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Grand Jour devant les Trois Tours

Coll. G. Hande/notreHistoire.ch

Une famille pose devant le photographe, à l’occasion d’une première communion, à Fribourg. Mais c’est un détail en arrière plan qui nous intéresse. Le punctum, pour reprendre le terme de Roland Barthes, c’est l’inscription sur la façonnage du bâtiment. On y lit en grosses lettres, « Rois Tou », il s’agit en fait de « Trois Tours ».  Mais que sont ces « Trois Tours » au-delà de la représentation héraldique de la ville de Fribourg ? Les « Trois Tours » ont été durant près d’un siècle le grand magasin incontournable de Fribourg, sorte de Galerie Lafayette sur Sarine. Le photographe fribourgeois Jacques Thévoz a d’ailleurs documenté le lieu par de très beaux portraits au moment des soldes.

C’est en 1919 que la succursale fribourgeoise des magasins « A la ville de Paris », implantés également à Langnau-Langenthal, Aarberg, Frutigen et Zweisimmen devient « Les Trois Tours ». Ce changement de nom est dû à Isodore Nordmann, époux d’Alice Bloch dont la famille a prospéré dans le commerce de détails. Il faudra attendre 1976 pour un nouveau changement de nom, les « Trois Tours » devenant « La Placette », puis, en 2001 « Manor » dans un bâtiment entièrement transformé, maintenant sans fenêtre et dont la façade est hérissée de blocs, sorte d’écailles d’acier.

Revenons au premier plan. Cette photo de famille suscite plusieurs hypothèses et interrogations.

A l’occasion de la première communion de Robert Corpataux Jr, toute la famille se réunit pour immortaliser l’événement. Dans un canton catholique, cette fête est un rituel de passage primordial et on se doit d’en garder un souvenir. Toutes et tous, jeunes et plus vieux, ont mis leurs habits du dimanche. Ce qui est étrange, c’est qu’en face des « Trois Tours » se trouve un temple protestant. Pourquoi a-t-on décidé de prendre cette photo à cet endroit ? Autre interrogation. Le cadrage de cette photo de groupe a été fait en hauteur, depuis une esplanade. Pourquoi n’avoir pas plutôt fait la photo devant l’église catholique dans laquelle s’est déroulée la communion ? Ces suppositions demeureront sans réponses et participent au mystère de cette belle image qui, malgré l’amateurisme de son cadrage, véhicule une émotion sincère. ■

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Les grands magasins de Suisse romande

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Homme et bête 1937...

Pierre Bezençon et Astarté en 1937

Coll. J.-P. Salomon/notreHistoire.ch

Quatrième article de la série – sorte de feuilleton historique – que Jean Steinauer consacre aux animaux, réels et imaginaires, qui jalonnent l’histoire des Suisses (et peuplent leur inconscient). Après l’ours de Berne et l’ours d’Appenzell, les oiseaux, le taureau, place au cheval, la plus belle conquête de l’armée suisse.

L’armée suisse n’a plus de cavalerie depuis bientôt un demi-siècle. Supprimant en décembre 1972 les 18 escadrons qu’elle comptait encore, le Parlement fit un acte doublement significatif sur le plan politique. Il mit en évidence un vrai fossé, dans les deux Chambres, entre Romands et Alémaniques. Il rappela aussi que la pétition n’est qu’un geste futile : celle qui demandait le maintien des troupes montées avait récolté plus de 430’000 signatures, et les parlementaires s’asseyaient dessus. Du moins le drame sentimental vécu par les dragons et leurs amis valut au public de grands moments d’éloquence.

Le conseiller national Georges Thévoz toucha même au lyrisme. Paysan à Missy (VD) et porte-drapeau de l’agriculture de plaine au civil, il était en effet major de cavalerie. Ce libéral grand teint eut le soutien, à la tribune, de deux compatriotes excellents orateurs, le socialiste Gilbert Baechtold et le radical Georges-André Chevallaz. Quant au popiste Armand Forel, médecin à Nyon, l’un des fondateurs du Parti du travail (PST/POP), un inébranlable opposant aux crédits militaires, il applaudit également à la charge du major Thévoz, mais in petto. « Il suffirait que je parle en faveur de la cavalerie pour décider quelques bourgeois indécis à voter la suppression », m’expliqua-t-il. Non que Forel attachât une quelconque importance à la survie de troupes montées, mais un anti-militariste conséquent se devait de prendre une position contraire à celle du Département militaire et des chefs de l’armée, pressés d’en finir avec le cheval en gris-vert. Et peut-être ce communiste de toujours avait-il été sensible au fait que Georges Thévoz avait, chevauchant au grand galop la tribune parlememntaire, déclamé à la gloire des cavaliers un passage de La chaussée de Volokolamsk, roman soviétique écrit en pleine guerre, alors que la Wehrmacht menaçait Moscou. Le cheval, décidément, était plus rassembleur – plus fédérateur, osons le mot – que l’armée elle-même.

Le non du général

On le savait d’expérience. En 1945, à la fin de la Mob’, le chef de l’état-major général préconisait déjà de supprimer la cavalerie, contre l’avis du commandant en chef, le général Guisan, lui-même fervent cavalier. Deux ans plus tard, une pétition couverte de 158’000 signatures exigeait le maintien. L’historien militaire Hervé de Weck résume tout d’une litote : supprimer la cavalerie est « militairement justifiable, mais politiquement et économiquement difficile ».

Photo du général Guisan, en 1942, remise au "tringlot" qui s'occupa durant une semaine de son cheval.

Coll. D. Aeby/notreHistoire.ch

L’armée n’aura donc pas tenu plus longtemps que les civils. Dans l’agriculture de l’après-guerre, bien lancée sur la pente du productivisme, le cheval de trait ou de labour a rapidement été victime du tracteur. Il a fait place, de nos jours, au cheval de loisir que le paysan prend en pension, afin de compléter son revenu.

Dans le monde du transport, le moteur avait tué le cheval depuis longtemps. Certes, au milieu du siècle, l’entreprise Friderici à Morges possédait encore 48 bêtes, mais elles n’étaient pas souvent dans ses écuries, (lire à ce propos l’article L’entrepreneur a un faible pour les chevaux). On ne s’en servait plus pour livrer des marchandises. Une partie, louée à l’armée, servait à la remonte de la cavalerie. Entre deux cours de répétition, les chevaux étaient placés à la Vallée de Joux, pour les foins, ou en hiver à Gstaad, pour tirer les traîneaux, histoire d’économiser le fourrage. Le patron, Charles-Félix, passionné de chevaux, les conservait pour le plaisir. Son fils Alfred ne les liquida qu’à sa mort, en 1958. ■

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La cavalerie suisse en photos de toutes les époques, et la fin de la cavalerie en vidéo des archives de la RTS

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Sentier des crêtes de l'Emmental

Coll. P. Chappuis/notreHistoire

Trois fois par année, je bois un café dans mon quartier des Pâquis à Genève avec mon ami et photographe Didier Ruef. Didier a voyagé pour ses reportages à travers toute l’Afrique. Au fil d’une de nos discussions, il me dit qu’il a été frappé par la similitude des paysages du Rwanda et de l’Emmental. Il y voit la même ondulation des collines à perte de vue. L’herbe verte, presque fluorescente. Les chemins sinueux qui se perdent dans l’horizon azur.

Cette image noir et blanc a été prise au sommet d’un de ces sentiers des crêtes dans l’Emmental. A mi-chemin dans l’image, une ferme, typique, qui a bravé le temps et qui semble poser là pour l’éternité. En Emmental, chaque vallée a sa manière bien à elle de construire ses fermes. Plus on s’élève dans les collines et plus les toits descendent jusqu’à toucher le sol afin de garder toute la chaleur pour l’hiver.

Au dernier plan, nous apercevons un arbre, seul, en haut d’une colline. Le plus souvent, les paysans les plantaient à cet endroit pour qu’ils servent de paratonnerre. On y plantait expressément des arbres qui poussent vite comme le tilleul ou l’érable. Dans les temps anciens, ils avaient aussi une autre fonction. On passait une corde autour de leur tronc et à l’autre bout un cheval tirait une herse qui labourait la terre.

L’Emmental, au coeur de la Suisse, pourrait être un échantillon terrestre du paradis originel; tout comme le Rwanda, considéré d’ailleurs comme la Suisse de l’Afrique. Aucun chauvinisme, juste la description de deux pays aux paysages sublimes et deux terres paysannes aux traditions fortes.

Le Rwanda, ravagé par un des plus barbares génocides du XXe siècle, sonne en échos au récit violent, allégorique et moralisateur « L’araignée noire » de Jérémias Gotthelf. Le Déluge qui s’abat en Emmental et qui est merveilleusement et tragiquement bien décrit dans le livre de Gotthelf, lequel influencera fortement Charles-Ferdinand Ramuz, s’ancre dans le sol et l’âme de ses habitants, tout en ayant une portée universelle. C’est à cela que l’on reconnaît les chefs-d’œuvre.

Jérémias Gotthelf vécut la fin de sa vie en Emmental dans la ville de Lützelflüh où il mourut ; ville qui se situe en bas d’une de ces collines qui portent ces sentiers des crêtes. ■

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Assemblée constituante jurassienne réunie pour la première fois le 12 avril 1976 en l'église Saint-M

Valentine Friedli, un engagement politique pour la cause des femme et l'indépendance du Jura

Coll. Mémoire d'ici/notreHistoire.ch

Le début de l’histoire est bien connu. Durant les années 1970, une partie des Jurassiennes et des Jurassiens décident de se séparer de Berne afin de former un nouveau canton. Mais une fois les drapeaux de la victoire rangés au fond des placards, que s’est-il donc passé ? On aurait pu croire l’affaire réglée. Tout ou presque restait cependant à inventer pour donner naissance à un État qui suscitait tant d’espoir dans les rangs séparatistes.

Le 20 mars 1976, le peuple du canton en devenir élit par conséquent cinquante représentants. Ils auront pour noble fonction de rédiger une Constitution. Le taux de participation aux élections semble aujourd’hui stratosphérique, puisque près de 83 % des citoyens se rendent aux urnes. Le nom des députés ne tarde pas à se faire connaître. Et voilà que le couperet tombe : une seule citoyenne est élue.

Cette femme, c’est Valentine Friedli. Engagée au Parti socialiste et de formation commerciale, elle militait depuis le début des années 1960 au sein de l’Association féminine pour la défense du Jura. Si elle s’investit pour l’indépendance, elle a donc aussi à cœur de voir se concrétiser l’égalité entre les hommes et les femmes dans un canton qu’elle rêve pionnier en la matière.

Donner de la visibilité aux femmes

Bien qu’elle semble esseulée parmi ceux que la presse appellera pompeusement les « pères constituants », elle jouera de toute son influence pour se faire le porte-voix d’un corps électoral féminin presque réduit au silence. La route vers l’égalité s’annonce sinueuse, mais pleine de promesses.

Cela dit, Valentine Friedli doit encore user de tout son art oratoire pour imposer le statut des femmes comme un thème central des discussions, à un moment où beaucoup préfèrent célébrer l’indépendance. Bientôt, les premières réunions de la Constituante ont lieu. Le 12 avril 1976, les députés participent à une séance inaugurale, en l’église Saint-Marcel de Delémont. On rappelle quelques épisodes de l’histoire séparatiste, on rend hommage au « magnifique peuple jurassien » qui a dû s’engager dans un long bras de fer avec un canton de Berne « intraitable ». Voilà qui pose le décor.

Le lendemain, à l’occasion de la session constitutive qui se déroule à Porrentruy, Valentine Friedli profite de la tribune qui lui est offerte pour déplorer la marginalisation dont sont victimes les femmes : « J’ai l’honneur d’ouvrir la première session de travail de la Constituante. Un seul regret : celui d’être l’unique représentante de la moitié du peuple jurassien dans cette assemblée. »

L'Assemblée constituante jurassienne réunie pour la première fois le 12 avril 1976 en l'église Saint-Marcel de Delémont.

Coll. Mémoires d'Ici, Fonds Nouss Carnal/notreHistoire.ch

Soucieuse de porter son combat dans l’arène politique, elle souligne l’importance des figures féminines dans la lutte pour l’indépendance : « Des liens indissolubles se sont tissés tout au long de notre combat entre hommes et femmes de milieux différents. Cette solidarité doit nous aider à élaborer une Constitution progressiste, sociale, égalitaire et ouverte sur l’avenir, pour permettre à notre peuple, et particulièrement à notre jeunesse, d’organiser une société plus fraternelle ».

Une femme, un ouvrier

Ses collègues masculins seront-ils sensibles à son plaidoyer ? Rien ne semblait gagné. D’autant plus que les femmes ne sont pas les seules à être largement sous-représentées au sein de l’Assemblée constituante : seul un ouvrier y siège, alors que l’on recense sept juristes et trois médecins. Malgré tout, si l’on en juge la Constitution qui sera adoptée par le peuple l’année suivante, Valentine Friedli saura convaincre, contribuant à faire inscrire un article 6 encourageant dans la charte fondamentale : « Hommes et femmes sont égaux en droit ». Le principe était acquis, il faudra patienter longuement avant d’en célébrer l’application concrète.

L’unique femme de l’Assemblée constituante deviendra par la suite députée au Parlement de son canton, avant d’entrer au Conseil national, où elle siégera jusqu’en 1987. Figure féministe, Valentin Friedli est décédée en juillet 2016, à l’âge de 87 ans. Pour honorer sa mémoire, Delémont a donné son nom à l’une des places de la ville, non loin de l’église Saint-Marcel. Après la lutte, la reconnaissance. ■

Références

24heures, 24 mars 1976
Le Journal du Jura, 12 juillet 2016
Dictionnaire du Jura, article « Association féminine pour la défense du Jura »
Dictionnaire historique de la Suisse, article « Friedli, Valentine »
Débats de l’Assemblée constituante

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La question jurassienne de 1964 à 1974, un dossier des archives de la RTS

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La famille de fermier

Coll. A. Durussel/notreHistoire.ch

Nous avons presque tous des liens terriens qui nous relient à nos ancêtres. En ce qui me concerne, ces liens se situent autour d’une ferme de la Côte vaudoise, située sur le territoire de la commune de Tolochenaz, non loin de Morges, où la famille de ma mère exploitait un domaine à la fois agricole, maraîcher et viticole, et dont le jardin descendait jusqu’aux rives du Léman.

Cette maison a représenté pour moi un élément absolument central dans cette « découverte du monde », selon la belle expression ramuzienne, et cela même si ce « monde » n’était finalement pas très éloigné de celui où j’étais né et vivais ma première enfance. Une découverte, non seulement en octobre lors de la période des vendanges, mais à toutes les saisons de l’année. Au printemps tout d’abord, qui débutait avec les vacances scolaires de Pâques qui nous sortaient des neiges tardives de la Vallée de Joux où mon père était garde-frontière, puis en été, au temps des foins, des moissons et des « regains ».

Mon oncle avait repris l’exploitation du domaine, toujours sous le statut de fermier. Mais il était aussi propriétaire de quelques parcelles de vignes sur le territoire de la commune voisine de Lully-sur-Morges. C’est ainsi que ces pages décrites autrefois par Ramuz, alors qu’il avait entre dix et douze ans, devinrent ainsi une réalité tangible: « On était alors tout frais dans la vie; pourquoi ne l’aurait-on pas mieux perçue dans ce qu’elle a d’essentiel ? On touchait encore à sa substance profonde, on n’avait pas encore été séparé de la vérité. O vendanges ! temps des vendanges ! je vous retrouve tout ensemble au fond de moi-même et au fond des siècles. » (1)

Je logeais dans une petite maison de jardinier, non loin de la route cantonale, en face de la vaste cour de la ferme elle-même, selon l’illustration datant de 1914, avec les familles du fermier, coloriée par Jean Egli, qui tenait une papeterie à Morges.

A l’entrée de cette petite maison, il y avait une buanderie et une cave pour les pommes, ainsi qu’une modeste chambre de bain, une cuisine et une pièce de séjour. Dans cette dernière, il y avait un harmonium, surmonté d’une lithographie qui représentait des ouvriers vignerons à l’heure de leur rétribution journalière.

Cette lithographie m’impressionnait par le regard des protagonistes, sans toutefois que je puisse encore comprendre les enjeux de cette image grise et noire, faute de connaissances bibliques suffisantes à cette époque.

Lithographie d'Eugène Burnand (1850 – 1921)

Coll. A. Durussel/notreHistoire.ch

Tout à gauche, assis sur un siège confortable, le maître de la vigne était à l’écoute de l’un de ses ouvriers, porte-parole de ceux qui avaient travaillé toute la journée. Cet ouvrier du matin protestait avec force, bras grands ouverts, contre l’injustice de ce maître qui rétribuait ainsi, et de la même manière, ceux qui n’avaient travaillé qu’une heure ou deux. A la droite de son patron, assis, l’intendant écoutait avec attention le plaignant, sachant bien que son maître n’avait commis aucune erreur, mais qu’il était libre de disposer de ses biens comme il le voulait, et qu’il était surtout foncièrement généreux. L’un de ces ouvriers, le deuxième sur la droite, tenait ses deux mains croisées sur le manche de son outil. Je  me retrouvais ainsi sur les traits de son visage fatigué, après une journée de sarclage dans les vignes de Lully.

Ce n’est que bien des années plus tard que j’ai appris qu’il s’agissait de l’œuvre d’un peintre vaudois, né le 30 août 1850 à Moudon et décédé à Paris le 4 février 1921, nommé Eugène Burnand. Après une formation d’architecte à Zurich, il décide de devenir peintre et fait connaissance avec Charles Gleyres (1806-1874). Ce dernier l’encourage, puis il sera l’élève de Barthélemy Menn à Genève, en même temps que Ferdinand Hodler (1853-1918). Ce dernier sera hélas toujours son ennemi… Il a vécu à Paris et possédait un atelier au numéro 4 de la rue Legendre.

Membre du Jury lors de l’Exposition universelle de Paris, en 1900, Eugène Burnand avait reçu une médaille d’or de première classe. C’est en 1908 qu’il donne des conférences en relation avec l’art religieux et qu’il expose pour la première fois les dessins qu’il a réalisé pour illustrer les paraboles, dont celle des ouvriers dans la vigne à l’heure de la rétribution journalière.

Précisons enfin que ces paraboles bibliques ont fait l’objet d’un épais volume de 151 pages, avec 61 dessins et 11 planches hors texte, édité chez Berger-Levrault en 1908, avec une préface d’Eugène Melchior de Vogué, Membre de l’Académie française.

Un musée est consacré à Eugène Burnand à Moudon, dans la Ville-Haute. L’une de ses oeuvres majeures se trouve aussi au Musée d’Orsay, à Paris, précisément là où s’était tenue l’Exposition universelle en 1900. ■

Références

(1) Charles-Ferdinand Ramuz, Vendanges, Editions du Verseau, Lausanne, 1927

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Le temps des vendanges, une série de photos et de vidéo des archives de la RTS

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Bernard Monique Claire_14

Coll. C.-L. Bärtschi-Flohr/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignages et récits offre l’occasion d’une reprise – intégralement et en extrait – d’articles et de récits publiés par les membres de notreHistoire.ch sur la plateforme. Claire Bärtschi-Flohr évoque ici la rue où elle a passé son enfance après-guerre, dans le quartier de la Servette, à Genève.

Entre les numéros 47 et 45 de la rue du Grand-Pré s’ouvre la rue de la Canonnière. Elle n’est pas très longue. Environ une centaine de mètres. Au bout de la rue, une petite villa ferme le passage et si l’on ne veut pas revenir sur ses pas, on doit s’engager dans la rue de l’Orangerie, soit à gauche pour se diriger vers la rue Schaub, soit à droite pour rejoindre la rue des Asters.

J’habitais dans cette petite villa, au numéro 5, devenu 15, de la rue de l’Orangerie, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. C’est pourquoi je possède quelques photos de la rue à cette époque. Rien n’a bougé dans ce périmètre privilégié. La dizaine de villas y sommeille toujours. L’une d’entre elles est devenue Ambassade. Les jardins sont toujours là, bercés par la sonnerie des cloches de l’église catholique de Saint-Antoine de Padoue, toute proche. Nous n’étions pas très concernés par cet appel de l’église, notre famille étant calviniste, mais quand mes camarades d’école passaient devant chez moi le dimanche matin pour se rendre à la messe, je leur enviais le si joli petit livre qu’elles tenaient serré dans leur main : leur missel.

La rue était à nous. Nous y jouions sans nous préoccuper d’une circulation qui était alors inexistante. Il y avait là Claude Anex, Christiane Zysset, Bernard et Monique Gigy, Liliane Karlen…Puis toute la famille Pechkranz.

Nous investissions le trottoir et le couvert de l’entrée de l’immeuble au grand dam de la concierge du numéro 9, quelque peu Cerbère. Un jour, j’y oubliai ma poupée, posée sur le sol. Je ne l’ai jamais retrouvée. A mon grand désespoir.

Oui, la rue était à nous. Nous y faisions des tours à vélo, nous nous y mesurions à la course. Nous y jouions au ballon. Sur la droite, s’étendait un grand terrain vague vallonné, assez profond, bordé de vieux entrepôts où se dressait une grande cheminée de brique. Tout cela a disparu, la cheminée a été dynamitée lors de la création de la rue Cramer et de la construction de nouveaux immeubles. C’était là un terrain de jeu formidable, même un peu inquiétant car il était tout en coins et recoins et il avait gardé un aspect sauvage. Les adultes n’y venaient jamais.

J’étais extrêmement peureuse, je l’admets. On me le reprochait. Mais il me semblait qu’il y avait de quoi. Dans la rue de l’Orangerie, juste avant d’atteindre la Servette, habitait un grand garçon qui se permettait d’apeurer les plus jeunes en leur interdisant le passage.

Dans un autre terrain vague, au-delà de la rue du Grand Pré, plusieurs grands garçons nous ont un jour emmenés et nous ont menacés d’utiliser nos jambes nues pour y faire ramper de gros escargots de Bourgogne bien baveux. J’en ai encore la chair de poule ! Je ne me souviens plus guère des détails. Seul le traumatisme est fiché dans ma mémoire. Il faut croire que nous ne savions pas nous défendre.

Tout près de ma maison, il y avait – il y a encore – un petit chemin, le chemin des Roses, propice aux amoureux, lorsque la nuit tombait.

Mes parents nous ont raconté une histoire véridique : dans les années 1950, une charmante vieille fille, comme il y avait encore autrefois, Mlle M… rentrait chez elle par le chemin des Roses, après avoir participé au culte dans la petite chapelle protestante de la Servette, maintenant démolie. Soudain, dans le petit chemin désert, un exhibitionniste se jette devant elle, manteau grand ouvert. Sans se démonter, Mlle M… s’écrie :« Rentrez-moi tout ça, mon brave monsieur, vous allez prendre froid ! » L’exhibitionniste a obtempéré, sans discuter. Il s’est enfui, probablement honteux. Et l’histoire a réjoui un certain nombre de familles de la paroisse !

En 2018, la rue n’a pas beaucoup changé. Les immeubles sont les mêmes. Peu à peu, d’autres ont été construits. La rue est principalement transformée par la présence des voitures, omniprésentes et encombrantes, qui attendent sagement, garées sur les places de parc. ■

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Bobby le taureau 15 mai 1972

Bobby le taureau, à Longyrod, mai 1972

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Troisième texte de la série – sorte de feuilleton historique – que Jean Steinauer consacre aux animaux, réels et imaginaires, qui jalonnent l’histoire des Suisses (et peuplent leur inconscient).Après l’ours de Berne et l’ours d’Appenzell, les oiseaux, c’est au tour du taureau et des prénoms qu’on lui donne. L’animal, si puissant soit-il, risque sa peau, traditionnellement, à la Fête fédérale de lutte.

Dans la culture ibérique, il tient la vedette au centre de l’arène, mais y perd la vie après beaucoup de souffrances. On honore sa bravoure par des mutilations post mortem, en lui coupant les oreilles et la queue pour les offrir au matador. Dans la culture helvétique, il reste hors de l’arène et c’est entier, bien vivant, qu’on l’offre au lutteur triomphant dans le rond de sciure. Mieux vaut être taureau de ce côté-ci des Alpes qu’au-delà des Pyrénées.

Des anciens Romains, nous n’avons pas conservé le goût des spectacles sanglants. Il existe bien, à Vallon (c’est dans la Broye fribourgeoise, tout près d’Aventicum), une mosaïque illustrant la venatio, simulacre de chasse au fauve dans une enceinte prudemment close. Près de vingt siècles plus tard, à quelques pas de là, une fête fédérale de lutte célébra fastueusement le progrès moral des Helvètes, qui ne regardent plus massacrer des bêtes mais applaudissent des hommes ne se battant qu’entre eux, sans armes et avec une parfaite courtoisie : le vainqueur époussète la sciure sur le dos du vaincu.

Puis il quitte l’arène avec le taureau qu’il a gagné. Cet encombrant trophée prendra normalement place à l’étable, car la tradition veut que le lutteur soit paysan de son état. Brut de décoffrage, bronzé sur un tracteur, il combat en chemise edelweiss, un ceinturon de cuir retenant la culotte de toile par où les adversaires s’empoignent : dans la lutte suisse, rien que du naturel, garanti bio. Selon certaines rumeurs, les compétiteurs passeraient en réalité beaucoup de temps à faire de la musculation dans des salles de force équipées de machines compliquées, et absorberaient à l’occasion des compléments alimentaires pleins de protéines, mais nous n’en croyons pas un mot. L’athlète couronné que ses camarades portent en triomphe sur leurs épaules (dans les cent kilos, tout de même), cet athlète-là est aussi nature que l’animal reçu en récompense. Imaginerait-on d’offrir au roi de la lutte un taureau génétiquement modifié ?

La seule chose qui peut changer, en fait, c’est le nom de la bête. Dans l’arène de la fête, en 2016, le taureau s’appelait Mazot de Cremo, comme le produit du sponsor qui l’avait offert. Là, nous retrouvons un écho de la Rome antique et de sa tradition d’évergétisme. Il appartenait en effet aux riches et aux puissants d’offrir les jeux du cirque au bon peuple, de sponsoriser – si l’on préfère – fauves, belluaires et gladiateurs. Dans nos campagnes, cet animal a suscité une tradition plus forte encore. Un taureau doit porter un nom qui symbolise ses vertus, réelles ou supposées. La force, le magnétisme, la puissance sexuelle, cela va de soi, mais aussi le courage, l’endurance, la fierté. On l’appelle volontiers comme les dieux et les héros de la mythologie ou de l’histoire : Victor II, Pollux, Napoléon, Garibaldi… Avant de se faire connaître comme Mazot de Cremo, le taureau de 2016 s’appelait Poséidon : le dieu de la mer, ce qui n’était pas rien pour les anciens Grecs.

Mazot de Cremo eut une destinée tristement banale, la boucherie. Car le roi de la lutte Matthias Glarner, un Bernois de l’Oberland qui ne possédait pas de domaine agricole, n’en avait pas voulu; il préféra – ce qui arrive rarement – un prix en espèces de 30 000 francs. Après avoir posé pour la frime à Meiringen, le taureau vedette de la fête retrouva l’étable des Ecasseys, dans le district fribourgeois de la Glâne, où il avait été Poséidon. Il saillit encore quelques vaches, mais prit du poids (1300 kilos, tout de même) de sorte qu’il devint dangereux dans cet exercice. Et il finit en bifteck, tout comme un taureau ordinaire. Les traditions se perdent, vous dis-je, tout fout le camp. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

La Fête fédérale de lutte de 2016 à Estavayer-le-Lac, en images

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A la Cabane de Moiry

A la Cabane de Moiry, devant le drapeau de la JOC.

Coll. Y. Vouardoux

Notre rubrique Témoignages et récits reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Robert Curtat (1931 – 2015). Journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale, de nouvelles et d’essais, Robert Curtat fut également secrétaire de l’Association vaudoise des écrivains.

L’histoire regorge de souvenirs douloureux vécus par des porteurs d’idéal – Ozanam(1), Marc Sangnier (2) – et tant d’autres dont la tentative de relier le peuple à la foi chrétienne fut piétinée par les hiérarques de l’Eglise catholique. Dans ce contexte figure, à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, l’interdiction de l’expérience française des prêtres-ouvriers par Pie XII (3). Peu avant, en Suisse romande, plus spécifiquement à Genève, on assistait à la fin d’une belle aventure conduite par de jeunes travailleurs (JOC) engagés avec leur aumônier à «sortir des ombres du désespoir un grand peuple juvénile». En français comme en latin l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg leur avait dit «non» !

Cette histoire appelle un imposant «retour arrière». Plutôt mal vus dans les débuts de la République – l’annexion des communes «catholiques» en 1815 ayant gonflé leurs rangs – les Genevois relevant de cette confession mettront plus d’un siècle à former le premier syndicat chrétien social (1921).

L’organisation des travailleurs réunis sur une base confessionnelle va se limiter longtemps à quelques «cercles catholiques des ouvriers» ou même à des cercles paroissiaux assez innocents sur le plan social. Seule une poignée de prêtres engagés dans des paroisses ouvrières tenteront de réduire l’écart grandissant entre les travailleurs et la religion. Ces pionniers seront relayés au début du XXe siècle par la Fédération catholique genevoise (FCG) et l’Union des travailleurs catholiques (UTC), deux groupements qui préconisent «la poursuite des réformes économiques et sociales propres à améliorer la condition morale et matérielle de l’ouvrier».

Les risques du corporatisme

Vagues dans leur projet comme dans leur attitude face au problème social, ces groupements disparaissent juste avant la Première Guerre mondiale. Ce qu’il reste des organisations ouvrières catholiques genevoises est pris à revers par la grève générale de 1918. Dépourvus de repères, leurs dirigeants ne veulent y voir que la marque «des agitateurs professionnels du syndicalisme socialiste», mais comme ils ne peuvent ignorer les progrès de ce «syndicalisme» ils choisissent de lui apporter une réponse dogmatique : le corporatisme.

L’historien Roland Ruffieux, qui a analysé avec soin les évolutions des chrétiens-sociaux en Suisse romande, établit que le mouvement, en échec en 1919, va ressurgir avec l’installation du premier syndicat chrétien social de Genève en juillet 1921.

De fait cette organisation a été précédée par l’U-Tes, union des vendeuses et des sténo-dactylographes, reliée par une amitié très forte aux syndicats féminins français d’inspiration catholique. Organisation dynamique de jeunes travailleuses, U-Tes traite aussi bien de «l’œuvre du trousseau» que des études religieuses – le futur cardinal Journet dirigera cette formation dès le début de 1919 – des cours d’anglais comme de l’étude des conditions de travail dans les professions qu’elles organisent, etc.

Retour arrière toutes

Utile rappel des faits : c’est le 15 mai 1891, près de Saint-Pierre (4) que Léon XIII publie une encyclique en latin dont les premiers mots sont rerum novarum (5). Au fil d’une réflexion souvent laborieuse, il propose la corporation comme solution aux relations naturellement tendues entre la classe ouvrière et celle des propriétaires appelés aussi des ploutocrates (6). Pour lui, «nos ancêtres éprouvèrent longtemps la bienfaisante influence de ces corporations (…) aujourd’hui (…) nous voyons avec plaisir se former partout des sociétés de ce genre». Plus loin, dans son long message, il souligne l’action des «hommes de grand mérite qui se réunissent fréquemment (…) s’occupent de fonder des corporations assorties aux divers métiers et d’y faire entrer les ouvriers (…) et pourvoient à ce qu’ils ne manquent jamais d’un travail honnête et fructueux». Dans l’espoir que la corporation permette à la société de faire l’économie d’une fratricide lutte des classes, il promet «à ces organisations les plus heureux fruits (…) pourvu que la prudence préside toujours à leur organisation» car «que servirait à l’ouvrier d’avoir trouvé au sein de la corporation l’abondance matérielle, si la disette d’aliments spirituels mettait en péril le salut de son âme ?».

Sur la longueur de la journée de travail ou la hauteur du salaire le pape reste dans des considérations vagues, mais il attire l’attention des employeurs sur «la promiscuité du sexe et d’autres excitations au vice (qui) constituent, dans les usines, un péril pour la moralité».

Toute cette agitation sera vaine

L’inconvénient de ce message papal c’est essentiellement la traduction que va en faire en pays romand, pour toute la période de l’entre-deux guerres, une poignée de personnages parmi lesquels l’abbé André Savoy à Fribourg, Henri Berra à Genève et d’autres tenants de la doctrine à Neuchâtel et dans le canton de Vaud. Ces hommes actifs qui comptent dans la société d’alors imaginent les moyens politiques de faire triompher la corporation comme base de l’organisation politique. De fait, trois cantons romands vont tenter d’inscrire le corporatisme dans la loi. A Fribourg, terre d’élection du remuant abbé Savoy, le Grand Conseil adopte en 1934 un texte où les métiers, organisés en associations de droit public, remplacent les partis politiques. Produit par la majorité conservatrice ce projet est attaqué par la minorité radicale qui brandit la double menace d’un référendum et d’un recours au Tribunal fédéral. La menace est jugée assez forte par l’Exécutif fribourgeois pour qu’il ne promulgue pas la loi.

Deux ans plus tard, le même scénario se présente à Genève mais son Conseil d’Etat, moins prudent, promulgue le texte. L’opposition viendra des syndicalistes de la construction qui demandent au Tribunal fédéral de trancher. Le «non» cinglant du TF sonne pratiquement la fin du rêve corporatiste même si l’exécutif du canton de Neuchâtel promulgue à son tour une loi qui sera balayée en 1939. Echec sur toute la ligne pour ce qu’un historien (7) appelle un corporatisme d’Etat. Mais il arrive que ces événements pèsent négativement sur l’évolution de la société…

La guerre en Europe, l’arrivée de Pétain en France, les mesures prises par les fascistes et les nazis en Italie et en Allemagne pour « protéger la famille et le travail » suscitent les applaudissements de la droite corporatiste suisse dont nombre de dirigeants ont signé la pétition des 200 réclamant une adaptation à l’ordre nouveau(8).

Faute de convaincre les dirigeants de l’économie helvétique, toute cette agitation va se révéler vaine. Non sans laisser de traces dans les milieux qui avaient promu le corporatisme et, au premier chef l’Eglise catholique qui, par son évêque de Lausanne, Genève et Fribourg condamnait au printemps 1946 la JOC romande à disparaître.

Un témoin parle

Au début des années 1990, le hasard m’a placé pour accueillir Jean Queloz. Ce vieillard mince, pas trop grand, le front dégarni avec des cheveux blancs en couronne et un visage d’éternel enfant, sourire sans faille et regard transparent comme éclairé de l’intérieur. Il a été au cœur du combat perdu par les jeunes travailleurs catholiques romands organisés par la JOC. Et il parle…

«Mon père était horloger à La Chaux-de-Fonds où je suis né en 1918. La «t’chaux» : le diminutif porte son poids de neige, de rêve mal contenu entre les blocs d’immeubles construits sur un plan en damier, de la si lente liaison avec «le bas» par la gare de rebroussement de Chambrelien. Il parle de tout un monde porteur d’espoir, de progrès, de défis dans cet entre deux-guerres qui diffère des années de tumulte quand le peuple venait délivrer Paul Graber de la prison où il avait été jeté pour injure à l’armée.»

Au cœur mais aussi à l’avers de cette histoire les Queloz qui viennent des Brais dans le Jura, sont aussi, d’abord catholiques.

« J’ai commencé à travailler à quinze ans, apprenti-coiffeur puis ouvrier. C’est dans cette période que j’ai découvert la JOC ».

A cette époque la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) comme ses correspondants du monde agricole (JAC), étudiant (JEC), etc. – y compris ses déclinaisons féminines – est à la fois un groupe important – 85’000 participants à Bruxelles pour les 10 ans du mouvement en 1935 – mais aussi une réponse chrétienne face aux sinistres « solutions » que les organisations fascistes proposent, voire imposent à la jeunesse.

En progression continue le mouvement JOC suscite, bien sûr, de vigoureuses oppositions. Son fondateur, un prêtre bruxellois du nom de Cardijn, rappelle s’être heurté dès le départ au «paternalisme hautain de la Centrale libre du travail» (9). On imagine ce qu’il a fallu de détermination au «chanoine Cardijn» (10) et à ses successeurs pour conduire le mouvement jusqu’à nos jours où sa présence est attestée dans soixante pays à travers le monde.

Reprenons notre histoire : au milieu des années 1930 la JOC suisse est active, entre autres, par sa «centrale» de Genève qu’entraîne un aumônier, Albert Maréchal. Né en 1896 dans une famille de paysans, ce jeune prêtre transmet avec passion l’Evangile au monde ouvrier, particulièrement aux jeunes travailleurs. Il s’est engagé en 1935 dans l’aventure de la JOC comme aumônier diocésain avec le soutien très modéré de sa hiérarchie qui ne lui verse aucun traitement. C’est une de ses parentes qui lui apportera le minimum vital jusqu’à ce que le développement du mouvement permette de lui assurer un salaire décent.

Au fil de son engagement auprès des jeunes travailleurs, l’abbé Maréchal a pu mesurer à quel point l’Eglise catholique, dont il est l’un des ministres, navigue dans le domaine social entre l’aveuglement et la peur. A Genève, la bonne société n’a pas oublié la grève de 1918 et moins encore le drame du 9 novembre 1932 – 13 morts et 65 blessés – lors d’un affrontement entre extrême-droite et extrême gauche. Albert Maréchal est convaincu que cet événement dont le souvenir a resurgi en 1944, en pleine guerre, a joué un rôle prépondérant contre la JOC suisse.

Chaque travailleur est un apôtre du Christ

Attachés à une vision du monde développée par le fondateur de la JOC qui «fait de chaque jeune travailleur un apôtre du Christ en pleine vie d’usine et de quartier» (4) l’aumônier et les quinze jeunes travailleurs du secrétariat de Genève proclament ce qui leur apparaît comme «une merveille». On imagine, au milieu de cette équipe enthousiaste, Jean Queloz qui avait si vite et si bien compris le message à porter. Sur les instances du groupe des copains, et bien sûr d’Albert Maréchal, il avait quitté «la t’chaux» pour venir vivre à Genève. Secrétaire national de la JOC en 1939, président de 1940 à 1946, il précise :

« Le rassemblement de mille deux cents militants(es) de la JOC en 1943 à l’aula de l’Université de Fribourg donnait la mesure du travail accompli. On allait atteindre le point d’orgue au congrès de la JOC le 5 août 1944 avec messe de minuit au parc des Eaux-vives et reconduite des délégations aux flambeaux jusqu’à la gare. A une période où Genève était encore soumise aux directives d’obscurcissement ! »

De cet événement, il sera rappelé la dignité retrouvée de centaines de jeunes gens, chemise blanche et cravate bleu nuit, traversant la ville en direction du Parc des Eaux-vives. Et aussi de ce groupe imposant de jeunes filles, corsage blanc et jupe bleu sombre, réunies pour un moment de réflexion. Les chants, les slogans portaient haut et loin la conviction heureuse de ces jeunes qui trouvaient, par le travail, une place dans la société.

« Un de nos chants commençait par : «Sois fier ouvrier», nous confie Cyrille, un ancien du mouvement qui était, parmi des centaines, dans le défilé. »

Ce congrès de 1944 à Genève présentait la JOC comme un véritable espoir pour la jeunesse ouvrière romande. C’était compter sans les opposants traditionnels, ceux que les croyants engagés rencontrent toujours sur leur chemin.

Ainsi, dans le droit fil du congrès de 1944 des peurs et des critiques ne manquent pas de contester l’orientation que l’Abbé Maréchal, aumônier diocésain du mouvement, donnait à la JOC. Il doit « démissionner »(11). Accusé d’ouvriérisme mais aussi – on tombe dans la mascarade judiciaire – de «semi-pélagianisme» (12) l’abbé Maréchal quitte ses fonctions.

Devant l'église catholique de Tavannes, avec le drapeau de la Fédération du Jura de la JOC.

Coll. J.-L. Hirt

Les deux années qui suivent vont marquer la fin programmée de la JOC romande. Le coup de grâce sera porté par l’évêque Charrière lors d’une réunion convoquée en mars 1946 où, nous rapporte la chronique, les laïcs n’eurent pas le droit à la parole sinon pour se soumettre à une organisation animée par un autre aumônier, contraint à son tour à la démission en janvier 1948.

Retour au Jura, à l’usine

Le « non » de l’évêque change radicalement la vie de Jean Queloz. Très vite, il décide de tourner la page, de retourner travailler dans une usine. Ce sera Tornos à Moutier, une fabrique de machines-outils qui constitue alors l’une des références de la mécanique helvétique :

« J’ai tout appris avec un maître, un ouvrier qui connaissait ce travail à la perfection, tutoyait les cotes et les alliages, maîtrisait cette transformation de blocs de métal informes en rutilante machine-outil. »

Il se rappelle avec émotion de ces années d’ouvrier-métallurgiste, de la conduite d’un métier qu’il pratiqua pendant onze ans, syndiqué à la FOMH, une des sections de l’Union syndicale suisse, la grande organisation syndicale neutre au plan confessionnel. Dans le même temps, il fonde en 1947 des groupes du Mouvement populaire des familles et de l’Action catholique ouvrière dans le Jura et à Neuchâtel.

« Organisation sociale suisse romande, le Mouvement populaire des familles avait été fondé en 1942 par de jeunes catholiques engagés à améliorer la vie des familles ouvrières avec des achats groupés de charbon et de pommes de terre, une organisation d’épargne et d’aide aux jeunes mères. En 1945, le mouvement achète des machines à laver qu’il transporte dans les quartiers à la demande des mères de famille. Une autre bataille contre la vie chère aboutira à la création d’une boucherie de l’avenir. L’une de ses réussites durables relève de la défense des locataires qu’il a initiée dès les années soixante (13). »

Ces champs d’action sont assez proches de son engagement à la JOC pour que Jean Queloz y applique sa compétence. Très naturellement il est nommé au comité national du MPF en 1952, puis secrétaire central en 1954. Trois ans durant, il assume cette fonction tout en restant ouvrier chez Tornos et c’est seulement en 1957 qu’il quitte l’usine pour le poste de secrétaire général permanent du MPF qu’il servira jusqu’en 1972 avant d’être désigné comme président du mouvement (1972-1980).

« La fin de ma carrière a été marquée par la défense des locataires où j’étais engagé depuis le milieu des années 1960. Avec des combats au plan national où l’on apprend beaucoup, y compris dans l’échec. »

J’ai gardé, comme un trésor en châsse, le souvenir de ce soir d’automne de 1990 où j’échangeais avec Jean Queloz, champion silencieux, sentinelle de l’espérance dans la Genève des années 1940, gardien de l’espoir porté par cette génération de travailleurs qui croyaient pouvoir relier le monde du travail et l’Eglise catholique, dépositaire d’un message d’amour vieux de vingt siècles. Et qui garde son sens malgré le traitement que les hommes lui imposent trop souvent. ■

Références

(1) Fréderic Ozanam (1813 – 1853) – intellectuel catholique, l’un des fondateurs de la société de Saint-Vincent de Paul, considéré comme le promoteur de l’action catholique.
(2) Marc Sangnier (1873 – 1950), polytechnicien passionné par le mouvement d’éducation populaire, il développe les « cercles d’études catholiques » destinés à réconcilier les ouvriers et le christianisme. Cette formule obtient un très grand succès en France où elle réunit près de mille cercles à son congrès de 1905. En 2010 Pie X condamne le mouvement pour « propager des notions fausses de justice, d’égalité et de dignité ».
(3) Dix ans plus tard le Concile Vatican II autorise à nouveau les prêtres ouvriers mais l’élan est cassé. De nos jours on ne compte plus que quelques dizaines de prêtres dans les milieux de travail.
(4) Depuis la guerre de 1870 qui a vu le triomphe de la République italienne, le pape est prisonnier dans son château. Il faudra attendre les accords de Latran (1929) pour qu’il dispose d’un minuscule territoire, le Vatican, à l’issue de difficiles négociations avec Mussolini.
(5) « les choses changent » en traduction littérale.
(6) – personnage très riche qui exerce par son argent une influence politique (le petit Robert).
(7) Georges Andrey, La Suisse romande, une histoire à nulle autre pareille
(8) Philipe Maspoli, La corporation et la droite en Suisse romande
(9) Plaquette éditée à Genève par l’organisation JOC en mai 1983.
(10) C’est la qualité qu’il a gardé pour la postérité. Même s’il finit cardinal.
(11) Albert Maréchal, un parcours de vie sacerdotale – plaquette souvenir
(12) Condamné par le concile d’Ephèse en 431 l’hérésie du moine Pélage met en avant l’effort personnel dans la pratique de la vertu.
(13) Document Mouvement populaire des familles – Wikipédia

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Visite en famille d'Altdorf

Coll. P. Graef/notreHistoire.ch

Si vous avez déjà entendu parler d’Altdorf, c’est probablement en raison de la sculpture monumentale qui y trône en bonne place. Il faut dire que le chef-lieu du canton d’Uri attire nombre de curieux, venus admirer la statue érigée à la gloire de Guillaume Tell. Et ce pèlerinage ne date pas d’hier.

En 1961, Philippe Graef et son frère s’aventurent jusque sur les rives du lac des Quatre-Cantons, depuis leur Chaux-de-Fonds natale. Leurs parents désirent les emmener découvrir les lieux marquants de l’histoire suisse. Mais pourquoi donc Altdorf ? Après tout, à la fin du XIXe siècle déjà, il apparaissait clairement que le personnage de Guillaume Tell n’était rien de plus qu’une légende.

Seulement voilà, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la politique de « défense spirituelle » qui prévaut dans le pays remet le célèbre arbalétrier sur le devant de la scène patriotique. On loue ses qualités, ses origines paysannes et sa volonté inébranlable de protéger dame Helvétie contre vents et marées. La légende reprend donc des couleurs ; elle ne s’essoufflera que dans les années 1960.

Ambiance « Respect, mon Général »

Philippe Graef se remémore ce curieux air du temps, qui prévalait lors de l’excursion familiale à Altdorf : « Mes parents nous narraient les hauts faits de la patrie sur un ton très moralisateur, avec des relents de ‘‘Respect, mon Général !’’. J’avais treize ans et tout cela m’ennuyait. Heureusement, je trouvais de l’intérêt ailleurs. J’ai par exemple eu la chance d’avoir un professeur extraordinaire, qui transmettait ses connaissances d’histoire romaine avec passion ».

De la Suisse centrale, ce n’est d’ailleurs pas le monument à Guillaume Tell qui lui laissera l’image la plus marquante. Il se rappelle avant tout l’architecture locale : « Dans la région, vous trouvez de belles fermes opulentes. On construisait bien souvent un bâtiment plus petit à proximité, que l’on appelle le Stöckli. Il s’agit d’une maisonnette où emménageaient les parents, une fois leur fils marié et capable de reprendre le domaine ». Une façon comme une autre de tuer le père, qu’il soit simple mortel ou héros de la nation? ■

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Un classique suisse: la photo devant le monument de Guillaume Tell

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Equipe Couleur 3 /Genève (1982)

Coll. R. Claude/notreHistoire.ch

En février 1982, une bande de joyeux drilles lance Couleur 3 sur les ondes, la radio la plus décalée de l’univers hertzien européen. Une photo de presse décadente rappelle des heures glorieuses où la radio se réinventait.

Programmateur puis animateur des débuts de la chaîne, René Claude apparaît au premier plan sur ce cliché new wave qu’il a lui-même catapulté récemment sur notreHistoire.ch. Il est assis au premier plan, à peine couvert par un T-shirt noir bien lacéré. « Les Heures noires », puis les « Heures rouges » de la « 3 » jusqu’en 1989… c’était lui. Et comme autres faits d’armes, on lui doit aussi l’engagement de Madame Ming, repérée en France, qui s’est distinguée par des chroniques qui auront autant fait estomaquer que saliver l’audience.

Couleur 3 est alors cornaquée par Jean-François Acker (au centre, en noir surmonté d’un chapeau), directeur artistique de la «3 ». Cette photo est réalisée en mai ou juin 1982 dans les studios de la nouvelle chaîne branchée, installés à Genève, Boulevard Carl Vogt, avant de déménager à Lausanne.

Plus simple, plus direct

« J’ai été engagé en avril 1982 », se rappelle René Claude lorsque L’Inédit tente de lui rafraîchir la mémoire. « J’avais posé ma voix pour l’annonce d’un concert à la radio. Acker m’a dit : tu prendras l’antenne dimanche prochain. Tout était beaucoup plus simple et plus direct à l’époque ». La moyenne d’âge de la première équipe de la « 3 » se situait autour de 24-25 ans. Une vague punk et tapageuse débarquait dans les studios et bureaux poussiéreux de la Radio Suisse Romande, ex-Sottens. « Nous avions l’âge de notre public », note-t-il.  

Sur le cliché, on aperçoit des visages ou plutôt des voix connues accolées à des visages qui le sont moins. Des noms qui – pour certains – disent encore quelque chose aux auditeurs de la Première d’aujourd’hui: Bruno Séribat (l’homme au gant blanc), Nancy Ypsilantis (à l’arrière-plan en haut à gauche, de profil, chevelure noire et lunettes, le regard tourné vers un homme… Alain Monney ?), Lucille Solari (à gauche, accroupie derrière Bruno Séribat, cheveux courts). Avec les années, bientôt 40, Couleur 3 est devenue la plus grande pourvoyeuse de talents pour les différentes chaînes la Radio Suisse Romande.

Radio sur le tas

« Nous apprenions tout sur le tas. Ce fut une aventure permanente », s’émerveille encore René Claude. « L’anticonformisme de cette époque me manque », regrette-il. « Nous diffusions nos émissions en direct 24 heures sur 24, à l’exception des Tropicales et de l’heure hard, les deux enregistrées. L’animateur devait tenir le crachoir sur des tranches de quatre heures ». Très vite, en 1982, année de son lancement, Couleur 3 atteint les 18% de parts de pénétration dans le paysage radiophonique romand. ■

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Un foisonnement des documents photos, audios et vidéos réunis pour les 30 ans de Couleur 3

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La nuit aux Avanchets

Coll. C.-A. Fradel/notreHistoire.ch

Les Avanchets, sur la commune genevoise de Vernier, sont souvent désignés comme exemple repoussoir des cités-satellites réalisées dans les années 1960 et 1970. Mais, à l’instar du Lignon, ce quartier expérimental mérite certainement d’être réhabilité dans l’opinion publique.

Vu de l’extérieur, ce qui frappe au premier regard, c’est le caractère refermé sur elle-même de cette cité de 2000 logements. On se trouve face à un mur de 10 étages, de forme circulaire et au crénelage irrégulier, qui lui confèrent toutes les apparences d’une forteresse. En outre, l’ensemble est ceinturé d’importants axes routiers à la circulation incessante évoquant inévitablement les douves d’un château. Voilà qui lui donne naturellement un aspect assez hostile.

Cependant, il suffit de chercher à entrer dans la place pour se rendre compte que tout est conçu, et avec intelligence, pour faciliter la circulation piétonne. Des passerelles enjambent le flot des voitures, la base des remparts est percée de toutes parts pour se laisser pénétrer et il est possible de traverser de part en part toute la cité en une agréable promenade architecturale.

Une circulation en deux mondes séparés

Pour bien profiter de cette expérience spatiale, il est indispensable de comprendre le principe qui a présidé à son élaboration. Comme souvent dans l’urbanisme de l’après-guerre, les concepteurs, Steiger Partner AG, Walter Förderer et Franz Amrhein, ont décidé de dissocier la circulation automobile de la circulation piétonne, en les plaçant chacune à des niveaux différents. Les voitures ne sont pas absentes mais reléguées au niveau du sol, passent ou stationnent sous les bâtiments. Elles possèdent leur propre monde semi-enterré. En tant que piéton, il ne faut jamais s’y aventurer, au risque de se retrouver perdu dans un réseau incompréhensible et inadapté pour une personne qui n’avance pas à la vitesse d’un moteur à explosion.

Pour ceux et celles qui utilisent leurs jambes, tout se passe au premier niveau, qui devient dès lors rez-de-chaussée des immeubles et point de référence des aménagements extérieurs. A l’intérieur de la cité, végétation et pelouses abondent, le tout ramené par le jeu des remblais au niveau des premiers étages. Parfois, une passerelle s’élance au-dessus d’un profond canyon au fond duquel passent quelques voitures. Ailleurs, des collines ondulantes ménagent des petites places au mobilier d’extérieur. Ces espaces semblent répondre aux attentes de la population. Ils connaissent une forte fréquentation, que ce soit par des mamans à pousse-pousse ou des jeunes en survêt, qui dans d’autres cités accapareraient les cages d’escalier.

Une alternance contre la monotonie

Conscients de l’aspect massif que pouvait produire les grandes barres d’immeubles, les architectes ont tenté d’en amoindrir au maximum la monotonie. Malgré les importants efforts d’économie réalisés grâce à des éléments de construction préfabriqués et des revêtements en plaques de fibro-ciment, les façades se singularisent par des orientations toutes différentes. La taille et l’alignement des fenêtres subit de subtiles variations. Des murs pleins alternent avec d’autres munis de balcons. Sur les façades, des dégradés de couleurs, passant du brun de la terre au bleu du ciel, essaient d’évoquer un paysage naturel.

Dans le but de conférer à la cité une certaine autonomie, son centre est occupé par des bâtiments plus bas, accueillant différents services : galeries commerciales, écoles, cabinets médicaux et espaces culturels. Malheureusement ces infrastructures ont passablement souffert de modifications au fil du temps et ont petit à petit perdu, par manque de souci patrimonial, leur parenté avec les immeubles environnants, remettant ainsi en cause la cohérence de l’ensemble.

Nonobstant, les Avanchets ont conservé une grande part de leur ambition utopique et leur découverte tient un peu du voyage dans une ville futuriste au charme suranné d’une bande dessinée des années 1970. ■

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Un reportage de la RTS de 1976 sur la cité-satellite des Avanchets
A la maison des jeunes des Avanchets, en 2005, un reportage de la RTS

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Aigle tué au Salève - vers 1935 Collonges-sous-Salève

Aigle tué au Salève, vers 1935

Coll. P.-O. Boillet/notreHistoire.ch

Deuxième texte de la série – sorte de feuilleton historique – que Jean Steinauer consacre aux animaux, réels et imaginaires, qui jalonnent l’histoire des Suisses (et peuplent leur inconscient). Après l’ours de Berne et l’ours d’Appenzell, cette semaine, place aux oiseaux.

Les Genevois n’ont pas attendu Chris McSorley et sa mascotte volant à travers la patinoire des Vernets pour se projeter dans un aigle. Cet oiseau royal se déploie dans les armoiries de la cité depuis les Moyen âge, bien que d’une aile seulement – c’est une allusion historique à l’Empire. La demi-aigle, qui se détache en noir sur le fond jaune, partage l’écu avec la clé empruntée à saint Pierre, dorée comme il se doit, posée sur un champ rouge. En termes peu héraldiques, mon père commentait : « Demi-poulet grillé servi avec mayonnaise, et la clé de la cave pour le gamay qui l’accompagne. »

Mon père, originaire d’Einsiedeln, ne pouvait rester muet sur les deux corbeaux occupant les armoiries de l’abbaye et de la ville qui en est issue. Il en savait la légende. Le saint moine Meinrad, qui s’était construit là un ermitage (Einsiedelei), y fut tué en 861 par deux vagabonds convoitant les cadeaux que déposaient les pèlerins. Mais deux corbeaux que Meinrad avait apprivoisés suivirent les assassins, ce qui permit de les retrouver et de les condamner. Oiseaux vengeurs, plus forts que des chiens policiers !

En avant la grue!

Ma famille vivant dans le canton de Fribourg, je fus intrigué assez tôt par un troisième volatile d’armorial, la grue. Celle des comtes de Gruyère, emblème à notre époque du district de ce nom, m’impressionnait par son allure offensive – bec pointu, patte levée, plumes hérissées – que soulignait encore la devise du journal radical portant son nom : « En avant la grue ! » Les Gruériens étaient-ils belliqueux par nature ? J’appris à l’âge adulte que le toponyme Gruyère ne devait rien à l’oiseau, mais tout au gruier, sorte d’inspecteur forestier de l’époque féodale. Dans ma petite oisellerie blasonnée, la grue était donc intruse, et tant pis pour les radicaux bullois s’ils croyaient encore à ses vertus combatives.   

Mais je m’interroge. Pourquoi trouve-t-on, dans les armoiries de nos cantons et de nos villes, si peu d’oiseaux qui nous soient familiers ? Oiseaux de la ville et des champs, du lac et de la forêt… Nombre de citadins ne verront jamais ailleurs qu’au cinéma voler l’aigle royal, mais tous ont l’expérience quotidienne du pigeon qui fiente et du moineau qui picore jusque sur les tables des terrasses. Les paysans distinguent parfaitement les martinets des hirondelles, et les promeneurs en forêt le chant du coucou des frappes du pic-vert. Quant aux pêcheurs, ils écoutent le cri des mouettes et glissent en silence leurs barques entre les cygnes, au bord des roselières.

Une foule d’oiseaux mériteraient, d’ailleurs, la promotion héraldique, au motif qu’ils peuplent notre imaginaire – la chanson, la poésie, les arts visuels en témoignent. Le rossignol chante sur la plus haute branche depuis longtemps, jamais je ne l’oublierai. Voici « l’errante hirondelle » de Lamartine, qui ne fait pas le printemps mais annonce mélancoliquement l’automne et nous remet en mémoire les morts aimés, Georges Brassens l’a très bien mise en musique. Les oiseaux ordinaires sont aussi porteurs de symboles évidents : gaieté du pinson, sagesse de la chouette, fidélité du chardonneret ornant en marqueterie les monumentales « armoires de mariage » que le menuisier du coin vous fabriquait pour la vie…

Nous protégeons le gypaète barbu, c’est entendu. Mais les petits, les obscurs, les sans grade ? Les oiseaux de tout le monde et de tous les jours ? J’ai peur que nous ne les aimions plus. Nous essayons de stériliser les pigeons, et rêvons d’exterminer les cormorans pour laisser aux seuls pêcheurs le droit de prendre des poissons. ■

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