible, est sujette aux moqueries. Son Dieu même parle un étrange jargon. L’assimilation s’annonce difficile.

L’avenue d’Echallens, que traverse fréquemment l’enfant, est longée par des voitures tirées par des chevaux à l’encolure épaisse. Ces bêtes de somme laissent derrière elles des traces nauséabondes qu’il ne déteste pas. Elles lui rappellent son pays. Lentement, ces bourrins s’évaporent, et ce sont sous des capots pétaradants que les chevaux-vapeurs se cachent. Les odeurs ne sont plus les mêmes, mais il s’est habitué à tout. Il parle déjà « vaudois ». L’accent, les intonations, les dictons peuplent maintenant son univers. Il n’a plus honte de son «Schwitzertütch» qu’il utilise parfois pour compléter sa palette d’expressions colorées. Il ne renie plus son origine, coincée entre Appenzell et Saint-Gall. Quoique catholique, ce migrant venu de l’est de la Suisse est définitivement assimilé.

Enthousiaste, il adhère à différentes sociétés locales. Il pratique la boxe dans un club proche de Rumine. Pas très grand, de stature plutôt légère, il monte sur le ring pour un combat de démonstration en catégorie poids coqs. Il se retrouve opposé à un adversaire, excellent tacticien et redoutable sur son jeu de jambes. Le flash d’un photographe crépite juste avant un direct du gauche encaissé plein pot, et les cloches de la cathédrale carillonnent à toute volée juste après. Il ne tarde pas à se lancer dans un sport qui garantit le départ des coups dans l’autre sens. Il adhère à la société de tir «Guillaume Tell». Du «Pointu» à la «Pinte Besson», il étoffe un important réseau de vaudois pure souche.

Cinquante ans plus tard, je descends l’avenue des Bains à ses côtés. Les années ne l’ont pas fait plier. Droit dans ses brodequins, les mains dans le dos, le menton relevé en direction de Thonon, le chapeau pointé sur la dent d’Oche, il a la fière allure du Général Guisan et la rondeur du phrasé de Gilles. Un citoyen made in «Wadtland». On se dirige droit vers Vidy, où l’Exposition nationale suisse, une manifestation « de toute beauté », nous attend.

Nous assistons à un concert historique : la symphonie des machines. 156 concertistes, pour la plupart machines à écrire, mais aussi téléphones et imprimantes diverses, suivent à la baguette la partition dirigée par une IBM. Il est ravi par ce «puissant», par ce «faramineux tintamarre. Maintenant que les machines sont capables de «taguenazer» toutes seules, il ne sera bientôt plus nécessaire de «manoiller».

Réalisée pour l’Expo 64 par le compositeur suisse Rolf Liebermann, La Symphonie des échanges nous entraîne dans le staccato effréné des nouveautés électroniques.

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Après deux guerres mondiales, la crise de 29, c’est « du bienvenu ». Plus question de lécher les timbres sur les enveloppes, elles pourront aller toutes seules chez le destinataire ! Pas de doute «on va vers le beau». Les machines vont manger les heures de boulot, pas les postes de travail. Il faudra bien quelqu’un pour les surveiller. Il croit aux bienfaits de l’oisiveté, créatrice de civilisation. Il a une excuse. Il n’est pas le seul. De Sénèque à Bertrand Russel, en passant par Paul Lafargue, plusieurs grands philosophes ont démystifié le travail. À son tour, d’une parabole basée sur un fait réel, il prêche pour la libération du travailleur.

Un jour d’été, notre migrant, devenu chef de service à la Poste centrale, reçoit un jeune gymnasien qui aimerait travailler pendant ses vacances pour quelques sous. Bienvenu, le « petit jeune » se met au travail avec ardeur et détermination. Le soir, le chef de service l’interroge: «Mon petit Jean-Pascal, qu’est-il écrit en grandes lettres noires sur ce panneau jaune, juste au-dessus de nous?». Surpris le «petit Jean-Pascal» répond, un peu troublé «c’est écrit PTT». «En effet, mais que signifient ces trois lettres ?» «Cela signifie, Poste, Télégramme, Téléphone». «C’est exact, le matin cela signifie bien Poste, Télégramme, Téléphone, mais le soir par contre cela signifie : Pas Trop Travailler!».

Quelques années plus tard, notre migrant meurt et le «petit Jean-Pascal» devient Président de la confédération. Un Président Très Travailleur.

Grand-Père, si tu m’entends là où tu es, c’est vrai qu’on va peut-être vers le beau, mais hélas aussi vers le trop chaud! ■

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FC Fribourg, le retour des héros

L'homme à la Coupe, oui, c'est Ernest Dougoud, le héros accessible du FC Fribourg.

Photo J. Thévoz, coll. BCU Fribourg/notreHistoire.ch

Le Stade Saint-Léonard désert ne doit pas émouvoir les amis du FC Fribourg, la pandémie ne change rien. Ils se consolent en rêvant aux temps légendaires de la Ligue nationale A (oui, dans les années 1950 le français était encore une langue officielle en Suisse). Fribourg tutoyait alors le Grasshopper de Bickel et Ballaman, le Servette de Lulu Pasteur et de Jacky Fatton…

C’est en 1952 que le club, fondé en 1900 sous le nom de Stella, accède à l’étage supérieur du football suisse. L’entraîneur s’appelle Louis Maurer, et le gardien de l’équipe-fanion Ernest Dougoud. Un clubiste, comme on dit. Depuis l’âge des juniors, il n’a jamais porté un autre maillot et restera fidèle à celui-ci jusqu’à la fin de sa carrière, avec une seule exception, pour un seul match amical comme portier occasionnel des Young Boys – défaite 9 : 0 contre « l’équipe d’or » des Hongrois Puskas et compagnie. Sa place de titulaire à Fribourg n’est évidemment pas contestée, elle ne le sera qu’avec l’arrivée de l’entraîneur Branko Sekulic en 1957 et l’émergence d’une nouvelle génération de joueurs. Ernest est né en 1923.

Dans son temps, les ballons sont encore en cuir, cousus main, les gardiens coiffent des casquettes ouvrières et portent des pulls de laine tricotés par leurs femmes. Les supporters fribourgeois racontent qu’Ernest a décliné une sélection pour la Coupe du monde au Brésil (1950) parce qu’en équipe nationale il ne pourrait pas porter son pull fétiche, bleu ciel avec un grand 1 noir dans le dos. C’est encore plus beau que si c’était vrai.

En 1954, l’équipe des « Pingouins » (tenue blanche et noire oblige) va disputer la finale de la Coupe de Suisse au Wankdorf. Ernest ignore qu’à des milliers de kilomètres de Berne, dans une mission franciscaine de la Rhodésie du Nord sous autorité coloniale britannique, trois religieux fribourgeois ont bidouillé la batterie d’un camion pour suivre la retransmission du match sur l’émetteur de Beromünster : le Père Claude Cotting, frère de Marcel, le populaire tenancier du Café des Chemins de fer, et ses confrères Tiburce Cotting et Lucien Riedo.  Ils ouvriront une bouteille pour se consoler de la défaite, 0 : 2 contre La Chaux-de-Fonds.

Match perdu, nul ou gagné, Ernest plane au-dessus des résultats. Il plane d’ailleurs au-dessus de tout le monde pour cueillir les ballons en altitude. Le public ne sait plus s’il vient au stade Saint-Léonard pour un match de foot ou pour un meeting aérien. Le grand blond ébouriffé s’envole, puis à la façon des basketteurs déroule successivement le bras, la main, et sur le bout de ses doigts tendus le ballon vient se poser comme un oiseau, par magie. Ernest a pour devise : « Les seize-mètres, c’est à moi ! » Il joue comme il s’exprime, de manière flamboyante. L’angoisse du gardien de but au moment du penalty ? Connaît pas. A la seconde où le tireur s’élance, Ernest alerte l’arbitre avec véhémence, en moulinant l’air de ses bras interminables : « Fa va pas, M’fieur l’arbitre, y a un orthodoxe sur le pavatex ! » La formule est obscure. Peut-être le gardien signale-t-il qu’un joueur de l’équipe adverse, anticipant un rebond, a discrètement posé son pied d’appui à l’intérieur de la surface de réparation, contre le règlement. Plus certainement, Ernest a dans l’esprit que déconcentrer le tireur, c’est déjà se donner une chance d’arrêter le ballon.

Ernest Dougoud est un héros accessible. Il travaille comme tout le monde, le club local n’ayant pas les moyens de salarier des professionnels. De 1944 à 1988, il est employé à l’Arsenal cantonal, puis à la caserne de la Poya. Chaque jour de semaine sur le coup de midi, il passe à vélo sur la route des Arsenaux, roulant vers Granges-Paccot pour dîner en famille. Une bande de gamins l’escorte au pas de course, qui s’essoufflent à scander son nom : « Dou-goud, Dou-goud ! » Il jouit à Fribourg d’une popularité inouïe, pas seulement chez les gosses. Cet interminable gaillard pétri de bonhomie, au sourire éclatant, gardera longtemps son ahurissante souplesse. Il s’amuse, au bal du club, à passer la jambe par-dessus la tête de la femme du président Henri Noël, Maria Alexandra, qui n’est pourtant pas petite. Ernest est mort en 2015. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres photos du FC Fribourg, et une vidéo des Archives de la RTS

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Anniversaire

Coll. M. Savioz/notreHistoire.ch

Ce jour-là

Mademoiselle est centenaire

La Suisse penche encore – mais pour combien de temps – du côté des jeunes. Du moins statistiquement. Selon les données de 2018 de l’Office fédéral des statistiques, notre pays compte d’avantage de personnes de moins de 19 ans (20%) que de personnes âgées de plus de 65 ans (18,7%). L’écart se réduit et viendra le jour où les plus de 65 ans se lèveront en nombre supérieur à leurs petits-enfants. Ainsi va la vie dans la Suisse du début du XXIe siècle: l’avenir appartient aux vieux. Autre chiffre, le nombre de centenaires s’accroît (et donc le nombre de cérémonies de remise de fauteuil ou de caisses de vin, avec conseiller d’Etat et huissier, syndic et secrétaire communal – la nouvelle gestion public new public management calcule-t-elle les coûts de ce temps passé à honorer les centenaires?) La moyenne en 2018 était de 18 centenaires pour 100’000 habitants et le nombre de centenaires a quasiment doublé tous les dix ans entre 1950 et 2010. Bref, un EPT (poste à plein temps) à l’échelle du pays pour la remise de bouquet de fleurs…

Les temps changent, les mœurs évoluent, les empires s’écroulent mais les cérémonies demeurent. Et les plus belles cérémonies d’une vie – nous serons tous d’accord – il n’y en a pas dix, pas cinq, mais trois: le baptême, le mariage… et la célébration de son centenaire. N’est-ce pas d’ailleurs une belle fête dont témoigne ce cliché de 1934? Vraisemblablement pris le 17 août 1934. Comme le relève Jean-Pierre Genoud, membre de notreHistoire.ch, après une recherche dans les archives du Nouvelliste, cette photo publiée par Michel Savioz pourrait bien avoir été réalisée ce jour-là – le 17 août 1934 tombe sur un vendredi – quand Vissoie fête le centième anniversaire de Mademoiselle Euphémie Abbé. « La commune lui a remis le traditionnel fauteuil, tandis que Mr l’abbé Francey et Mr le chanoine de Courten célébraient les mérites de la centenaire, écrit le Nouvelliste. Pour cette circonstance, Melle Abbé a été transportée sur la place de la Tour, devant son petit chalet. Elle jouit encore de toutes ses facultés mais elle ne peu plus guère marcher qu’en s’aidant de sa garde-malade. Elle a suivi les phases de la cérémonie avec calme, nous dirions même avec l’impassibilité la plus parfaite… »

Et l’homme et la femme de 2020, quelque soit son âge, se met à rêver. 100 ans en 1934, Mademoiselle Abbé est donc née en 1834, elle a connu la guerre du Sonderbund (1847) et la nouvelle constitution fédérale qui suivit une année plus tard. En France, 1848, c’est la Révolution, en Italie aussi et à Vienne, capitale de l’empire austro-hongrois, Ferdinand 1er abdique cette année-là au profit de son neveu François-Joseph, qui mourra en 1916 à l’âge de 86 ans (Mlle Abbé aura alors … 82 ans). Passons sur le Second Empire en France, la réforme du servage en Russie (1861), pour arriver à la guerre de 1870, la Commune, l’unité allemande, et celle de l’Italie. Viennent ensuite la deuxième constitution suisse (de 1874) et la IIIe République française. On regarde toujours du côté de l’Europe et de son empire colonial pour saluer la reine Victoria, sacrée impératrice des Indes en 1876. En 1903, pour ses 69 ans, Melle Abbé peut s’abonner au Nouvelliste, qui vient de se lancer. On saute allègrement la Révolution de 1905 à Moscou, le temps de cerises et la Guerre de 14 (Mlle Abbé est âgée de 80 ans quand le général Gallieni fait appel aux taxis de la Marne), en Suisse le général Wille monte merveilleusement à cheval, puis la Révolution bolchevique, la victoire des Alliés, la grève générale de 1918 et pour ne pas rallonger cet article passons ensuite à la création de la Société des Nations, le fascisme en Italie, le Krash de 1929, Staline, l’arrivée d’Hitler au pouvoir, et venons-en au 2 août 1934, deux semaines avant la fête du centenaire de Melle Abbé: ce 2 août 1934, le maréchal Hindenburg meurt à l’âge de 87 ans; un jeune homme! ■

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La fonderie de Moudon Gisling SA

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

Installée en 1950 à Moudon sous le nom de « Gisling SA, Fonderie de Moudon », cette entreprise de sidérurgie a été fondée sous la raison sociale de « Construction de machines et Fonderie de fer » en date du 1er juillet 1863 déjà à Lausanne par Wilhelm Kaiser et Charles-Jules Duvillard, au lieu dit « La Poudrière », dans le vallon du Flon où se trouve aujourd’hui une grande usine d’incinération des ordures. En 1913, cette fonderie était reprise par Pierre Grimbühler et Adolphe Gisling. En 1963, elle célébrait à Moudon son centième anniversaire. Le groupe Von Roll, dont le siège principal est à Gerlafingen, en deviendra l’actionnaire majoritaire en 1971, et cela jusqu’en l’an 2000, puis elle devient FMG SA et tente de survivre dans un contexte de plus en plus difficile.

Le directeur de cette fonderie, André Gisling (1908-1991), succède ainsi à son père Adolphe en 1944. C’était un véritable patron à l’ancienne, apprécié de tous les employées et employés, viscéralement attaché à son entreprise durant plus d’une trentaine d’années, soit jusqu’en 1978, l’année de son septantième anniversaire. A son départ, le Conseil d’administration nomma alors un nouveau directeur, venu de l’industrie horlogère, ce qui peut paraître paradoxal, parce que les composantes d’une montre ne pèsent que quelques grammes, tandis que les pièces coulées en fonte grise ou alliée, partant d’un demi-kilo, peuvent atteindre plusieurs tonnes. Jacques Diébold (1938-2019), le nouveau directeur, eut quelque peine à s’imposer, tant l’empreinte d’André Gisling s’était incrustée dans la culture d’entreprise. Mais ses compétences de gestionnaire furent bien vite reconnues par les cadres et les ouvriers, ainsi que par les entreprises clientes pour la qualité des pièces moulées. Trois années plus tard, il constituait même un Groupement des Industriels de la Broye (GIB) afin de mieux gérer la formation du personnel qualifié et coordonner l’embauche entre les entreprises régionales.

Des sabots pour les chemins de fer

La production de fonte de fer courante et alliée, élaborée avec deux cubilots et dans des fours électriques à induction, était intelligemment répartie en trois grands secteurs, permettant ainsi de mieux surmonter les aléas du marché de la construction des machines, des routes et des autoroutes et de celui du bâtiment. La fourniture des sabots pour les roues des wagons des chemins de fer (déjà dès 1928 à Lausanne) représentait le secteur stable numéro un. Il favorisait aussi une marche journalière et régulière du cubilot par une fonte grise courante avec une forte teneur en carbone, mais non exempte de phosphore, ce qui diminuait favorablement la distance de freinage des convois. Ces sabots (ou semelles de frein) étaient renforcées à l’intérieur par une âme en tôle d’acier. Aujourd’hui, avec la technique du frein à disque, ces freins à sabots en fonte sont pratiquement partout en voie de disparition.

L’autre grand secteur était celui de la fonte dite « sanitaire » (égouts, écoulements, siphons), et surtout celui des grilles et des regards pour les routes, les chemins, les places et les parkings, ainsi que pour les améliorations foncières en agriculture (AF), ce dernier secteur ayant plus particulièrement vécu ses « Trente glorieuses » de 1963 à 1993 avec les grands remaniements parcellaires, la disparition des derniers ruisseaux à ciel ouvert et leurs cordons boisés, alors que l’on revitalise aujourd’hui à grands frais ces mêmes ruisseaux, deux générations plus tard.  

Le troisième et important secteur de la fonderie, qui représentait plus de la moitié du chiffre d’affaires, était celui de la fourniture de pièces (de quelques kilos jusqu’à plusieurs tonnes) pour l’industrie suisse des machines. De nombreuses et grandes entreprises constructrices de machines faisaient ainsi partie du fichier de ses clients, tels que Bobst SA (fondée en 1890 à Lausanne), la SAPAL SA et Maillefer à Ecublens, Reiden Maschinen (LU), les Ateliers de constructions mécaniques de Vevey, Tetra Pak à Romont, et beaucoup d’autres. Une particularité relationnelle entre le client et « sa » fonderie est ici à relever. C’est en effet la fonderie qui, dans de vastes halles contrôlées en ce qui concerne l’humidité de l’air et la protection incendie, conserve soigneusement les modèles en bois peint de ces pièces, à la manière d’une sorte de bibliothèque. Ces modèles, tenant compte du retrait, des masselottes et des angles de démoulage, servent à laisser leur empreinte en creux dans le sable des châssis de moulage, en deux ou plusieurs parties. Ainsi, lorsqu’un client vient reprendre possession de l’un ou l’autre de ses propres modèles déposés dans une fonderie, c’est en général pour le confier à une entreprise concurrente, voire à l’étranger, ce qui n’était guère apprécié par le chef mouleur-fondeur et son équipe.

La fin sans plan social

Au début du mois de juillet 2013, il y a sept ans déjà, la Fonderie de Moudon (FMG SA) est mise en faillite par le Tribunal de la Broye et du Nord vaudois. Les fours électriques sont arrêtés et les employés reçoivent leur lettre de licenciement. Ils sont encore au nombre de 27, cadres compris. Aucun plan social n’a été prévu pour eux et certains auront beaucoup de difficultés à retrouver un emploi. Les causes de cette fermeture s’inscrivent certes dans cette inexorable «désindustrialisation» de la Suisse, mais elles sont aussi la conséquence d’un manque de nouveaux investissements, du tarif élevé de l’électricité et de la concurrence des fonderies à l’étranger, malgré des coûts de transport plus élevés.

Au sujet des transports, Moudon était sur une ligne ferroviaire, mais livrait aussi par la route. On relèvera ici en conclusion cette plaisante anecdote qu’évoquait souvent  André Gisling lui-même, au début de son activité à Moudon. La fonderie ne possédait en effet qu’un seul camion, avec un pont ouvert. D’où cette réponse téléphonique d’un employé à un client lausannois qui attendait avec impatience une livraison:

– La livraison est prévue pour demain…s’il ne pleut pas !

Les pièces de fonte, fraîchement ébarbées et sablées, rouillent très facilement sous la pluie et le camion ne possédait effectivement pas encore de bâche pour les protéger! ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Une série de documents sur les fonderies en Suisse romande

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Genève, sur le toit du Noga Hilton en construction

Coll. C.-A. Fradel/notreHistoire.ch

Alors que de l’ancien hôtel Noga Hilton de Genève s’apprête à être rénové par l’architecte Jean Nouvel, cette photographie prise durant l’été 1979 nous renvoie au moment de la construction du complexe hôtelier. Le « Noga », comme l’appellent les Genevois, ouvre ses portes en 1980 au numéro 19 du quai du Mont-Blanc. Le bâtiment est conçu par les architectes André Gaillard, René Favre et Jean Hentsch. L’imposante construction en béton armé, verre et marbre contraste avec le paysage architectural de la Rade et l’édifice précédemment bâti à cet emplacement : le majestueux Kursaal construit à la fin du XIXe siècle, dont témoignent plusieurs photographies publiées sur notreHistoire.ch.

Une photo prise en mars 1969, quelques semaines avant la démolition du Kursaal de Genève.

Coll. C. Taconi/notreHistoire.ch

Le Kursaal : divertir les touristes

Genève connaît d’importantes transformations urbanistiques à partir du début du XIXe siècle. Celles-ci s’accélérèrent avec la démolition des fortifications dès 1850. Les travaux d’embellissement de la rive droite et le développement du tourisme favorisent la construction d’une série d’établissements hôteliers le long du quai du Mont-Blanc, parmi lesquels les Hôtels Beau-Rivage, d’Angleterre et de Russie qui accueillent des voyageurs internationaux plutôt aisés.

Au début des années 1880, un petit groupe d’entrepreneurs français fonde la Société du Kursaal international de Genève et fait l’acquisition d’un terrain face au lac appartenant à l’Hospice Général. La construction du Kursaal débute en 1884. Les plans du bâtiment sont initiés par l’architecte John Camoletti (1848-1894), puis repris par l’architecte et entrepreneur François Durel (1856-1906), qui réalisera en 1901 l’Hôtel Bellevue construit quelques mètres plus loin. L’édifice monumental est situé dans un cadre somptueux. Sa vaste terrasse offre une vue imprenable sur la rade et les Alpes. La revue Le Conteur vaudois raconte la visite du Kursaal peu après son ouverture : « L’aménagement intérieur est à la fois simple et luxueux, confortable avant tout. Quatre immenses salles oblongues sont respectivement réparties en restaurant, salle de concert avec salon de lecture, salle de bal, salle de jeux. »

C’est un lieu de divertissement destiné avant tout à attirer les visiteurs de passage. On y joue aux jeux de hasard comme le baccara : une pratique jugée immorale et décriée par une partie de l’opinion publique, qui plus est dans une ville marquée par l’héritage calviniste. Un article du Journal de Genève publié en 1885 lors de l’ouverture du Kursaal donne le ton : « Si cet établissement s’en tient à son programme, et il faut espérer qu’il le fera, il pourra rendre des services en fournissant un lieu de rendez-vous agréable aux étrangers et en les engageant à prolonger leur séjour au milieu de nous. S’il s’en écartait, en suivant l’exemple d’autres établissements du même genre, qui ont introduit le jeu pour augmenter leur clientèle et qui n’ont réussi qu’à éloigner la meilleure, en attirant la mauvaise, celle qui se ruine et ruine les autres, le service se changerait en un grave préjudice. »

Après avoir fermé ses portes durant la Première Guerre mondiale, le Kursaal est racheté par la Ville de Genève en 1921. La programmation musicale du lieu est particulièrement riche durant les années 1920-1950. Elle se compose surtout de spectacles de music-hall, d’opérettes et de revues. Certains gros succès européens sont à l’affiche comme le théâtre du Grand-Guignol venu de Paris. La situation change durant la Seconde Guerre mondiale où la venue d’artistes étrangers est rendue très incertaine, ce qui favorise la présentation de spectacles nationaux. Plus occasionnellement, le Kursaal propose des rencontres sportives. C’est le cas en 1913 lorsque le célèbre boxeur français Georges Carpentier affronte le champion d’Ecosse Jim Lancaster.

La promesse d’un Eldorado

Dès le début des années 1950, le Kursaal – qui est alors appelé Grand-Casino – commence à présenter des signes de vétusté. Trop délabré pour être exploité, le bâtiment ferme en 1965. Dans l’objectif de préserver ce lieu cher à la vie culturelle et touristique de Genève, le Conseil administratif de la Ville soutient le maintien du bâtiment avec un projet de réfection comprenant un aménagement partiel en Maison des congrès. Mais le projet est refusé par le peuple en 1966. Il est suivi d’une votation référendaire pour la reconstruction du Grand-Casino qui est acceptée trois ans plus tard. Il s’agit du projet dit « Eldorado » qui vise à doter les abords de la rade d’un complexe touristique moderne alliant hôtellerie de luxe, théâtre et casino. En 1970, le Kursaal est démoli. Loin d’être concrétisé, le projet immobilier connaît de multiples changements et remaniements, ce qui a pour conséquence fâcheuse de laisser un trou béant durant plusieurs années. Ce terrain laissé à l’abandon sur un site aussi exceptionnel suscite l’indignation de la population. C’est finalement en 1976 que débute le chantier de ce qui est appelé à devenir l’un des futurs fleurons de l’hôtellerie genevoise. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

La rade de Genève, en photos d’époque et en vidéos des Archives de la RTS

Références

1. Journal de Genève, 14 juillet 1885.
2. Le Conteur vaudois, 19 décembre 1885.
3. Joël Aguet, « Kursaal de Genève », dans A. Kotte (dir.), Dictionnaire du théâtre en Suisse, vol. 2, Zurich, Chronos Verlag, 2005, p. 1058–1059.
4. Leïla el-Wakil, « L’ancien Kursaal », dans P. Broillet (dir.), Les Monuments d’art et d’histoire du canton de Genève, La Genève sur l’eau, t. 1, Bâle, Wiese, 1997, p. 325.
5. Leïla el-Wakil, « Des temples pour l’art », dans C. Santschi et J. de Senarclens (dir.), Encyclopédie de Genève, Les plaisirs et les arts, t. 10, Genève, Association de l’Encyclopédie, 1994, p. 327-338.

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