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La lettre inattendue - 1

"Les deux couples à demi endimanchés montèrent dans la voiture automobile de Lucien"

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

Il y a plus d’un monde dans les albums de famille. Parfois, ces mondes, il n’est possible de les entrevoir que par le prisme de la fiction. Tel est le choix de l’historien et blogueur Yannis Amaudruz qui, en feuilletant un album d’images anonymes abandonné aux Puces de Plainpalais, à Genève, en a tiré pour L’Inédit la matière de notre feuilleton de l’été, dans la tradition des feuilletonistes de la presse écrite. En vous invitant à lire les neufs épisodes d’Une lettre inattendue, nous souhaitons continuer de partager avec vous, durant cet été 2020, notre manière originale de valoriser les archives audiovisuelles en réunissant dans L’Inédit les textes d’historiens, de journalistes et d’auteurs littéraires. Oui, la photo peut s’affranchir du réel, elle devient alors la source d’une fiction. Qui sont ces êtres inconnus sur ces images, sinon des personnages à inventer? Bonne lecture, et à vendredi prochain pour le prochain épisode d’Une lettre inattendue (CZ).

Elle avait quitté son monde clos avec la sobriété d’une protestante vieillissante élevée dans la haine du tapage et du clinquant. Son cœur s’arrêta. Pas un cri. L’affaire fut aussitôt entendue. Si elle avait eu conscience de sa propre mort, elle n’aurait sans doute éprouvé qu’un léger sentiment d’appréhension. Après tout, elle ne savait que trop bien à quoi s’attendre. Un dieu jaloux et vengeur que les cultes du dimanche lui avaient appris à craindre, cette divinité mafieuse de l’Ancien Testament lui ouvrirait les portes grinçantes de son royaume en déshérence. Mais peut-être valait-il encore mieux passer l’éternité sous le joug de ce seigneur-là plutôt que d’errer sur la terre aux côtés d’un mari gorgé d’eau-de-vie et de rancune. Lors du service funèbre, le pasteur ne laissa pas de place au doute. D’un œil presque furieux, il vociféra des contes mille fois entendus, où il était question de brebis, de bergers immortels et d’offrandes-pour-la-paroisse. La sombre assistance paraissait curieusement y trouver son compte. Et puis, les orgues, l’ensevelissement, la lente pourriture de la chair. Le corps de Jeanne Favre redeviendrait poussière, dans ce cimetière qui abritait déjà les restes de ceux qui l’avaient engendré, de ceux qui les avaient tous précédés.

Jeanne laissait derrière elle deux filles malheureuses comme les pierres. L’une regrettait que son époux ne l’aimât guère ; la seconde que le sien l’aimât trop. Par décret paternel, elles avaient été mariées une quinzaine d’années plus tôt à de bons partis. Aucune ne connaîtrait jamais les joies d’un foyer chaleureux, mais il aurait été impensable de contredire l’inflexible volonté de leur père : Edouard Favre, ce paysan aux manières mal dégrossies, vaguement enrichi, n’était-il pas connu au village pour son alcool mauvais, sa main violente, ses coups de canne aussi lestes qu’abondants ? Depuis le jour où il comprit que le ciel ne lui ferait pas don d’un fils, il désirait au moins assurer d’avantageuses alliances à ses filles. Des mariages « bien comme il faut », répétait-il en haussant les épaules, les yeux pleins de cupidité et de vaines ambitions. Il lui fallait réparer l’affront que représentait la disparition annoncée de son nom par une élévation sociale savamment orchestrée. Ce vœu triste, cette passion de pacotille l’obsédait jusqu’au ridicule. Contre toute attente, il fut exaucé.

Il offrit Marthe, sa cadette, à Eugène Mercier, une créature parfaitement abjecte rencontrée dans une maison de jeu et qui dirigeait la rubrique suisse de L’Opinion, un quotidien politique aux idées libérales. Voilà qui ne manquait pas d’ironie, puisque l’homme vomissait la ligne éditoriale de son journal, ne s’embarrassant pas de cacher ses sympathies mussoliniennes. Dans son salon, les langues les plus serpentines de la ville se déliaient et fomentaient des complots insensés contre les autorités cantonales. Ces projets sans lendemain finissaient toujours par se noyer au fond d’un verre de vin du pays ou terminaient leur chevauchée navrante dans le caniveau. Néanmoins, le physique d’Eugène ne reflétait pas la difformité de son esprit. Diable bien fait aux traits harmonieux, il culbutait les épouses délaissées, vampirisait les jeunes filles des quartiers bourgeois et parvenait même à séduire les courtisanes. Qu’avait-il donc vu en Marthe pour accepter sa main blafarde ? Elle n’avait pas l’élégance de sa sœur. Son visage disgracieux racontait une enfance ternie par d’innombrables moqueries. Marthe, hélas profondément éprise, serait une épouse docile qui courberait l’échine devant un défilé ininterrompu de maîtresses effrontées. Eugène finirait par lui accorder tout au plus la considération que l’on témoigne à la comptable sourcilleuse d’un ménage bien tenu. Il prendrait parfois un plaisir vicieux à lui administrer quelques soufflets pour lui rappeler son désamour. De fonder une famille, il ne fut évidemment jamais question. Eugène demeurerait un prince luciférien – épargné par la syphilis – sans descendance légitime.

Quant à Elisabeth, elle épousa Lucien Roud, dont elle n’était pas parvenue à éprouver le moindre attachement sincère. Son mari ne se départait en aucun cas de cette bonhomie qui pouvait le faire passer pour un être médiocre devant à peu près n’importe quel auditoire. Lorsqu’il tentait un trait d’esprit, il échouait lamentablement. Alors il se retirait dans un coin, honteux et rougissant comme un garçonnet surpris en faute. De façon tout à fait inexplicable, il jouissait d’un talent inné pour les affaires. Fils de charpentier, il avait bâti de rien un véritable empire, quelques années avant l’éclatement de la guerre. Au sourire de Vénus, le grand magasin dont il était le père fondateur et l’heureux propriétaire, lui avait permis d’amasser une fortune considérable. Il habillait désormais coquettes et laiderons de la région. Les femmes, disait-on, franchissaient avec un bonheur indicible les portes de ce royaume tout entier dévolu à l’art vestimentaire.

Elisabeth détestait cet endroit, d’autant plus que son époux l’appelait avec affectation son « petit palais ». De manière générale, le commerce du monde lui était pénible. Elle préférait la solitude de son cabinet de lecture aux dîners mondains qui s’éternisaient, ces lieux sordides où l’on se pressait pour avoir l’illusion d’apparaître au bon endroit, pour y laisser traîner des oreilles forcément indiscrètes, pour oublier son propre désarroi. Parfois, elle prenait la plume pour répondre à un cousin de son mari, Gustave, qui lui envoyait des poèmes de sa composition. Elisabeth en était souvent bouleversée, et se demandait s’il était possible qu’un homme si délicat fût parent de Lucien. Elle regrettait de n’avoir pas eu la chance de fréquenter les bancs de l’académie. « Si mon père n’avait pas été si… » Qui sait, peut-être aurait-elle pu mener des études, faire carrière ? « Allons, je me prends à rêver ».

La mort de sa mère adorée, survenue deux semaines auparavant, l’avait plongée dans une douloureuse mélancolie. Elle ouvrait un livre, parcourait quelques lignes. Elle oubliait aussitôt ce qu’elle venait de lire et recommençait jusqu’à ce qu’une migraine atroce la contraigne à s’allonger. Sa bibliothèque de classiques ne lui apportait plus le moindre réconfort. Elle avait alors reçu cette lettre. « L’adresse, ce n’est pas l’écriture de Gustave… » Elle avait déchiré l’enveloppe en toute hâte. Un ébranlement radical de toutes les certitudes avait suivi. Était-ce bien réel ?

Sans attendre, elle avait couru chez sa sœur. Elle la trouva dans un état d’hébétude. Venait-elle elle aussi de pleurer leur mère ? Ou avait-elle une fois de plus découvert le lit conjugal souillé par le passage d’une autre femme, aux mains expertes ? N’y tenant plus, et sans manifester d’égards particuliers, elle lui montra la missive. Le regard médusé de Marthe l’avait confortée dans son intuition. Elles devaient aller à sa rencontre. Il avait encore fallu convaincre leurs époux respectifs de faire le voyage, mais Elisabeth avait toujours su jouer de ses charmes auprès de Lucien. Après un long entretien avec son beau-frère, Eugène avait accepté la mort dans l’âme de les suivre : soupçonneux jusqu’à l’absurde, il lui aurait de toute manière été inconcevable de confier sa femme presque vierge aux bons soins d’un autre. Ses maîtresses patienteraient, ou s’en mordraient les doigts jusqu’au coude.

Quelques jours plus tard, les deux couples à demi endimanchés montèrent dans la voiture automobile de Lucien. Ils roulèrent longtemps, dans un silence vrombissant. Le paysage défilait comme dans un mauvais film de cinéma. Mièvres vues désenchantées. Peut-être aperçurent-ils ces vignes qui faisaient mûrir du vinaigre, puis les vergers secs, les étendues et les monts surannés, les nuées d’oiseaux noirs. Peut-être pas. En réalité, tous se moquaient comme d’une guigne de ce territoire dont ils étaient si coutumiers. Plus personne n’échangeait la moindre parole depuis le départ de Lausanne. Un drame muet faisandait dans l’habitacle. Comme à son habitude, Lucien avait eu la bêtise de plaisanter gaillardement au sujet de la moustache d’Eugène, qui se vexa, et jura cette fois-ci de la raser dès leur arrivée à l’hôtel. Marthe en fut désolée et, de crainte de l’irriter davantage, évita d’ouvrir la bouche. Mais Elisabeth n’avait que faire de ces mascarades enfantines sans cesse rejouées par les mêmes personnages. Elle ne parvenait plus à détacher ses yeux de la lettre. Elle en appréciait chaque syllabe avec une avidité qui allait croissant. Que fallait-il comprendre ? Sa mère avait-elle étouffé des secrets ? Ou pire encore ?… ■

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Saint-Sulpice

A Saint-Sulpice, juillet 1928

Coll. J.-C. Curtet

Le Dictionnaire de l’Académie précise la connotation militaire de l’expression « prendre ses quartiers », faisant référence à des troupes au repos, entre deux campagnes. Ce n’est évidemment pas cette image que nous voulons utiliser à propos de la période estivale qui s’ouvre et qui voit, pour une durée de six semaines, dès ce lundi 29 juin et jusqu’au lundi 17 août, notre publication quotidienne d’articles s’arrêter momentanément, comme « en rase campagne »!

En fait, comme tout bon stratège – encore un terme militaire – nous n’allons pas rester inactifs durant ces semaines. Elles permettront à notre rédaction de faire le point sur les premiers mois de publication et à préparer notre rentrée. Depuis le lancement de L’Inédit, en octobre dernier, ce sont plus de 180 articles qui sont actuellement accessibles. Nous vous invitons à les lire – ou à les relire – soit en « remontant » l’ensemble de nos publications selon leur date de parution, soit en utilisant les titres de rubrique. La fonction « recherche » sert également à retrouver un article ou à se laisser surprendre.

Le feuilleton de l’été dans la plus pure tradition

En réunissant des historiens, des journalistes et des auteurs littéraires, L’Inédit explore de manière originale un champ d’expression de l’histoire de notre région à partir d’archives audiovisuelles, principalement des documents inédits issus des albums des Romands. Et croise les styles d’écriture, les lieux, les thèmes et les périodes dans un « flux » quotidien propre à la dimension numérique de notre publication. Les images, ici, ne sont pas considérées comme des illustrations, au contraire, nous voulons les placer à la source de notre travail. Et dans L’Inédit, l’écriture agit comme un « révélateur » de l’image qui offre au lecteur de la voir autrement, d’en saisir le contexte historique et social, de l’apprécier au-delà du simple plaisir de sa découverte.

Pour accompagner cet été avec vous, nous avons souhaité explorer une nouvelle dimension dans L’Inédit, dimension qui a cependant une longue tradition dans la presse: celle du feuilleton littéraire. Nous avons fait appel au talent de Yannis Amaudruz qui, à partir d’un album complet de photos anonymes abandonné aux Puces de Plainpalais, a imaginé des personnages et une histoire dans la veine des grands feuilletons d’autrefois. Le premier épisode débute ce vendredi. Le feuilleton de L’Inédit sera suivi d’un article sur quelques feuilletonistes suisses, en partenariat avec la Bibliothèque numérique romande.

Prenons rendez-vous ce vendredi pour le première épisode dont voici la trame: « Femme malheureuse des beaux quartiers de Lausanne, Elisabeth reçoit une lettre sur le point de bouleverser son existence. Une aventure inattendue commence bientôt, à bord d’une voiture automobile qui s’élance à travers le pays… »

Merci de votre soutien et de votre intérêt pour notre travail. Bel été 2020 à vous et à vos proches. ■

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Genève, bâtiment des forces motrices: construction

Coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Robert Curtat (1931 – 2015). Journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale, de nouvelles et d’essais, Robert Curtat fut également secrétaire de l’Association vaudoise des écrivains.

A la bascule des siècles Genève marque sa foi dans le progrès, puissant moteur de la société active, à travers une preuve symbolique : l’installation en 1886, sur le terre-plein des Forces motrices du Rhône, d’un jet d’eau de 30 mètres qui évacue l’énergie des turbines inutilisées le dimanche. Déplacé dans la rade en 1892, ce symbole de la ville gagnera en puissance – il atteint aujourd’hui 130 mètres – en perdant toute relation avec l’industrie.

Vers 1890 c’est l’âge d’or de l’eau sous pression, bientôt relayée par l’électricité plus souple à l’emploi. Sous le toit de charpente métallique du Bâtiment des forces motrices construit par l’ingénieur Rodolphe Turrettini, du lundi au samedi, la grande affaire c’est le captage et la distribution de l’eau à la ville qui en a besoin, au canton également mais aussi à 202 concessionnaires d’eau industrielle et 356 amateurs d’eau motrice. Ce groupe nombreux d’artisans ou d’industriels qui se branchent sur l’eau sous pression, source d’énergie propre et bon marché sont autant d’acteurs de ce rêve d’usine durable au service de l’invention des hommes. Un rêve qui va durer assez longtemps pour marquer les mémoires.

Construite au fil de trois campagnes, allant de 1884 à 1887, l’usine propre de la Coulouvrenière permet de servir tous les besoins de la ville, aussi bien l’eau des 156 fontaines que des 1752 bouches à incendie avec une pression suffisante pour atteindre le sommet des immeubles. Le canton ne serait pas en reste, puisque desservi par des tuyaux de diamètres adaptés aux usages que l’on fait de l’eau dans les villages. Enfin, le réseau d’eau motrice mobilise l’énergie de plus de la moitié des turbines tournant sous le bâtiment éponyme où les premières pompes ont été installées en 1885 et les dernières en 1897.

Les « natifs » ne disent pas merci

Mise en œuvre d’une idée simple – transformer la puissance hydraulique du Rhône en énergie mécanique – l’usine durable de la Coulouvrenière va répondre, vingt-sept ans durant, aux besoins d’une industrie originale, portée par des artisans instruits et habiles, les cabinotiers installés de tout temps dans le quartier de Saint-Gervais. Bien étudiée, l’unité technique de la Coulouvrenière est dévolue d’abord à la fourniture d’énergie à ces artisans inventifs, si longtemps tenus en lisière par la société dirigeante. On pourrait y voir une reconnaissance tardive de ce groupe nombreux de « natifs » qui a porté au fil des siècles les succès de la «Fabrique d’horlogerie» mais ce serait négliger une réalité résumée par A Bêtant (1).

Si l’usine eût été construite quelques années plus tard il est probable qu’on se fût arrêté à une transmission de force par l’électricité ; mais l’état de la science à cette époque ne permettait pas encore d’adopter ce système avec les garanties de sécurité et de bon fonctionnement que doit présenter un service public.

En 1907 le progrès tout puissant impose l’abandon de l’énergie portée par l’eau sous pression au profit de l’électricité. Resteront acquis quelques effets induits de cette réalisation de bonne taille entre autres la régularisation du niveau du lac qui avait donné lieu si longtemps à des conflits avec les riverains.

Plainpalais avant Ballenberg

Genève vers 1880 alignait une volée de scientifiques de haut niveau, à l’instar du modèle développé aujourd’hui par nos hautes écoles techniques. Cette année-là Théodore Turrettini (35 ans) et Jacques Pury (20 ans) s’embarquent pour rencontrer Edison aux Etats-Unis dans sa fameuse grange magique. Les applications qu’ils ramènent de leur voyage se retrouveront, entre autres, dans le développement du réseau électrique alternatif qui prendra précisément le relais de l’énergie produite par l’eau sous pression. Au demeurant cette eau sous pression est transformée par le moteur Schmid, produit par la société d’instruments de physique (SIP) longtemps dirigée par Théodore Turrettini et où le jeune Pury a fait ses premières armes.

La mise en place inéluctable du réseau électrique est très fortement combattue par l’industrie gazière tenue par la famille Ador, bête noire des milieux de gauche, en l’occurrence les radicaux. Politiquement, le choix de municipaliser l’énergie témoigne d’une vision intelligente des dirigeants de la cité. La maîtrise du progrès c’est la grande affaire de Genève à cette période – 1896 – qui est aussi celle de l’exposition nationale suisse logée, ce sera une exception, au bout du lac. Cette «expo» signe l’époque en accueillant le cinématographe des frères Lumière et le phonographe d’Edison. A ce qu’on sache c’est là qu’est né le concept du village suisse qui se révélera le « clou » de l’Exposition avec plus d’un million de visiteurs. Ballenberg avant la lettre (2) le village suisse est animé par plus de 350 acteurs en costume présentant les industries campagnardes : broderies, filatures, vannerie mais aussi une laiterie fribourgeoise qui fabrique chaque jour beurre et fromage. Tout ce petit monde habite 56 maisons et chalets repris «à l’identique». A cette vision d’hier la ville répond par cent images de progrès comme l’éclairage électrique de ses rues grâce au courant produit par les forces hydrauliques de l’usine de la Coulouvrenière. Et encore, anticipation d’un rôle qui prendra corps à Cointrin, l’ascension de la plaine de Plainpalais par 30’000 passagers de ballons captifs. ■

Notes

1 – Selon la notice publiée en 1908 par A Bétant, ingénieur, directeur des eaux de la ville de Genève.
2 – le musée suisse de l’habitat rural à Ballenberg au-dessus de Brienz est né dans l’été 1968 par la volonté de la Confédération et du canton de Berne. Il a été ouvert au public en 1978.

A consulter également sur notreHistoire.ch

L’Exposition nationale de 1896

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Photographie du cortège des Promotions

Coll. CRIEE/notreHistoire.ch

Sur cette photo des années 1970, des élèves d’une école enfantine du quartier de la Jonction, à Genève, (peut-être celle des Plantaporrêts ?) arrivent en haut de la Corraterie et s’apprêtent à entrer dans le parc des Bastions. Après avoir défilé devant les autorités cantonales et municipales massées sur une estrade, ils pourront s’en donner à cœur joie sur les carrousels et goûter à l’inoubliable sirop de grenadine versé dans leurs verres à l’aide de grands arrosoirs. Ils portent fièrement des drapeaux aux couleurs des cantons suisses et des mâts fleuris mais ceux-ci commencent à s’incliner, trahissant une fatigue tout à fait légitime.

C’est qu’ils sont à la fin d’un parcours relativement long pour leurs petites jambes : partis du boulevard Jaques-Dalcroze, où un bus de la CGTE spécialement réservé pour l’occasion les a amenés, ils sont descendus sur le rond-point de Rive et ont longé les Rues Basses avant de remonter en direction de la place Neuve (ainsi l’appelait-on à l’époque…) selon un itinéraire immuable depuis 1965 (mais qui sera raccourci en 2005 avec un départ à la rue de la Croix d’Or). Parents, grands-parents, frères et sœurs aînés et même badauds de passage, agglutinés derrière des barrières, auront longuement patienté pour les voir passer et de tenter, parmi toutes ces frimousses, de repérer celles qui leur sont chères. Certains, émus par ce spectacle, auront même laissé échapper une petite larme.

Tout à gauche, la maîtresse s’est mise sur son trente-et-un et ses élèves ne sont pas en reste : le petit garçon du premier rang porte un complet à pantalon court tandis que ses camarades ont de jolies robes blanches ou pastel ; certaines portent même un petit sac à main ou des gants, comme celle qui abrite ses yeux d’un rayon de soleil intempestif – ou d’un objectif qu’elle juge indiscret ? Socquettes blanches et chaussures du dimanche sont également de rigueur et les commissaires, chargés d’accompagner et d’encadrer les classes, ne sauraient assumer leur rôle autrement qu’en veston et cravate.

Des pasteurs en habit noir

Ce cortège, qui, chaque année, bloque une partie de la ville pour laisser place à une ribambelle à la fois joyeuse et solennelle, s’inscrit depuis si longtemps dans le paysage genevois qu’il figure depuis 2012 dans la liste des traditions vivantes de Suisse. Son origine remonte en effet au Collège fondé par Calvin en 1559, dont les élèves se rendaient, à la fin de l’année scolaire, en rang et en musique du bâtiment de Saint-Antoine à la cathédrale Saint-Pierre. En dépit du lieu où elle se déroulait, il s’agissait alors de la seule fête civile de la cité à laquelle toute la population était conviée. Du XVIe au XIXe siècle, un cortège solennel rassemblait à sa tête les autorités religieuses, civiles et judiciaires qui défilaient dans leurs tenues d’apparat : robe et col à rabats pour les pasteurs, habit noir, épée au côté et bâton symbole de leur charge pour les syndics (autorités politiques de l’époque), toge et toque pour les avocats. L’actuelle commémoration historique de l’Escalade – recensée elle aussi au patrimoine fédéral – nous donne une petite idée de ce à quoi cette manifestation pouvait ressembler.

Le cortège dans les Rues Basses date pour sa part de 1886 mais son point de départ est alors le Jardin Anglais. S’il passe invariablement par la place Neuve, le lieu principal des réjouissances a longtemps été la Plaine de Plainpalais, aménagée pour l’occasion selon un plan bien précis. C’est en 1964 qu’elles se déroulent désormais à huis clos entre les grilles des Bastions aux portes desquelles les parents s’agglutinent en attendant de pouvoir entrer.

Une place pour chacun (et chacune) quand le cortège arrivait à la Plaine de Plainpalais. Document de 1958.

Coll. CRIEE/notreHistoire.ch

Le choix des mots

Dès l’origine, la fête des Promotions a eu pour principale caractéristique une appropriation momentanée du domaine public par la Genève scolaire qui défile fièrement dans les rues marchandes. Au départ, il s’agissait, comme son nom l’indique, de commémorer solennellement le passage des élèves d’un degré à l’autre. Au fil du temps, c’est la coloration festive qui finit par l’emporter, et en 1998, les autorités de la Ville de Genève la rebaptise « fête des écoles ». Mais l’appellation peine à prendre et tout le monde parle encore des promotions, à tel point que le débat s’invite de manière plutôt vive au Conseil municipal de la Ville de Genève : au nom de la tradition, celui-ci vote, en 2019, pour un retour en arrière alors que le Conseil administratif maintient sa position, affirmant sa volonté d’une manifestation inclusive qui célèbre la fin des classes et le début des grandes vacances pour tous, y compris ceux qui n’ont pas terminé l’année scolaire avec succès. Dans les autres communes en revanche, qui ont officiellement reçu mission d’organiser les festivités par une modification de la loi sur l’instruction publique de 1979, le terme de « promotions » n’a pas disparu partout.

Il arrive hélas que les Promotions n’aient pas lieu. La cause en est parfois la tenue simultanée d’autres événements : en 1896, l’Exposition nationale occupait toute la plaine de Plainpalais ; les enfants durent rester dans leurs écoles respectives où ils reçurent goûters et jouets. En 1941, elles sont remplacées par la célébration solennelle du 650e anniversaire de la Confédération qui se déroule au Parc des Eaux-Vives. Les deux guerres mondiales ont également interrompu la tradition : en 1915 et en 1940, les autorités ordonnent une suppression pure et simple et en 1916, seules les fêtes dans les parcs sont autorisées. Il en va de même en 2019, mais pour d’autres raisons : l’alerte canicule est déclenchée et l’on renonce raisonnablement à faire défiler les enfants par 38 degrés. En cette année 2020, c’est un vilain virus qui s’invite à la fête pour mieux l’annuler : tout est supprimé pour cause de pandémie… ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Un rendez-vous attendu des Genevois, en images et vidéos des Archives de la RTS

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Fanion offert aux internés

Coll. P.-M. Epiney/notreHistoire.ch

« En aidant la France, la Suisse a fait plus que sa part ». Le 3 avril dernier, l’ambassadeur de France en Suisse louait, au micro de la RTS, les bons services de la Confédération. Laudateur, Frédéric Journès se référait à la cinquantaine de patients malades du coronavirus qui, transportés en urgence vers la Suisse, avaient pu être soignés au pic de l’épidémie en Alsace. A l’orée de Bâle, au croisement des frontières suisse, allemande et française, dans les hôpitaux du Dreiländereck, la collaboration s’était intensifiée fin mars déjà.

Administrativement, on parlait alors d’«évacuations sanitaires» afin de soulager des villes frappées par la Covid-19, telles que Colmar ou Mulhouse. Des sites qui pliaient sous le poids de services réanimation surchargés. Outre des hôpitaux suisses, l’Allemagne a elle aussi participé à l’effort commun.

Peu importe l’uniforme  

Voici un siècle, la station valaisanne de Montana-Vermala accueillait pour sa part ses premiers internés français de la Grande Guerre. Des cliniques et hôpitaux suisses étaient déjà mobilisés au cœur du drame européen. Au beau milieu de l’hiver 1916, des patients atteints de tuberculose ou d’affections chroniques des voies respiratoires ont alors frappé aux portes du pays. Fidèle à sa tradition humanitaire et de neutralité, la Suisse a ainsi soigné des patients français, mais aussi allemands ou belges. Les premiers contingents d’environ 200 internés sont arrivés le dimanche 6 février 1916 à Montana-Vermala.

Loin de l’image de pestiférés qui aurait pu leur coller à la peau, ils sont au contraire choyés par la population autochtone. « Le long de la vallée du Rhône, leur train s’est arrêté pour permettre aux autorités et à la population de leur rendre hommage. Même enthousiasme populaire au terme de leur montée en funiculaire », attestait il y a vingt ans Hugues Rey, l’archiviste de Montana, dans le bulletin d’information de sa commune. Cette dernière aurait hébergé au total 1878 internés durant la Grande Guerre, répartis dans onze établissements. Peu après leur arrivée, les plus chanceux ont eu droit, et en fanfare, à une remise de fanions, ainsi que l’illustrent les photos réunies sur notreHistoire.ch servant de fil conducteur à ce texte.

Traitements de choc

En août 1916, ils étaient déjà plus d’un demi-millier à séjourner à 1500 m. d’altitude pour recouvrer si ce n’est la liberté… du moins la santé. Ils prennent alors leurs quartiers à l’Hôtel d’Angleterre, future clinique militaire. Au Kurhaus Victoria. Au Mirabeau, au Belle-Vista, à l’Hôtel du Golf et des Sports, entre autres.

Le corps médical de l’époque leur administre des traitements de choc : l’héliothérapie – au moyen de rayons solaires – ou encore l’électrothérapie, l’utilisation de courants électriques, de vibrations, de radiations lumineuses voire d’ondes électromagnétiques, pour faire réagir la masse musculaire. L’usage de lampes à quartz et de rayons X n’était pas négligé non plus.

En septembre 1967, l'émission Carrefour visite le sanatorium de Montana.

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

« Sanatorium populaire », Montana possédait un air si vivifiant qu’il pouvait a priori réveiller les morts. Des premiers sanatoriums avaient déjà été inaugurés vers la fin du XIXe siècle. Mais installés dans des cliniques privées, ils s’adressaient d’abord à la haute bourgeoise. Plus tard, des édiles se sont mises en tête qu’il serait indispensable d’en faire la marque de fabrique de la commune. Au milieu de cette nature indomptée, le drame persistait. La tuberculose continuait de faire des ravages. Notamment dans un Vieux Pays frappé proportionnellement davantage que les autres régions de Suisse. Montana devait se doter d’un « sanatorium populaire ». Le projet est lancé par le conseiller d’Etat valaisan Maurice Troillet sous les conseils du docteur Rémy Coquoz, médecin cantonal jusqu’en 1940. Des archives de la RTS de 1967 attestent des bienfaits du Sanatorium valaisan depuis son inauguration en 1941, renommé ensuite Centre valaisan de pneumologie. On y voit des patients intubés reliés à des respirateurs dans des scènes rappelant… aujourd’hui ! ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Les internés de la Grande Guerre en Suisse

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En 2CV sur les routes de France

Coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

C’était l’année de ce drôle de mois de mai 1968. Parti d’une revendication des étudiants, mais aussi d’un mouvement ouvrier, ces manifestations vont prendre en France une ampleur croissante jusqu’au 13 mai, date de la grève générale, et cela jusqu’aux accords de Grenelle. Je n’étais heureusement pas dans le coup, puisque résidante en Suisse romande, à l’abri dans un garage. Ainsi, je n’ai pas été attaquée, ni incendiée comme mes soixante-trois consœurs sur la Place Denfert-Rochereau, au petit matin du vendredi 10 mai.

L’été 1968 a même été pour moi une saison faste, presque euphorique, cela même si l’été avait eu de la peine à venir et que les moissons des blés avaient été longtemps retardées par le pluie et le froid. Certes, quelques manifestations de solidarité ont eu lieu en Suisse, à Zurich, à Berne et à Genève, ainsi qu’à Lausanne par exemple, le 13 mai, mais peu comparables avec les graves affrontements parisiens. Il faut que j’explique pourquoi cet état de grâce.

Mon jeune propriétaire-conducteur, âgé d’une trentaine d’années, avait rencontré durant la fin de l’automne précédent une compagne et il s’était marié le samedi 27 juillet de cette même année 1968. Cela m’avait fait très plaisir pour ce jeune couple, quand bien même il avait moins de temps pour s’occuper de moi: contrôler la charge de ma batterie de six volts ou régler la hauteur de mes phares… Quelques jours plus tard, j’avais même roulé pour la seconde fois de ma vie sur des routes françaises bordées encore de platanes en conduisant ces jeunes mariés au bord de la Méditerranée pour leur voyage de noces, dans le bas Languedoc plus précisément. C’est ainsi que j’ai été photographiée par l’arrière, la carte routière sur les genoux de Madame, parce que le GPS n’existait pas encore sur mon tableau de bord.

Comme vous le savez peut-être, le premier modèle de mon espèce, doté d’un moteur à deux cylindres opposés, avait été présenté officiellement en 1948 au Salon automobile de Paris. La France a cessé la production de série à la fin du mois de février 1988, soit quarante années plus tard. Mais je fais toujours le bonheur de nombreux collectionneurs par ma légèreté et ma robustesse. J’étais réparable, ce qui n’est pas toujours le cas actuellement. De plus, grâce à la traction avant et mes roues assez grandes, j’aimais aussi beaucoup rouler dans la neige. Le garagiste qui assurait mes rares services d’entretien était un homme d’origine Suisse alémanique assez bourru, mais très consciencieux. Il ne parlait pas beaucoup et m’appelait Döschwo. Sa devise était la suivante: Pressé ou pas, votre Citron réparera. Il me considérait  presque comme un membre de sa propre famille. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Ils – et elles – roulaient en Citroën, une série de photos complétée par des vidéos des Archives de la RTS. Et à consulter aussi la galerie sur Ma première voiture

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Giorgio Gomelsky

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

« Oh, mon dieu. Ça fait tellement longtemps, il est donc toujours vivant ! », Kim Gordon sursaute, puis semble comme emportée par une vague de souvenirs à l’évocation de Giorgio, dont je lui transmets ses amitiés. « Sans lui, Sonic Youth n’aurait peut-être jamais existé», poursuit-elle, attablée devant des œufs mimosa et un cappuccino fumant sur la terrasse de l’un de ces petits bistrots chics de Bleecker Street, à la frontière du Lower East Side. Ancien quartier bohème et vivier punk, brutalement embourgeoisé et reconverti en terrain de jeux pour créatifs fortunés et jeunes loups de Wall Street, où nous déjeunons dans le cadre d’une interview à destination d’une radio parisienne.

Dans les internats du Tessin et de l’Oberland bernois

Ma rencontre avec Giorgio Gomelsky remonte à l’été 2002. Débarqué à New York sur un coup de tête, je réussis à me faire inviter dans le petit immeuble industriel que Giorgio Gomelsky possède à quelques pas du fameux Chelsea Hotel et de l’ancienne Factory d’Andy Warhol. Répartie sur trois niveaux, la «Red Door » (1) accueille une salle de concert aussi privée qu’improbable sur son rez-de-chaussée, des studios de répétition loués pour une bouchée de pain aux musiciens au premier étage, et encore au-dessus, trônant sur le reste de l’immeuble et de ses occupants, les appartements du maître des lieux, sorte de bric-à-brac néo-hippie dans lequel s’entremêlent micro-ordinateurs, pellicules de films, bandes vidéo et plateaux-repas livrés à toute heure du jour et de la nuit par les restaurateurs du quartier.

Julie Driscoll, icône du Swinging London, à l'affiche de la deuxième édition du Montreux Jazz Festival, sous l'œil attentif de son mentor, Giorgio Gomelsky.

Emission Festival Jazz de Montreux (05.07.1968), coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

La vie de Giorgio Gomelsky se confond avec l’histoire de la musique populaire, de l’immédiat après-guerre à ce début de XXIe siècle. Après sa naissance en Géorgie, alors république de l’Union Soviétique, suivie d’une enfance nomade entre la Syrie, l’Égypte et l’Italie, puis d’une adolescence dans les internats du canton du Tessin et de l’Oberland bernois, le jeune fan de jazz naturalisé Suisse rejoint l’Angleterre de la fin des années 1940, en espérant y devenir réalisateur. Une décennie et bien des aventures plus tard, on le retrouve en 1963 aux commandes d’une petite salle de la banlieue de Londres, où il programme deux fois par semaine un jeune groupe de rhythm and blues encore inconnu, les Rolling Stones.

La suite fait partie de la légende. Giorgio présente ses protégés aux Beatles, avant de se les faire souffler par Andrew Loog Oldham, s’intéresse à Led Zeppelin, Elton John, Rod Stewart et surtout aux Yardbirds, dont il devient le manager attitré. Toujours curieux, il surfe ensuite sur la vague du rock progressif des seventies et collabore avec Soft Machine, Vangelis, Magma et Gong. Avant de déménager à New York où il s’acoquine avec un jeune musicien, Bill Laswell, fonde Zu Records et accueille la fine fleur locale pour travailler et faire la fête dans son immeuble fraîchement acquis du West-Side, dont Richard Hell, les Bad Brains, le peintre Jean-Michel Basquiat, Nico, Jeff Buckley, parmi tant d’autres.

Un certain Claude Nobs

Lors de nos virées nocturnes dans Manhattan, Giorgio persiste néanmoins à refuser mes demandes d’interview, comme si son point de vue ne comptait pas. Humilité, générosité et rigueur morale, l’important étant de faire et non de paraître. Ainsi, m’évoquera-t-il tout juste du bout des lèvres son rôle charnière, depuis Londres, dans la création du Montreux Jazz Festival à la fin des années 1960. Un «détail» de sa longue biographie, que semble corroborer l’anecdote de Claude Nobs se rendant dès 1964 à l’aéroport au volant de sa vieille voiture, pour chercher les artistes programmés dans le cadre d’une soirée de l’Association des jeunes de Montreux… un jeune groupe qui sort d’Angleterre pour la première fois, les Rolling Stones.

Giorgio Gomelsky a fini par nous quitter le 13 janvier 2016. Son immeuble ne se dresse plus au numéro 140 de la West 24th Street. L’agence Gene Kaufman Architect ayant été chargée d’y construire un nouvel hôtel chic de 508 chambres, dont les travaux devaient se terminer au printemps 2020. Parmi les conseils que venaient chercher auprès de lui les musiciens, résonne encore cette phrase : «  Ne le faites pas pour l’argent, faites-le par amour.»■

Note

1. Double référence à la couleur de la porte d’entrée de l’immeuble et à Behind the Green Door, film pornographique de 1972, considéré comme l’un des classiques du genre et diffusé lors du festival de Cannes.

A consulter également sur notreHistoire.ch

Le Montreux Jazz Festival, une série de documents des Archives de la RTS

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L'abbaye d'Hauterive l'incendie

Coll. M. Morel/notreHistoire.ch

Quelques jours après l’incendie qui a détruit une bonne partie du bâtiment principal de l’ancienne abbaye d’Hauterive, à une dizaine de kilomètres de Fribourg, de jeunes hommes en blouse de paysan posent devant une pompe à bras. Sont-ils des pompiers ou des sinistrés ? Des villageois venus de Posieux, Ecuvillens, Arconciel ou Farvagny pour combattre le sinistre, ou des élèves de l’Ecole normale que l’Etat de Fribourg a logée dans ces murs ? C’est difficile à dire, et puis la distinction est un peu vaine, parce que la formation des futurs instituteurs est encore très proche de l’enseignement agricole.

Nous sommes au printemps 1884. Il ne reste du bâtiment abbatial, construit entre 1718 et 1768, que les murs. On a déjà déblayé, semble-t-il, les éléments carbonisés du toit, de la charpente et de l’étage supérieur. L’incendie s’est déclaré le 21 avril, peu avant minuit. La cause en sera attribuée à l’imprudence de deux élèves ayant mal éteint leurs bougies avant de les ranger dans une armoire, où le feu a pu couver pendant deux heures avant d’éclater brusquement. On sonne le tocsin, on expédie à Fribourg un messager à cheval, on met en position une pompe à bras portative, mais vainement, puis on s’efforce de sauver les meubles. Les pompiers des environs, accourus vers 2 heures du matin, ne viendront à bout du feu que le surlendemain, ayant actionné leurs pompes durant 37 heures – encore heureux que la Sarine coule juste à côté du bâtiment – sans que leur puissance y suffise. Ces pompes à bras exigent de nombreux servants, 16 hommes répartis en deux équipes se relayant après quelques minutes de travail, dit un règlement de 1926. Ici ou là, ces engins resteront en usage jusque dans les années 1960.

Comment se présente l’Ecole normale frappée par l’incendie ?

Cette année-là, justement, le Conseil d’Etat lui attribue définitivement le site d’Hauterive. Les propriétés du couvent, supprimé en 1848, avaient été dévolues à l’Etat. D’autres affectations, celles d’une place d’armes ou d’un hospice cantonal, avaient été envisagées pour ces bâtiments, mais on fixa la caserne en ville et on donna la priorité à la construction d’un asile d’aliénés à Marsens. La vocation pédagogique d’Hauterive, inaugurée en 1859, allait se prolonger jusqu’à la Seconde Guerre mondiale.

Des connaissances utiles à la ferme

Dans les années 1880, l’Ecole normale y compte une soixantaine d’élèves, tous des garçons évidemment, mais qui ne se destinent pas tous à l’enseignement. Le personnel domestique et enseignant totalise une vingtaine de personnes, dont plusieurs religieuses affectées au ménage et les travailleurs nécessaires à l’exploitation d’un domaine agricole. Deux ans après le sinistre, le directeur obtiendra que les élèves ne fassent plus les labours, semailles et moissons au détriment de leur temps d’étude, mais le programme d’enseignement contiendra jusque vers 1935 des éléments d’agriculture théorique et pratique. On pensait que, dans une société presque exclusivement paysanne, les instituteurs de village auraient à dispenser aussi, voire surtout, des connaissances utiles à la ferme; et cela coûterait moins cher qu’un véritable enseignement agricole tenant éloignée des champs une jeune main d’œuvre indispensable.

En 1884, la durée des études passe de 3 à 4 ans, mais c’est théorique. L’incendie rendant impossible la mise en place d’une année supplémentaire, la quatrième est remplacée par un stage rémunéré qui équivaut, pratiquement, à une première année de travail. Et le directeur Adrien Michaud, qui a pris ses fonctions l’année précédente, se désole de constater le retard de son Ecole sur celles des cantons alémaniques, du point de vue des conceptions pédagogique et des moyens alloués. Les élèves d’Hauterive, logés en internat, seraient en outre soumis à une discipline de caserne, ou plutôt de couvent… si le règlement de 1878 était véritablement appliqué. L’important est d’éloigner ces garçons des tentations offertes par la ville.  

Avec le recul, la formation des instituteurs à Hauterive apparaît comme une entreprise idéologique. Il fallait effacer la mémoire des réformes radicales de 1848-1857, qui avaient créé pour eux une « section pédagogique » au collège, rebaptisé Ecole cantonale. En pleine ville. ■

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Genève - Notre-Dame - M. et Mme de Gaulle marient leur nièce

Photo F. Taken, coll. J.-C Curtet/notreHistoire.ch

Ce jour-là

L’homme du 18 juin à Genève

C’est l’événement mondain – on ne dit pas « people » – de cette année 1946 à Genève. Le général de Gaulle, accompagné de son épouse, assiste en cette matinée du 29 mai 1946 au mariage religieux de sa nièce, Mlle Geneviève de Gaulle, avec Bernard Anthonioz.

La cérémonie a lieu à 10h30 à l’église Notre-Dame. Comme le relate Le Journal de Genève, un important service d’ordre est mis en place, car « une foule de plusieurs milliers de personnes est venue acclamer la mariée qui, on le sait, a eu une attitude admirable durant la guerre ». Cette attitude admirable, c’est son engagement dans la Résistance, au sein du Groupe du musée de l’Homme et du réseau Défense de la France. Arrêtée par la Gestapo, elle est déportée en février 1944 au camp de Ravensbrück. Le 22 avril 1945, Geneviève de Gaulle rejoint son père à Genève, Xavier de Gaulle, consul de France. Et une année plus tard, c’est l’heureux événement célébré à l’église Notre-Dame, à Cornavin. La messe de mariage est dite par l’abbé Carlier, curé de Sainte-Thérèse, et c’est à l’abbé Journet – le futur cardinal qui est alors professeur au Grand séminaire de Fribourg – que revient de prononcer le sermon et de donner la bénédiction. Geneviève de Gaulle a deux témoins, son oncle, le général, et le lieutenant Jacques Gordo. Quant à son mari, Bernard Anthonioz, ses témoins sont Jean Laloy, ancien consul de France à Genève, et Georges Catauï, homme de lettres.

Vive les mariés! A la fin de la cérémonie, le couple descend les marches de Notre-Dame

Photo Joseph Zimmer-Meylan (1882-1962), coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

La veille, dans un cadre intimiste, le mariage civil a été célébré dans la commune française de Bossey, au pied du Salève, où Bernard Anthonioz possède une propriété. Durant leur séjour à Genève, Charles et Yvonne de Gaulle logent à l’Hôtel Beau-Rivage. Un lieu protégé par la police – et deux inspecteurs fédéraux – car, là aussi, la présence du héros de la France libre attire la foule. Plus d’un millier de personnes s’est rassemblé, et crie « Vive de Gaulle » quand le couple descend de voiture. Pas en reste pour accueillir leur illustre hôte, le fils, la fille et la nièce du directeur de l’Hôtel offrent au général des bouquets aux couleurs françaises. Quant à une certaine Mme O. Haller, résidence française à Genève, elle réussit à remettre « un magnifique coq gaulois en or au Premier Résistant de France ». Nous ne savons pas ce que sont devenus ni Mme Haller, ni le coq. ■

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Squat-argand-84-12

Coll. N. Pallfy/notreHistoire.ch

Est-on punk parce qu’on photographie des punks ? Est-on punk parce qu’on vit l’âge d’or du mouvement squat dans un squat punk à Genève dans les années 1980 ? Peut-on être punk vivant en Suisse, pays le plus riche et capitaliste de la planète ? Ces questions, je me les pose à moi-même et elles font sens dans une société de plus en plus normative et léthargique.

Ces diverses remarques resurgissent en regardant les magnifiques photos réalisées par Nicholas Palffy en 1984, en immersion, dans le mythique squat punk de la rue Argand, à quelques mètres de la gare Cornavin. En 2020, squatter un immeuble locatif dans ce quartier est de l’ordre de l’inimaginable.

La photo qui m’a le plus touché est celle de cette jeune femme assise au bord d’une fenêtre ouverte, une cigarette à la main, et fixant l’objectif du photographe. Un visage radieux que la lumière naturelle vient éclairer à la perfection.

La pose, la lumière, la composition et l’usage du noir et blanc sont maîtrisés et rejailli sur nous, tel un flux, l’ultra-sensibilité du photographe.

Ce qui me frappe, c’est le décalage entre l’iconographie punk et le classicisme total d’une telle photographie. Dans l’imagerie punk, on s’attendrait à voir une image pleine de poussière, mal cadrée et mal développée et prise sur le vif. Non. Ici, nous retrouvons tous les codes traditionnels de la photographie noir et blanc. Vraiment ! La série que nous propose Nicholas sur notreHistoire.ch est sublime et documente une période importante et libre du mouvement punk genevois que peu de gens connaissent.

Chaotique… forcément chaotique!

Que s’est -il passé à la rue d’Argand en ces années 1980 ? Ce squat est le plus emblématique de la période punk à Genève. Dans l’immeuble, à l’angle, de la rue d’Argand et Necker, des punks, étudiants et réfugiés, pour la plupart venus d’Amérique latine, vivent et cohabitent dans une ambiance libertaire et chaotique. Comme on ne supprime vraiment jamais la logique de classe, même chez les punks, ce sont les étudiants qui représentent et coordonnent le squat. Il est intéressant de noter ce qu’écrit Maria-Isabel Sanchez dans son mémoire sur le mouvement punk à Genève : « (Il) est plutôt l’effet d’une mode à Genève et ne joue pas le même rôle qu’à Londres où les jeunes punks sont le reflet d’une réelle réaction à une société en crise ».

A d’Argand, la musique joue un rôle crucial et tous, pratiquement, s’investissent dans la gestion de la salle de concert et la planification des dates. Le groupe de rock « Killing Joke » s’y est même produit.

Aujourd’hui, le squat de la rue d’Argand n’existe plus et, à la place, le syndicat Unia a pris possession des lieux. Une autre forme de lutte institutionnalisée prend la relève. Le photographe Nicholas Palffy, qui a si bien documenté ce moment de vie utopiste par de beaux portraits et des photos de concert très personnelles, a fondé sa propre boîte de communication. Un destin houellebecquien, en somme. ■

A lire également

Le témoignage d’un squatter de la rue d’Argand

Référence

Sanchez, Maria-Isabel, La contre-culture punk dans le mouvement alternatif genevois dans les années 1970 et 1980, Maîtrise, Uni Genève, 2009.

A consulter également sur notreHistoire.ch

Le squat de la rue d’Argand en photos

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Nauchâtel, un tramway

Photo J. Bazin, 14.06.1956, coll. A. Salamin/notreHistoire.ch

Cette photo signée J. Bazin, un photographe français qui a largement documenté les tramways de nos villes, date du 14 juin 1956. Et la chose est assez rare pour le remarquer, nous pouvons même connaître précisément à quelle heure le cliché a été pris : 8h53 comme en témoigne l’horloge publique. Autre détail relevé par un membre de notreHistoire.ch: des boilles à lait sur le trottoir, sans doute transportées sur cette ligne de tram de Neuchâtel. Ceci pour dire l’importance à l’époque de ces lignes reliant le centre ville à sa campagne.

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, la ville de Neuchâtel se blottit au pied du château et il n’y avait pas grande nécessité d’avoir un service de transport public. L’industrialisation de la région et l’augmentation de la population engendrent un besoin de mobilité. Avec la venue du chemin de fer en 1859, mais qui passe à mi-côte, une liaison des localités du littoral au chef-lieu se fait de plus en plus sentir.

En 1890, on construit le funiculaire à contrepoids d’eau Ecluse-Plan (EP) puis, deux ans plus tard, est ouverte la ligne régionale à vapeur, reliant la gare de Neuchâtel (construite en 1882) à Cortaillod et Boudry en passant par le littoral (NCB).

Du gaz et des chevaux

Mais l’origine des tramways neuchâtelois remonte au 14 juillet 1892 avec la création d’une société pour l’exploitation d’une ligne de Neuchâtel à Saint-Blaise. Au départ, l’idée novatrice repose sur l’exploitation des machines à gaz, mais c’est un échec. Deux trams à gaz avec leurs remorques sont livrées en 1893 par une société de Vevey. Ces machines sont équipées d’un moteur à gaz comprimé à 10 atmosphères et d’une puissance de 8 CV. Les essais sont décevants et la compagnie exploite durant 30 mois, du 22 décembre 1894 au 18 mai 1897, des trams hippomobiles.

Avec l’arrivée de l’électricité à Neuchâtel, le NStB est électrifié et la Société devint la Compagnie des Tramways de Neuchâtel (TN).

La compagnie NCB posséde deux locomotives à vapeur non carénées, utilisables uniquement sur le parcours de plaine et trois engins carénés équipés de crémaillère qui peuvent monter jusqu’à la gare. En 1898, la partie de la ligne Place Pury – Gare de Neuchâtel est électrifiée et cela permet d’abandonner la crémaillère. Le reste de la ligne est électrifié en 1902. En 1901, la compagnie est reprise par les TN qui s’approprient également, en 1906, le funiculaire Ecluse-Plan (EP).

Au tour des trolleybus

Sous l’impulsion des TN, le réseau connaît une rapide extension vers Serrières en 1899, Valangin et Peseux en 1901 puis vers Corcelles – Cormondrèche en 1902. En 1910, les différentes lignes de tramways sont reliées par la boucle « Tour de ville » permettant d’atteindre les principaux points du centre.

En 1910, la Société Neuchâtel – Chaumont inaugure le tram des Sablons à La Coudre et le funiculaire de La Coudre à Chaumont. Cette Société sera rachetée par les TN en juin 1943.

Le 16 février 1940, les premiers trolleybus font leur apparition sur la ligne de Serrières et en 1949 sur la ligne de Valangin et celle de la boucle des Parcs. La conversion en trolleybus suit sur d’autres lignes: 1957 Saint-Blaise, la Coudre en 1964, Corcelles – Cormondrèche en 1976.

Remarquons qu’en 1939, la ligne Neuchâtel – Serrières est remplacée par un service d’autobus diesel.

Dans une autre partie du canton, le chemin de fer régional du Val-de-Ruz a ouvert en 1903 une ligne de tramways entre les Hauts-Geneveys et Villiers.

Prenant exemple sur Neuchâtel et Bienne, la première ligne de tramway électriques de La Chaux-de-Fonds est ouverte à l’exploitation au 1er janvier 1897. Mais entre 1948 et 1950, des service de Bus et de Trolleybus remplacent progressivement les tramways sur toutes les lignes. Le 15 juin 1950, les rue de la ville voient pour la dernière fois circuler des tramways. Un peu de nostalgie pour ces petits trams bleus (une douzaine de motrices) qui ont assuré durant 53 ans les Services urbains de la métropole horlogère.■

Références

1 Archives de l’Express et de l’Impartial
2 Neuchâtel, il y a 100 ans, Jürg Schwerry, 1994
3 Les Tramways à vapeur à Berne et en Suisse, Éditions Endstation-Ostring, Berne

A consulter également sur notreHistoire.ch

Au temps des trams, une série de photos dans les villes de Suisse romande

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Cahier

Coll. CRIEE/notreHistoire.ch

Achat de produits locaux et de saison, magasins en vrac, cuisine des restes, zéro déchet… Ces notions sont aujourd’hui bien connues et diffusées au sein d’un pan de la société soucieux de son alimentation et d’écologie. La lutte contre le gaspillage alimentaire s’organise. Des applications permettent de localiser les invendus et de les acquérir à moindre coût. Les fruits et les légumes non calibrés sont vendus ou transformés, plutôt que rejetés. Pourtant, « en Suisse, un ménage jette jusqu’à 100 kg de denrées par an et par habitant », selon la Fédération romande des consommateurs (1). Tandis que la crise actuelle du Covid-19 révèle toute une population qui n’a plus les moyens de se nourrir dignement, de petits panneaux visibles sur les étagères de certains magasins appellent à acheter avec scrupule et à ne pas charger son caddie de réserves inutiles qui finiront, peut-être, à la poubelle. La « cuisinière nationale » Betti Bossy a d’ailleurs publié un livre des Restes à la cuisine, révélateur de cette tendance qui veut que l’on prenne conscience du fait que le gaspillage n’est plus possible de nos jours.  

Une bonne ménagère, épouse et mère…

Il est intéressant de constater que ces questions ne sont pas du tout nouvelles, mais qu’elles s’inscrivent dans une histoire longue que l’on peut découvrir en feuilletant les cahiers scolaires de cuisine du temps passé. En effet, aux XIXe et XXe siècles, les jeunes femmes des écoles ménagères suivent des cours de cuisine, en vue de trouver par la suite un engagement en qualité de cuisinière. Dans d’autres institutions, notamment à l’École secondaire et supérieure des jeunes filles de Genève, les élèves assistent à des cours d’économie domestique, d’éducation féminine ou d’hygiène pour apprendre à être une bonne ménagère, épouse et mère. Les leçons de cuisine s’adressent donc principalement aux jeunes femmes, avant de devenir mixtes dans certaines sections du cycle d’orientation à la fin des années 1960, puis au collège à partir des années 1980.

Cet apprentissage en classe se fait aussi en étudiant les manuels scolaires tels que Chez Nous. Manuel d’éducation ménagère dédié aux jeunes filles des écoles primaires et des classes ménagères, de F. M. Grand (1925) ou La ménagère moderne genevoise. Conseils pratiques pour fiancés et mariés, de G.-E. Magnat (1945). Dans ces ouvrages et dans les cahiers manuscrits, les recettes proposées s’élaborent avec des produits frais et variés. Les plats sont entièrement préparés et cuits à la maison ; l’usage de conserves, pourtant présentes chez les épiciers, n’est pas indiqué. La future ménagère doit tout préparer elle-même et savoir cuisiner avec économie. Elle achète des produits bon marché, et veille à ne pas gaspiller l’eau durant la préparation du repas et le gaz lors de la cuisson des aliments. La plupart des recettes des cahiers de cuisine mentionnent ainsi le prix de revient par personne ; la cuisine se fait ici science de l’équilibre et du calcul : il faut savoir élaborer avec cœur un repas, qui soit sain, nutritif, varié et qui ne coûte pas beaucoup !

Aimer faire la cuisine et ne rien gaspiller

Dans le manuel de cuisine Chez nous, on peut ainsi lire : « Sont avantageux : les produits du pays, fruits, légumes, pommes de terre, au temps de leur principale production ; les dérivés de toutes les céréales, pour confection de soupes, poudings, plats doux ; les œufs en été; le lait; les fromages à pâte dure du Jura, de Gruyère ou d’Emmenthal ; les denrées vendues au détail : macaronis, nouilles, etc. Servir de la viande tous les jours à midi est onéreux. La remplacer parfois par d’autres aliments albumineux. Utiliser tous les restes. Éviter le gaspillage dans la préparation des aliments : peler finement les pommes de terre, les carottes, etc. » (p. 93) On apprend ainsi à cuisiner des mets avantageux (beurre, gâteau, mayonnaise économiques) et à préparer des conserves pour les saisons froides. Les aliments doivent être gardés dans des conditions qui favorisent leur conservation. Ils s’achètent à des prix attractifs lorsque c’est leur saison. Les achats se font auprès de détaillants, bons conseillers, qui travaillent avec les agriculteurs locaux. « La ménagère habile sait faire bonne chair avec peu d’argent. D’abord elle apporte du discernement et de l’attention dans l’achat des viandes et des denrées de toute espèce, puis à la préparation des mets, elle aime à faire la cuisine, sait utiliser les restes, connaît bien des recettes et ne craint pas la peine pour faire tout avec économie et goût » (cahier d’hygiène domestique, 1915, CRIÉE, inv. 9771).

L’infrastructure de la cuisine ainsi que la modernisation des appareils cuisiniers sont aussi des questions qui sont développées au fil des pages : la pièce doit être suffisamment lumineuse, le plan de travail adapté pour favoriser la meilleure position du corps, des dalles et des catelles permettent le nettoyage rapide et les casseroles doivent être à portée de main. C’est un espace féminin ; l’homme n’y accède que pour être nourri.

Enfin, l’emploi des restes demeure une notion courante dans les livres et cahiers de cette époque. Rien ne doit être gaspillé. Pour ces générations marquées par les restrictions et les deux guerres mondiales, la nourriture est sacrée et il est indispensable de ne pas la gâcher. L’anticipation des menus de la semaine est une clé anti-gaspi et rien ne se perd, à l’image du pain rassis qu’il est possible d’accommoder de différentes manières. Depuis des siècles, le pain constitue un aliment de base, nutritif, pauvre en graisse et bon marché. Il est fabriqué chez soi ou acheté à l’extérieur, mais on l’économise et on le mange jusqu’à la dernière miette. Il existe ainsi de nombreuses recettes à base de pain sec (chapelure, croûtons, pain perdu, etc.), comme cette recette de la soupe au pain tirée d’un cahier de l’École professionnelle et ménagère. Alors, bonne lecture et bon appétit !■

Note

1 Dossier de la Fédération des consommateurs sur le gaspillage alimentaire

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres recettes de cuisine conservées dans les cahiers de la CRIEE

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