L'Inédit

Par


Merci pour votre inscription!

Derniers articles

Lausanne - Parc de Valency

Le parc de Valency, à Lausanne. La fontaine "Le Poulain" a été réalisée en 1942 par Pierre Blanc.

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Daniel Rup, illustré par une photo de Sylvie Bazzanella.

En 2019, nous suivions un joli parcours de Lausanne Jardins avec des amis. Près du Parc de Valency, à l’avenue d’Echallens, nous nous arrêtâmes devant un joli petit massif de buissons. Nous entendîmes des pépiements d’oiseaux fort mélodieux. Intrigué, je passai la tête à travers les rameaux, mais je ne perçus aucun oiseau. Je finis par découvrir des haut-parleurs qui diffusaient ce joyeux gazouillis. Il me transporta un demi-siècle en arrière. Une histoire à dormir debout.

1960 et des poussières, j’habitais à Pully-Nord, dans une maison de 6 appartements. Les familles partageaient, non seulement la chambre à lessive, l’étendage, la cour intérieure mais aussi le jardinet avec son « tape-tapis ». Chaque maman, à son tour, pendait son tapis sur la barre transversale et, au moyen d’une tapette en osier, battait la carpette jusqu’à lui faire recracher tout ce qu’elle avait avalé la semaine. Les papas, curieusement, n’avaient pas l’usage de cette installation. Par contre, ma sœur et sa copine Rose-Marie se la réservaient pour des parties de « cochons pendus » et de gymnastique à la barre parallèle. Jean-Marc et moi-même l’utilisions pour des concours de « tirs au but ». On pensait bien qu’un jour on verrait des robots aspirateurs, des robots tondeuses à gazon, des appareils de photo volants télécommandés, mais on ne se doutait pas que le tape-tapis, le dévaloir et le petit commerce disparaîtraient.

La vie s’écoulait comme un petit ruisseau tranquille qui murmurait à l’orée des cheveux. À l’est, ma chambre donnait sur un grand champ, avec une ferme plantée en son milieu. (aujourd’hui occupé par le collège Arnold Reymond). Au sud, la chambre à coucher de mes parents s’ouvrait sur un verger très apprécié des oiseaux. Cette particularité joue un rôle central dans l’histoire que je suis en train de retracer.

Un jour, un couple de jeunes mariés vint s’établir sur le même palier. Pour mon père, le mariage, c’était pour la vie, alors que les couples « modernes », eux, avaient cessé de s’engager durablement. Il avait affirmé que les nouveaux voisins ne se faisaient guère d’illusions sur la durée de leur couple. Je m’étonnais de ce jugement à l’emporte pièce, sans même avoir fait la connaissance de ces personnes. Ce n’est que le lendemain que je compris le sens de sa boutade. On pouvait lire sur leur porte « Madame et Monsieur D. et N. Touchon-Dubois ».

Un deuxième jeune couple s’installa dans l’appartement au-dessus du nôtre. La moyenne d’âge s’effondrait ! Pleins d’énergie et d’enthousiasme, ces nouveaux venus organisèrent avec quelques amis une soirée fort animée. Parmi les dégâts collatéraux, il fallait compter avec l’insomnie. Mon père se retournait dans son lit, sans réussir à choper Morphée. Ma mère, tranquille, lui offrit une solution toute simple. Elle ouvrit une boîte de tampons auriculaires et en partagea le contenu. L’une s’endormit sans problème, alors que les tampons dans les oreilles de l’autre, épris de liberté, se dispersaient dans les draps. À quatre pattes sur le lit, il perdait patience. La chasse aux tampons dans la literie avait quelque chose d’exaspérant. Vaincu, il se leva. Il était déjà minuit moins quart. Il décida de s’habiller. Il pratiquait deux sortes de tenue. Il choisissait, soit un pantalon en velours côtelé brun ou beige avec une chemise à carreaux, généralement aux alentours du rouge lorsqu’il partait en forêt, soit un complet cravate dans toutes les autres occasions. Il ne s’agissait pas d’une sortie sylvestre, il enfila donc la tenue adéquate. Il ajusta la cravate dans la salle de bains, se passa un coup de peigne et descendit à la cave. Il choisit une bouteille et sonna à la porte de l’appartement « sonorisé ». Au jeune homme qui ouvrit, il déclara.

– Écoutez voir, j’avais gardé cette bonne bouteille pour une grande occasion, mais on voit bien, au bruit que vous faites, qu’il doit s’agir d’une grande occasion, alors je viens la boire avec vous !

Il se joignit à la compagnie et participa aux décibels. L’ambiance était encore montée d’un cran, si bien qu’il était déjà cinq heures du matin quand il descendit se coucher.

Il entra discrètement dans la chambre à coucher. Ma mère se réveilla et interrogea.

– Tu viens d’où ?
– Je suis monté chez les voisins leur dire qu’ils faisaient beaucoup de bruit.

La cacophonie ayant cessé…

– Eh bien, tu as été convainquant ! Mais quelle heure est-il?
– Il est minuit, fit-il sans rougir. Rendors-toi !

Elle dressa l’oreille.

– Mais ce n’est pas minuit, on entend les oiseaux chanter !

Il ne se démonta pas. Il ouvrit la fenêtre à deux battants.

– Faux-jetons ! cria-t-il.

Les moineaux restèrent cois pendant deux secondes, puis reprirent leur concert. C’était la première fois qu’ils se faisaient engueuler au petit matin. Mon père ne mit pas plus de deux minutes à s’endormir comme un nouveau-né. Il avait inventé la fête des voisins, qui se tint régulièrement depuis, dans le petit locatif. ■

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Le loto, un passion populaire

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Le brouhaha m’enivre. Du haut de mes huit ans, ce vendredi soir, je suis toute excitée d’être de sortie avec mes parents et mes deux grandes sœurs. Nous avons fait 45 minutes de route depuis notre village neuchâtelois. La salle de la Grenette, à Fribourg, est pleine à craquer – de monde, de fumée et d’espoir. Je choisis mes cartons avec soin: ceux qui comportent les dates de naissance des membres de ma famille.

Les dames du loto, un reportage de l'émission Mon Œil de 1987.

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Munis de sandwichs pour nous ravitailler en cours de soirée, nous nous asseyons à l’une des longues tablées. Pour couvrir les numéros, il y a mille petits carrés rouges translucides, tels des paillettes, que je prends plaisir à faire couler entre mes doigts. Les jetons ronds de toutes les couleurs, cerclés de métal, attisent eux aussi ma convoitise. Ils me font penser à des bijoux ou des bonbons. J’envie les participants qui les ramassent en un geste, équipés d’une poignée aimantée en plastique d’une couleur assortie. Sur les tables trônent des gris-gris en tout genres, petites peluches, breloques ou pendules déposés là pour s’attirer la chance.

Rituels à foison

«Treize !», annonce le crieur depuis l’estrade, puis aussitôt «Thérèèèèèse !», petit jeu de mot rituel dont il ne se lasse pas. Puis «Dix !…Deux fois cinq !», ou encore «Un !…Tout seul !». Et dans les soirées bilingues: «Quarante-huit… Achtundvierzig !», ce qui a l’avantage de m’initier avant l’heure au comptage dans la langue de Goethe. De temps en temps, le crieur égrène ses numéros d’une façon chantante, comme pour rompre la monotonie de sa litanie. Et il y a bien sûr les «Coup d’sac !» régulièrement réclamés par les impatients et les joueurs bredouilles.

La concentration règne dans toutes les rangées. Ce n’est que lors des pauses entre deux tours que les participants se remettent à bavarder et plaisanter avec les voisins. Certains ont devant eux une bonne douzaine de cartes, et je me demande bien comment ils font, surtout les dames âgées, pour avoir le temps de toutes les parcourir à chaque criée. J’en soupçonne de connaître leurs numéros par cœur. Moi, comme gamine, je dois être au taquet pour scruter l’ensemble de mes chiffres. J’essaye des tactiques diverses: mes yeux balayent ligne après ligne, puis colonne après colonne.

Plus qu’une case vide avant le carton – mon cœur bat la chamade. Les paniers garnis, très peu pour moi, de même que les bouteilles de vin. Je lorgne plutôt sur les lots en espèces. Deux cent francs… je m’imagine déjà en leur possession, palpant les billets. «Trente-neuf… trente-neuf… trente-neuf…», grommelle ma voisine entre chaque annonce de numéro, comme si la force de ses incantations pouvait influencer le tirage. «Cartooooon !», hurle une participante. S’ensuit une clameur générale dans la salle, mélange de félicitations et de râles de déception. Il faut voir le visage exultant de la gagnante, ses yeux brillants, remplis de fierté comme si elle venait de remporter une victoire en réalisant un exploit.

Emotions et symboles

Les tours s’enchaînent et ma capacité de concentration baisse au fur et à mesure. Il se fait tard. Je me réjouis du trajet de retour. Sur le siège arrière de la voiture, je me réconforterai en humant notre gain – le jambon fumé qui sent rudement bon – et je m’endormirai par intermittence, bercée par le ronron du moteur. Ici j’ai chaud, la fumée me prend à la gorge et j’ai mal à la tête. Les gens m’exaspèrent avec leur façon de prendre tout ça tellement à cœur. Le brouhaha me lasse.

C’était dans les années 1980. Les matches au loto étaient alors en vogue. Organiser de tels événements permettait aux associations locales de remplir leurs caisses. Cette exaltation des participants, l’ethnologue Thierry Wendling la trouve lui aussi déconcertante et fascinante à la fois, comme il le relève dans une étude sur le sujet. En tant que joueur d’échecs, il comprend que l’on puisse rester assis des heures pour pratiquer une activité stimulante. Mais pour écouter les mêmes mots et répéter les mêmes gestes si mécaniquement, à attendre quelque gain somme toute modeste ? Et pourtant, le loto est très répandu à travers les pays du monde, où il est nommé de manières fort diverses comme tombola, quine, bingo ou encore rifle. Du reste, cette pratique requiert quelques capacités non dénuées d’intérêt pour les seniors: concentration, mémoire et dextérité manuelle. Ce qui frappe aussi, c’est cette alternance de silence et de vacarme. Ainsi que ce paradoxe: le caractère très individuel de ce jeu, qui s’inscrit pourtant dans un cadre et un rythme éminemment collectifs.

Aujourd’hui je me me remémore ces soirées avec un sourire condescendant, les jugeant bien désuètes. Il m’en est resté toutefois un je-ne- sais-quoi, une nostalgie esthétique pour le matériel, peut-être – mêlée à mon éternel goût pour les jeux de toutes sortes. Dans mon logis parsemé de trouvailles de brocante, on voit ça et là d’intrigantes boîtes de lotos anciens. Leurs bords sont élimés et leur contenu m’émeut. Ces cartes aux coloris pastels, ces nombres aux typographies variées, et ces jetons en bois sculptés que je me plais de temps en temps à brasser, aligner, observer. Puis je les range sur l’étagère, bien calés à côté des échiquiers et des souvenirs rêveurs. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

La fièvre du loto, une série de vidéos des Archives de la RTS

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Aristide Briand

Aristide Briand à la tribune de la Société des Nations. Il incarne la promesse de la paix portée par la SdN (photo années 1920).

Coll. J.-C. Curtet/notreHistoire.ch

Série - Regards sur la Société des Nations

Genève, capitale de la paix

Cette série est conçue en partenariat avec les Archives des Nations Unies à Genève, qui ont publié sur notreHistoire.ch des documents, principalement des photographies, sources du travail des historiens et des journalistes que L’Inédit réunit pour l’occasion. Retrouvez les articles de cette série en cliquant ici.

Depuis l’installation de la Société des Nations à Genève en 1920, un rituel s’est mis en place, celui des Assemblées annuelles de la nouvelle organisation internationale. A la fin de l’été, se dirigeaient sur les bords du Léman des Hommes d’Etat, des Ministres, les chefs de délégation des Etats membres, les représentants d’organisations non-gouvernementales, des délégués de minorités nationales et des peuples soumis aux Puissances coloniales ainsi que des défenseurs des droits politiques, sociaux, culturels, sans oublier de très nombreux correspondants de la presse internationale et progressivement des médias audiovisuels. Genève est rapidement devenue une sorte de Capitale mondiale, mais surtout une Capitale de la Paix.

De très nombreux discours étaient prononcés, souvent d’une grande éloquence. Un des orateurs qui a marqué la mémoire, surtout par ses élans rhétoriques en faveur de la paix, prononcés devant l’Assemblée de la Société des Nations ou dans des séances de commission, c’est bien Aristide Briand.

Personnalité politique de premier plan en France, il a dirigé plusieurs gouvernements en tant que Président du Conseil, mais surtout il a dirigé la diplomatie française de façon presque continue entre 1921 et à quelques mois de sa mort en 1932. C’est à ce titre qu’il est le Délégué de la France à la SdN. Il s’est fait remarquer par son action en vue d’un rapprochement et d’une réconciliation avec l’Allemagne de la République de Weimar; action qui a conduit aux Accords de Locarno en octobre 1925 et qui prélude à l’entrée de l’Allemagne à la SdN et par conséquent au renforcement de cette organisation. Cette période des années 1920 connaît un développement intense de la coopération internationale dans tous les domaines.

Un pèlerin de la Paix

Grâce à son éloquence, Aristide Briand a été un promoteur talentueux de cette politique de Paix : il était qualifié de « pèlerin de la Paix ». Il a été l’artisan d’une alliance avec les Etats-Unis, absents de la Société des Nations, bien que c’est leur Président Wilson qui en avait été un des principaux instigateurs en 1919 ; à défaut d’une alliance franco-américaine, l’initiative de Briand a abouti à la signature en 1928 d’un Pacte à portée universelle, le Pacte Briand-Kellogg de renonciation à la guerre, approuvé par la quasi-totalité des Etats du monde, y compris l’URSS, qui ne faisait pas encore partie de la SdN. En septembre 1928, l’Assemblée de la SdN adopte dans la foulée L’acte général pour le règlement pacifique des conflits internationaux que tous les Etats sont invités à approuver.

Dans ce contexte de paix universelle, l’Assemblée de septembre 1929 peut être considérée comme l’apogée du pacifisme. Réunis pour célébrer le 10e anniversaire de la SdN, les délégués des Etats présents, y compris les journalistes et les experts, dressent avec un enthousiasme éloquent l’œuvre de paix mise en œuvre sous l’égide de la Société.

Il est intéressant de noter qu’à quelques semaines du grand krach boursier qui ébranlera le monde à partir de l’automne 1929, les hommes d’Etat et les diplomates sont portés à se féliciter de l’incontestable amélioration politique et économique de l’Europe. Le délégué belge déclare solennellement : « on sent l’approche d’une époque nouvelle et l’éveil d’un esprit nouveau ».

La quasi-totalité des discours célèbre ce que l’on a appelé « L’Esprit de Genève ». En quoi consiste-t-il ? Il s’agit de la conviction que tous les problèmes qui affectent la vie des peuples et leurs relations extérieures peuvent être résolus par la concertation et la coopération internationale.

7e assemblée de la Société des Nations, septembre 1926. On reconnaît au premier rang de la salle, à gauche, Aristide Briand.

Coll. J.-C. Curtet/notreHistoire.ch

Dans ce climat  de paix universelle, Briand et ses collègues peuvent se féliciter en septembre 1929, et à juste titre, des progrès accomplis dans la coopération politique pour constater a contrario que dans le domaine économique, de grandes discordes sont apparues, des politiques protectionnistes exacerbent les rivalités entre les nations. Certes, une grande conférence économique internationale qui s’était tenue à Genève en 1927 avait déjà dénoncé les dangers qui résulteraient du maintien et du renforcement de politiques économiques strictement nationales. Or, en 1929, on constate avec inquiétude que les Etats n’ont pratiquement pas pris au sérieux les avertissements de la conférence, ni souscrit aux mesures préconisées.

Vers les Etats-Unis d’Europe

C’est dans ce contexte qu’Aristide Briand va parler, le 5 septembre 1929, de la nécessité de faire régner la paix économique. L’établissement de cette dernière, reconnaît-il, ne saurait résulter du seul travail des techniciens de l’économie. « C’est à la condition de se saisir eux-mêmes du problème et de l’envisager d’un point de vue politique que les gouvernements parviendront à le résoudre. S’il demeure sur le plan technique, on verra tous les intérêts particuliers se dresser, se coaliser, s’opposer : il n’y aura pas de solution générale ».

Briand se rend bien compte de l’ampleur de la tâche au niveau mondial, du fait notamment de l’absence des Etats-Unis et de l’URSS de la grande plateforme diplomatique genevoise.

C’est la raison pour laquelle le Ministre français des Affaires étrangères dans son fameux discours du 5 septembre 1929, propose d’entreprendre quelque chose de concret au niveau européen, cela d’autant plus que la grande majorité de ses interlocuteurs sont des délégués des Etats européens.

A l’instar de nombreux autres hommes d’Etat européens, sensibilisés à l’idée d’union européenne, le Chef de la diplomatie française s’est convaincu de la nécessité de donner un début de réalisation à la constitution de ce que plusieurs publicistes de l’époque appellent de leurs vœux : les Etats-Unis d’Europe.

Après avoir exprimé la réticence qu’il éprouvait en tant qu’Homme d’Etat à se lancer dans une pareille aventure que celle d’une Union européenne, Briand estime « qu’entre des peuples qui sont géographiquement groupés comme les peuples d’Europe, il doit exister une sorte de lien fédéral ; ces peuples doivent avoir à tout instant la possibilité d’entrer en contact, de discuter leurs intérêts, de prendre des résolutions communes, d’établir entre eux un lien de solidarité, qui leur permette de faire face, au moment voulu, à des circonstances graves, si elles venaient à naître. C’est ce lien que je voudrais établir ». 

C’est bien à la suite de cette proposition que les délégués européens à la SdN, réunis le 9 septembre à l’Hôtel des Bergues, résidence de la délégation française, vont charger Aristide Briand de préparer un Mémorandum sur l’organisation d’un régime d’union fédérale européenne. Ce document préparé par le Quai d’Orsay, daté du 1er mai 1930, sera remis à tous les Etats européens, qui sont appelés à se prononcer sur ce projet que l’histoire a retenu sous le vocable de Plan Briand d’union européenne.

La crise économique qui ravage le monde à partir de 1930 ne va pas permettre la mise sur pied de l’ambitieux projet confié à une commission de la SdN. Ce n’est qu’après la Deuxième Guerre mondiale et devant l’urgence de reconstruire l’Europe qu’une nouvelle commission d’étude pour l’Union européenne entreprendra sur des bases nouvelles la mise en œuvre d’une Union européenne ; celle-ci se concrétisera dans des institutions européennes qui vont se développer dès 1948 et se transformer jusqu’à nos jours.

C’est une autre dimension qu’aborde Aristide Briand, dans son discours du 7 septembre 1929 (pour écouter un extrait de ce discours, cliquez ci-dessous).

Ici, il s’agit d’une vaste question à l’ordre du jour depuis la fin du premier conflit mondial, celle du désarmement.

En effet, si dans le Traité de Versailles de 1919, l’Allemagne avait été condamnée à un désarmement presque total, il était convenu qu’une fois la Paix assurée les autres Etats devraient procéder à une réduction de leurs propres armements.

Or, les commissions, chargées d’étudier cette question sensible qui touche à la sécurité des Nations, ont traîné les pieds. Dès 1925, un projet d’une conférence générale portant sur la réduction des armements a été formulé : plusieurs réunions d’experts se sont tenues à Genève et leurs travaux ont été abordés lors des Assemblées de la SdN.  C’est ainsi que Briand évoque, le 7 septembre 1929, dans cet enthousiasme déjà évoqué de consolider la Paix générale entre les Nations, la nécessité de procéder à un accord international sur le désarmement. Il invite ainsi ses collègues à accélérer les travaux de la commission préparatoire d’une Conférence sur la réduction des armements. Après bien des obstacles, finalement la conférence est convoquée à Genève en 1932.  Mais en 1932, l’approfondissement de la crise économique mondiale et l’augmentation de l’insécurité ralentissent les travaux. Après bien des compromis entre les représentants des Etats sur le niveau de leur propre réduction des armements  et l’augmentation des armements concédée à l’Allemagne, au nom de l’égalité entre les forces disponibles pour la propre sécurité des Etats, un accord est enfin conclu. Mais, entre-temps, l’arrivée au pouvoir en Allemagne d’Adolf Hitler, en janvier 1933, change complètement la donne. En effet, Hitler reproche l’inégalité de traitement entre les Etats, puisque le délai accordé à l’Allemagne pour élever son niveau d’armement par rapport à la France et à l’Angleterre, lui sert de prétexte pour annoncer avec fracas la sortie du Reich allemand de la SdN.

La Paix par le Droit

A partir de ce moment, la SdN entre dans un engrenage de nouvelles tensions internationales et de conflits (Mandchourie, Ethiopie, Espagne…) qui la prive de sa vocation de garante de la paix par la sécurité collective. Son crédit est en chute libre et L’Esprit de Genève s’est étiolé au profit d’attitudes cyniques et lâches par rapport au respect des traités et des engagements pris au sein de la Société des Nations.

C’est la raison pour laquelle le discours de Briand du 7 septembre 1929 sur le désarmement n’a pas eu le retentissement historique qu’il aurait mérité, contrairement à ses ambitieuses propositions d’union européenne.

Par ses discours à Genève, Briand a incarné un magistère moral dans une perspective universaliste d’un monde de paix. Il a espéré par son verbe, par un charisme reconnu, qu’il pourrait contribuer à créer une humanité nouvelle sur le principe de la Paix par le Droit. Sans doute, cet Homme d’Etat français, cet apôtre de la Paix, si bien caricaturé, a-t-il incarné la mission universelle que la France s’était donnée : la Paix par le Droit, la civilisation et la philosophie des Lumières. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres documents dans la galerie consacrée à la SDN et une série de documents sonores des Archives de la RTS

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Sur les toits de New York

Coll. M.-A. Lovis/notreHistoire.ch

De nombreux Suisses s’installent en Amérique du Nord dans la seconde moitié du XIXe siècle, souvent en raison de difficultés économiques ou de crises agricoles. En 1929, le journal Le Jura publie un article intitulé « Un village émigre » (1). Il évoque le cas de Cornol qui compte près de 500 habitants partis tenter leur chance aux États-Unis, et plus particulièrement à New York, entre la fin du XIXe siècle et les années 1930. Ce petit village proche de Porrentruy présente une émigration relativement importante en proportion de sa population. C’est ce que révèle l’historienne Marie-Angèle Lovis qui s’est penchée sur ce phénomène migratoire dans un ouvrage qui vient de paraître (2).  

Quitter Cornol

La conjoncture économique difficile, l’instabilité du secteur de l’industrie horlogère ou la recherche d’une vie prospère sont parmi les facteurs qui poussent certains ressortissants de Cornol à émigrer. Marcel Girard est l’un de ces expatriés. Né en 1906 dans une famille nombreuse de neuf enfants, Girard embarque en 1923 à l’âge de 17 ans à bord du paquebot La Savoie au départ du Havre à destination de New York. Comme la plupart de ses concitoyens, il fait le voyage en deuxième classe. Le coût de la traversée, sans doute financée par ses parents, se situe aux alentours de 900 francs suisses – une somme importante pour l’époque. Le voyage a probablement été organisé par une agence d’émigration telles que les maisons bâloises Rommel et Zwilchenbart qui collaborent avec la Compagnie générale transatlantique, une entreprise de transport maritime.

Welcome to America

La Savoie accoste à Ellis Island le 6 août 1923. De nombreux ressortissants de Cornol se trouvent déjà sur place, ce qui laisse à penser que le jeune Girard a pu bénéficier du soutien de certains d’entre eux pour trouver un logement et un travail et prendre ses repères dans une ville dont la langue lui est étrangère. Il est courant qu’un membre de la famille, un cousin, un oncle, ou encore un ami de la famille, offre son appui aux nouveaux arrivés. La création de ces échanges est facilitée par le fait qu’un certain nombre d’émigrés de Cornol vivent dans le même quartier new-yorkais – qu’ils appellent fièrement « City Cornol », d’après Le Jura. Au cours de sa vie américaine, Marcel Girard a tissé des liens avec d’autres émigrés de Cornol, à l’exemple de Constant Adam.

Promenade à Central Park pour le couple de jeunes mariés, Marcel et Marie Girard,

Coll. M.-A. Lovis/notreHistoire.ch

Une photographie datant des années 1920 montre les deux expatriés posant chez un photographe vêtus d’un costume élégant.

Les habitants de Cornol émigrés à New York reviennent parfois au village en été pour les vacances. Selon Le Jura, ce bref retour est l’occasion de faire connaître leur nouvelle vie aux habitants par des récits susceptibles de susciter des envies de départ : « A les voir ainsi revenus avec leur chic américain, à les entendre raconter leur vie de peines, de travail, mais aussi de gains, à fréquenter ces vrais gentlemen, les sédentaires et les récalcitrants se sentent épris du désir de de préparer leur visa pour outre-mer. Jusqu’aux bambins de l’école primaire qui rêvent déjà de leur voyage d’Amérique. C’est une fièvre et je n’oserais pas ajouter que parmi notre jeunesse, environ quarante filles et garçons attendent leur tour pour prendre les prochains bateaux, via New York. »

La brigade de l'Union League Club. Marcel Girard (2e rang, 2e depuis la gauche) travaille alors comme cuisinier (années 1920).

Coll. M.-A. Lovis/notreHistoire.ch

Une vie américaine

En septembre 1944, Marcel Girard, mobilisé dans l'armée américaine, est en poste à Spartanburg, en Caroline du Sud.

Coll. M.-A. Lovis/notreHistoire.ch

C’est à New-York que Marcel Girard rencontre sa future épouse, Marie Maurer, d’origine française. Le mariage est célébré dans une église de Manhattan en 1928. A cette époque, il est cuisinier, elle est couturière dans une usine. Les emplois dans la restauration sont courants pour les nouveaux arrivés (casseroliers, plongeurs, éplucheurs de légumes) tout comme les métiers de chauffeurs, jardiniers ou d’ouvriers d’usine.

Dans son livre, Marie-Angèle Lovis signale deux avantages liés aux métiers de la restauration : la possibilité de grader en commençant au bas de l’échelle et la garantie de repas quotidiens. Des conditions favorables qui ont peut-être joué un rôle dans le choix professionnel de Girard.

Le couple vit tout d’abord à Manhattan, puis dans le Queens. Durant la Seconde Guerre mondiale, Marcel Girard est mobilisé, ce dont témoigne plusieurs photographies publiées sur notreHistoire.ch. Après New York, le couple s’établit en Floride pour y passer sa retraite. Marcel Girard décède en 1986 à Palm Beach. ■

Références

(1) « Un village émigre », Le Jura, vol. 79, nº110, 14 septembre 1929.
(2) Marie-Angèle Lovis, Un village suisse émigre. Le cas de Cornol dans le canton du Jura (1815-1956), Neuchâtel, Alphil, 2020.

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres photos de Marcel Girard, notamment durant sa mobilisation dans l’armée américaine. Et des documents sur l’émigration des habitants de Cornol aux Etats-Unis.

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

 

Le peintre Frédéric Rouge

Coll. J.-C. Curtet/notreHistoire.ch

« Je constate avec chagrin que le nom de mon père, Frédéric Rouge, peintre vaudois, n’est même pas mentionné. Pas de mépris… non… même pas… le vide… il n’existe pas (1). » En 1978, lorsque paraît le septième volume de l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, intitulé « Les Arts II, de 1800 à nos jours », la fille du peintre Frédéric Rouge exprime son profond désarroi au directeur de la série : son père ne figure pas dans l’ouvrage. Cette absence apparaît d’autant plus préjudiciable au rayonnement posthume de l’artiste que chaque volume de l’Encyclopédie se vend alors à plusieurs milliers d’exemplaires – la collection trône encore dans bon nombre de salons vaudois.

Pourtant, Frédéric Rouge apparaît comme l’un des peintres les plus populaires de sa région et, de son vivant, les reproductions de ses œuvres se multiplient. Né à Aigle en 1867, il se forme à Bâle, à Paris, à Florence. Son art, cependant, exprimera avant tout la nostalgie d’une terre paysanne – et plus encore chablaisienne – sur le point de s’effacer face aux progrès de l’industrie (2): il peint les vignerons à l’ouvrage, le chasseur solitaire sur les traces du chamois, le bûcheron qui semble surgir d’une forêt ténébreuse pour regagner son foyer.

Dans son atelier d’Ollon, il représente aussi les montagnes de sa région et les eaux calmes du Léman, où seul un martin-pêcheur semble donner vie à la toile. Interrogé en 1946 par la radio, Frédéric Rouge confessera : « J’ai fait ce que j’ai pu pour le canton de Vaud. C’est ce qui m’intéressait le plus, en somme (3). » Il décède quatre ans plus tard. Quelques rétrospectives tenteront de maintenir son souvenir vivant au cours des décennies suivantes. Mais c’est surtout depuis la création de la Fondation Frédéric Rouge, en 2008, que l’œuvre du peintre chablaisien connaît une visibilité nouvelle, grâce à l’organisation de plusieurs expositions. Voilà de quoi réparer l’oubli de l’Encyclopédie… ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Une rame de train décorée en l’honneur de Frédéric Rouge

(1)Lettre de Liliane Favre-Rouge, fille de Frédéric Rouge, à Bertil Galland, directeur de l’Encyclopédie illustrée du Pays de Vaud, 4 décembre 1978. Consultable par ce lien
(2) KAENEL, Philippe, « Un artiste populaire et méconnu », in Passé simple, décembre 2017, p. 20.
(3) L’enregistrement peut être écouté en cliquant ici

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Le banquet au temps de la Société des Nations

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Série - Regards sur la Société des Nations

Le banquet des diplomates

Cette série est conçue en partenariat avec les Archives des Nations Unies à Genève, qui ont publié sur notreHistoire.ch des documents, principalement des photographies, sources du travail des historiens et des journalistes que L’Inédit réunit pour l’occasion. Retrouvez les articles de cette série en cliquant ici.

Quelle soit formelle ou informelle, la sociabilité est un élément essentiel de la diplomatie. Avec l’installation de la Société des Nations (SdN) sur les bords du lac Léman en 1920, elle va également venir constituer une des facettes de l’esprit de coopération connu sous le nom de « l’esprit de Genève ». La sociabilité au temps de la SdN se décline sous différentes formes, elle concerne une multitude d’acteurs et se déploie dans différents espaces. Si elle varie au fil du temps et de l’évolution du contexte international, cette dimension sociale va rester une composante importante du fonctionnement de la première organisation créée pour maintenir la paix et promouvoir la coopération internationale.

Genève, un laboratoire de la diplomatie multilatérale

Le rôle de la sociabilité découle en grande partie du caractère novateur de la SdN. En effet, la création de la Société marque un tournant dans le développement du multilatéralisme moderne et pose les jalons du système international dans lequel nous vivons aujourd’hui. L’organisation offre le premier cadre multilatéral permettant aux Etats membres de se réunir régulièrement sur un pied d’égalité pour discuter de toutes les grandes questions internationales. De plus, afin de garantir le principe de diplomatie ouverte, le public et la presse peuvent assister aux réunions.

A l’époque, c’est très novateur, pour ne pas dire du jamais vu. Genève devient ainsi un laboratoire de la diplomatie multilatérale moderne. A l’occasion des sessions de l’Assemblée qui se tiennent chaque automne, la ville se mue en « capitale morale du monde » en accueillant des chefs de gouvernement, des ministres, des diplomates, des experts, des représentants d’associations privées ainsi que des journalistes et des curieux du monde entier. Effectivement, quelques semaines par an, Genève est la ville où il faut être et où il faut apparaître. Même si elles ne réunissent pas autant de participants, les réunions du Conseil attirent souvent l’attention de l’opinion publique mondiale tandis que, loin des projecteurs, les commissions et les comités techniques de la Société œuvrent tout au long de l’année dans des domaines aussi variés que le commerce, la protection des réfugiés, la santé ou la lutte contre les stupéfiants.

Quelle que soit leur nature, les travaux de la SdN poussent les délégués à rester à Genève pendant plusieurs jours, voire dans certains cas plusieurs semaines. Ils permettent aux différents acteurs de la SdN de se côtoyer aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur des salles de conférence. Les rencontres informelles se révèlent importantes pour recueillir des informations, échanger des opinions, voire même échafauder des compromis. Certains observateurs constatent que cette dimension sociale contribue à renforcer la paix. Débarrassés de la rigidité du protocole diplomatique des visites officielles, les dirigeants qui viennent à Genève peuvent apprendre à mieux se connaitre. Les liens personnels tissés dans la ville du bout du lac contribuent à dissiper les malentendus et à désamorcer les tensions. Cette dimension sociale n’est pas limitée qu’aux dirigeants politiques. Elle s’applique également au corps diplomatique, au personnel du Secrétariat ainsi qu’aux experts et favorise le développement de véritables réseaux transnationaux.

Une « diplomatie d’hôtel »

Les espaces de sociabilité sont très variés. Les hôtels sont sans doute des lieux de rencontres privilégiés. Les discussions entamées dans les salles de conférences y continuent souvent de manière informelle dans la soirée. On parle parfois de « diplomatie d’hôtel », car les établissements sont convertis en ambassades temporaires lors des grands événements diplomatiques. Les salons des grands établissements genevois sont également des lieux d’échanges privilégiés pour les membres des délégations. La journaliste Geneviève Tabouis décrit les discussions qui se tiennent dans le salon vert de l’hôtel des Bergues en 1924 : « Herriot parle de ses débuts au Quartier latin, lorsqu’il prêtait cinq francs à Verlaine pour ses aventures sentimentales (…) Anne de Noailles parle toujours d’amour : ‘A votre avis, quelle est la plus belle des lettres d’amour ?’ Paul Valéry marque sa préférence pour celle de la religieuse portugaise. Herriot préfère celle de Mlle de Lespinasse. Le docte Politis évoque Aspasie » (1).

C’est également dans les grands hôtels qu’ont lieu les dîners officiels et les banquets offerts par les Etats membres ou les autorités locales. Ces événements sont à la fois des occasions de sociabilité et de représentation diplomatique. Le lendemain, il n’est pas rare que la presse relate le déroulement du dîner. Un témoin écrit : « les plats des palaces n’ont pas de patrie, et les vins qui les arrosent constituent une Internationale propice à toutes les conciliations. A côté de la franche fermeté des bordeaux, de la chaleur généreuse des bourgognes, de la vigueur légère des champagnes, se répandent la vive fraîcheur des neufchâtel ou des dézaley, la force corsée des johannisberg, la chaude ardeur des xérès et des portos » (2). Autant dire que les nuits à Genève sont parfois courtes. D’ailleurs, à la fin des années 1920, une commission chargée d’étudier les moyens à mettre en œuvre pour améliorer les travaux de l’Assemblée suggère de limiter le nombre de dîner officiels pour préserver les délégués.

A l'Hôtel des Bergues, les journalistes accrédités auprès de la Société des Nations ont eux-aussi leur banquet.

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

L’organisation de ces événements n’est pas réservée aux diplomates. Par exemple, l’association des journalistes accrédités auprès de la SdN tient chaque année un banquet aussi remarqué qu’attendu. C’est en effet l’occasion pour passer en revue de manière légère et humoristique les grands moments politiques de l’année. Les associations internationales – que l’on qualifierait aujourd’hui d’ONG – organisent également des dîners. D’ailleurs, ces derniers réunissent beaucoup plus souvent des femmes, qui, à l’époque, font cruellement défaut dans les corps diplomatiques nationaux. Or, les organisations féministes savent faire entendre leur voix à Genève. A l’ouverture de la Conférence mondiale du désarmement en 1932, elles font parvenir près de six millions de signatures pour soutenir un désarmement général. Les dîners officiels peuvent prendre une tournure plus mondaine quand ils sont organisés en l’honneur d’éminents intellectuels, de professeurs universitaires, mais également d’artistes, d’acteurs ou d’écrivains qui viennent à Genève attirés par le rayonnement très particulier de la ville. Les grandes réunions de la Société sont également l’occasion pour des associations locales – comme par exemple de Cercle de la presse ou le Club international – d’accueillir des personnalités politiques de renom. Les conférences publiques qui ont lieu en marge des travaux de la SdN sont aussi des occasions sociales pour la population genevoise, qui se presse parfois dans les salles disséminées dans la ville pour écouter des prestigieux orateurs sur la situation politique mondiale. Ces événements sont des moments privilégiés d’interaction entre la Genève genevoise et la Genève de la SdN.

Au-delà des grandes réceptions

Toutefois, les grandes réceptions ne représentent pas les seuls espaces de sociabilité diplomatique à Genève. Les petits restaurants de la vieille ville sont également des lieux de rencontre appréciés. Les hommes politiques traversent parfois la frontière. En 1926, c’est à l’hôtel Léger de Thoiry qu’a lieu la rencontre entre Gustav Stresemann et Aristide Briand, qui marque le rapprochement entre la France et l’Allemagne. Avec la polarisation des relations internationales des années 1930, il faut parfois se rencontrer à l’abri des regards. Des rapports de services de renseignement indiquent que les tenanciers de certains bars recueillent des informations pour le compte de puissances étrangères en exploitant les charmes de leur personnel féminin. Toutefois, un des espaces de sociabilité informels de la Société les plus connus est sans doute le Bavaria. La brasserie située rue du Rhône est appelée la cantine de la SdN, du moins avant l’inauguration du restaurant des délégués au huitième étage du Palais des Nations. C’est là que se rencontre la galaxie qui tourne autour de la Société. Selon les dires de certains, on peut y apprendre ce qui paraîtra dans les journaux le jour suivant. Le Bavaria est également le « bureau » de Alois Derso et Emery Kelen, les deux caricaturistes les plus connus de Genève. Aucun événement politique n’échappe à leurs coups de crayon. Avoir sa caricature exposée parmi celles qui recouvrent les murs de la brasserie est une marque d’importance dans le monde de la Genève de la SdN.

Le banquet de l'association pacifiste (1932).

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

L’atmosphère du Bavaria est loin de celle beaucoup plus feutrée des salons privés, qui constituent un autre espace de sociabilité de la SdN. Le plus prisé est sans doute celui de Madame Barton, qui, au fil des années accueille tout le Gotha de la Société. Un délégué appellera d’ailleurs la femme du consul britannique à qui l’on doit la construction du Victoria Hall la « reine de Genève ». Sa villa au bord du lac devient au fil des années le centre social des délégations et du Secrétariat. L’invitation pour un thé ou un repas est souvent l’occasion de faire des connaissances importantes.

Le restaurant du Palais des Nations est aussi un lieu privilégié d'échange.

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Moins mondains mais tout aussi importants, les clubs de sport, notamment de tennis et de golf sont des lieux de rencontres appréciés par les délégués et les membres du Secrétariat. Les activités nautiques sur le lac Léman permettent également de tisser des liens, même quand l’expérience se révèle « terrifiante », comme celle vécue par Rachel Crowdy lors d’une excursion en bateau à voile avec Fridtjof Nansen. En effet, dans ses mémoires, celle qui a été une des rares femmes à diriger une Section du Secrétariat écrit que l’ancien explorateur norvégien avait fait tout ce qu’on lui avait appris à ne pas faire sur un voilier. Quant à eux, certains délégués et membres du Secrétariat préfèrent suivre le premier Secrétaire général de la SdN Eric Drummond pêcher la truite dans la Versoix. Une activité certes moins effrayante qu’une sortie en voile avec une ancien explorateur polaire, mais tout aussi importante pour tisser des liens sociaux.

De fait, au vu de l’importance de la sociabilité pour la diplomatie multilatérale, il n’est pas surprenant de voir la place que celle-ci a occupé au cours des plus de vingt ans d’existence la Société des Nations à Genève. Encore relativement peu étudiée, elle mérite pourtant d’être examinée de manière plus approfondie, aussi bien pour explorer son rôle politique dans le fonctionnement de la première organisation multilatérale « globale » qu’en tant que facteur d’interaction avec la réalité locale.

Pour accéder aux autres articles de cette série, cliquez ici

Références

(1) Geneviève Tabouis, 20 ans de suspens diplomatique, Paris, Albin Michel, 1958, pp. 24-25.
(2) Louis-Lucien Hubert, A Genève en septembre : la SDN, Albert Messein, Paris, 1929, p. 54.

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres documents sont à consultés dans la galerie consacrée à la SdN

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Carnet

Coll. CRIÉE/notreHistoire.ch

C’est un petit carnet bleu, de ceux, scolaires, dans lesquels on note de longues listes de mots allemands à apprendre par cœur ou de conjugaisons. Dans celui-ci, cependant, point d’énumérations soporifiques, mais le récit frais et enjoué d’un jeune garçon, parti découvrir la région de Champéry en août 1870 avec quelques camarades de son école. Au temps où les photographies étaient réservées aux événements spéciaux et prises, le plus souvent, dans des studios, les pages noircies du carnet sont enrichies de nombreux dessins à la plume et à l’encre brune, relevés quelquefois de traits rouges. Ce compte-rendu est celui de Maurice Cramer, alors élève de l’École Privat à Genève, une institution scolaire privée inaugurée en 1814, année de la Restauration pour accueillir les générations d’enfants des familles patriciennes. Au fil des pages, le déroulement de la journée, les découvertes, les exploits ou les petits malheurs se succèdent dans une écriture encore un peu maladroite.

Les promenades du jeudi

L’École Privat organise régulièrement des voyages pour ses élèves, que ce soient des excursions hebdomadaires appelées « promenades du jeudi », des camps de ski à la saison d’hiver ou des voyages à la découverte de la Suisse en été, principalement dans les Alpes. Selon ses enseignants, les voyages forgent la jeunesse, développent leur sens de l’observation et le goût des sciences naturelles tout en lui permettant de s’imprégner de mille impressions et souvenirs. Un récit, journal de bord, accompagne souvent ces expéditions. Hommage à Rodolphe Töpffer, célèbre Genevois, celui-ci prend parfois la forme d’un « voyage en zigzag », relatant les exploits des participants. Ces mémoires, destinés principalement aux parents des élèves, permettent de se plonger dans une époque où les trajets s’effectuent en train, en bateau à vapeur, en charrette ou à pied, et durant lesquels on jouit de simples bonheurs et de l’esprit de camaraderie.

Ce petit cahier fait partie du fonds d’archives de l’École Privat versé à la CRIÉE, l’institution elle-même ayant fermé ses portes en 1960. Au fil des pages, l’esprit voyage en même temps que son auteur. On mange de la marmotte, dont le goût ne plaît pas à l’enfant, on construit des canaux et l’on escalade des rochers. Mais l’intérêt de cette chronique, dont l’écriture est quelquefois interrompue par des ratures ou des taches d’encre, réside également dans les dessins qui animent les aventures quotidiennes. Ceux-ci n’ont probablement pas été réalisés par l’auteur du texte qui, selon une note de son fils, aurait alors eu sept ans. Ils émanent plutôt d’Ernest Privat, accompagnateur du voyage et membre de la famille dirigeant l’école. Dans ces croquis, l’esprit se veut caustique, à l’instar des dessins de Töpffer qui agrémentait également ses histoires d’images comiques. Dans ce dessin, des rochers aux gueules de loup, dignes d’un conte fantastique, se rient du citadin qui s’est accroché à une branche morte et qui se retrouve coincé, suspendu au-dessus du vide. Un épisode qui marqua sans doute le jeune garçon victime de l’incident et que le dessin nous rapporte toujours aussi fraîchement, 150 ans après être survenu. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres belles pages de cahiers d’écoliers sont publiées par la CRIÉE (communauté de recherche interdisciplinaire sur l’éducation et l’enfance), qui conserve les traces de l’éducation d’autrefois.

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Sur la route de la Lécherette

Suzanne et ses beaux-parents Alix et Eugène Samuel, à l'heure de la pause déjeuner.

Photo Pierre Auguste Chappuis, coll. P. Chappuis/notreHistoire.ch

Le personnage principal sur cette image, c’est clairement la Fiat Torpedo 501 (décapotable) que l’on exhibe au bord d’une petite route au milieu d’un paysage bucolique, ici la route de L’Etivaz au col des Mosses. Les temps ne sont pas encore aux biens de consommation de masse et posséder une automobile relevait d’un certain prestige et d’une étiquette sociale bien précise. La classe populaire n’avait pas les moyens de s’en procurer. La construction de ce modèle 5 – 501 de la FIAT avait comme intention première, dès la sortie du premier conflit mondial, de concurrencer directement les usines Ford sur le marché européen. Le but, à moyen et long terme, était de pouvoir vendre au plus grand nombre une voiture accessible. Ce sera la politique économique et industrielle des décennies à venir avec toutes le incohérences que nous connaissons actuellement (pollution, mondialisation, chômage, délocalisation, fusion).

Le modèle 501 Torpedo sera construit tout au long des années 1920 et atteindra un volume de production de 70’000 voitures environ, ce qui est conséquent pour l’époque et pour un pays comme l’Italie à la sortie de la Première Guerre mondiale.

Cette belle image noir et blanc prise durant ces années-là – les années 1920 que l’on qualifia d’années folles – dégage une belle insouciance et un sentiment de liberté que peut procurer l’automobile. Après les privations, on se libère dans ses gestes et ses mouvements; l’automobile est faite pour cela!

Du point de vie de la composition, cette photo est intéressante car le photographe a cadré la Fiat Torpedo derrière un pylône électrique en bois. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, cela donne une structure à l’image et on a presque l’impression de voir la scène à travers une vitre. Cela rajoute une distanciation que le noir et blanc donne intrinsèquement à l’image. La « scénographie » nous renvoie, bien entendu, au domaine pictural et au déjeuner sur l’herbe. C’est évident. Cela saute aux yeux ! ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Ah, posséder sa première voiture!
Le déjeuner sur l’herbe, une série de photo de toutes les époques sur les pique-niques

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Service du téléphone de la SDN

En 1937, trois opératrices travaillent à la réception des appels téléphoniques.

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Cette série est conçue en partenariat avec les Archives des Nations Unies à Genève, qui ont publié sur notreHistoire.ch des documents, principalement des photographies, sources du travail des historiens et des journalistes que L’Inédit réunit pour l’occasion.

A sa création en 1919, la Société des Nations inclut l’égalité dans son pacte fondateur, une première pour une organisation internationale. L’article 7 stipule que «toutes les fonctions de la Société ou des services qui s’y rattachent, y compris le secrétariat, sont également accessibles aux hommes et aux femmes». Cette ouverture permet à Florence Wilson d’occuper la fonction de cheffe de la bibliothèque dès 1920 et à Rachel Crowdy d’être nommée cheffe de la section des questions sociales et du trafic de l’opium en 1922. Si les femmes sont bien représentées et forment environ la moitié du personnel, elles sont peu nombreuses à accéder à des positions élevées dans la hiérarchie. La plupart d’entre elles occupent des postes qui sont certes indispensables au bon fonctionnement de l’administration de l’Organisation, mais qui sont des fonctions subalternes, comme opératrices téléphoniques ou sténodactylographes.

Le service du téléphone emploie au total entre cinq et six opératrices entre 1920 et 1931, puis quatre de 1932 à 1936. La réduction du nombre d’employées dès les années 1930 s’explique peut-être par l’automatisation progressive d’une partie des appels. Cette photo des opératrices date de 1937. A cette période, le service téléphonique comprend trois opératrices : Alice Tallichet, Ida Milhan et Renée Raymond. Alice Tallichet est née à Genève. Elle entre à la Société des Nations comme téléphoniste en 1922, à l’âge de 32 ans. Quatre ans plus tard, elle est promue responsable du service, poste qu’elle occupera jusqu’à la dissolution de l’Organisation en 1946. Le rôle de téléphoniste consiste ici à établir la communication entre la personne qui appelle et son destinataire grâce à un système dit de commutation manuelle – une pratique qui a disparu en Suisse à partir de la fin des années 1950. Chaque jour, les téléphonistes doivent répondre à un nombre important d’appels estimé à 70 communications par heure selon un rapport sur ce service réalisé en 1936. Il arrive que les délais de réponse aux appels dépassent 4 secondes, un temps d’attente considéré comme trop long selon ce même rapport, mais qui s’explique par le fait que les opératrices sont chargées de réaliser des travaux de rédaction et de comptabilité parallèlement à leur travail téléphonique.

Les employées de sténodactylographie compose l'un des plus grands service du Secrétariat.

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Un seul homme sténodactylographe

Autre profession très féminisée et tout aussi importante pour les services administratifs de la Société des Nations : sténodactylographe. Le service général de sténographie est l’un des plus grands services du Secrétariat. Il est composé presque exclusivement de femmes (plus de soixante en 1937). Seul un homme est recensé dans la liste du personnel : Gaston Paul Briscadieu, employé de 1929 à 1940. Le service des sténodactylographes est dirigé de 1922 à 1941 par Julienne Piachaud que l’on voit au centre de l’image (avec le pull blanc). Cette femme reste inconnue du public. Mais les choses vont peut-être changer grâce à une initiative de la Ville de Genève qui vise à rebaptiser certaines de ses artères avec des noms de femmes qui ont marqué l’histoire de Genève. En effet, le nom de Julienne Piachaud figure dans la liste des personnalités féminines qui pourraient à l’avenir obtenir une rue à leur nom. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres photos du personnel de la SDN, la galerie consacrée à la SDN et une série de documents sonores des Archives de la RTS

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

En attendant le train de midi_139

Georges Davidovics, le bras en écharpe après sa chute. Il est accompagné de son parrain de guerre, Albert Flohr et, de gauche à droite, de Lina Archinard-Guillard, Ninon, Claire et Marinette sur les genoux de leur grand-mère maternelle, Charlotte Champendal-Glayre. (Eté 1946)

Coll. C. Bärtschi-Flohr/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Claire Bärtschi-Flohr, qui relate l’accueil et le séjour, durant l’été 1946, de Georges-Guillaume Davidovics, orphelin et filleul de guerre.

Georges-Guillaume Davidovics, de nationalité française, est né le 24 novembre 1937 à Neuilly-sur-Seine. Son frère, Daniel, est né en 1939. A la fin de la Seconde Guerre mondiale, mes parents ayant appris le décès de leur père, ils ont proposé à leur mère d’inviter Georges pour trois mois à Genève, pendant les vacances scolaires, afin de lui procurer de vraies vacances et essayer de lui redonner santé et joie de vivre après tant de souffrances.

En juillet 1946, George, qu’on appelait affectueusement Georgy, est venu passer les trois mois de vacances d’été chez nous à Genève. Nous l’avons emmené en vacances pendant un mois à Rougemont, dans le Pays d’Enhaut. Il n’avait jamais vu la montagne. Arrivé au sommet d’une pente très raide, tout à la joie de la découverte, il s’est mis à courir comme un fou dans la descente, il est tombé et s’est blessé au bras. Il a gardé le bras en écharpe un certain nombre de jours.

Voici comment Georgy est devenu orphelin puis filleul de guerre de mes parents. Son père était prisonnier avec mon père au Stalag VIIA, près de Moosburg, en Bavière, en 1939 et 1940.

Etienne Davidovicz et mon père, Albert Flohr, se sont évadés ensemble de ce camp. Evasion réussie. Mon père a rejoint sa famille à Genève et a retrouvé une vie normale en Suisse. Etienne, lui, a rejoint sa famille, sa femme et ses deux fils qui avaient quitté Paris et s’étaient réfugiés dans le département du Cher. Il travaillait comme agriculteur.

Etienne a été repéré puis dénoncé. Il était Juif. Le 10 juin 1943, les deux enfants ont assisté à l’arrestation de leur père par la Gestapo, cachés dans un champ de blé. Ce sont des événements qu’on ne peut oublier. En 1946, un jour que nous nous promenions en ville de Genève, dans les Rues-Basses, Georgy s’est tout-à-coup mis à courir sans plus s’occuper de nous. Il est allé se cacher dans une entrée d’immeuble : il avait aperçu deux officiers suisses et il avait cru qu’il s’agissait de la Gestapo !

Interné à Drancy, Etienne Davidovicz a été emmené pour Auschwitz, le 2 septembre 1943. Il a sauté du wagon pour s’échapper une nouvelle fois et les Allemands l’ont brûlé vif au lance-flammes.

Voici le témoignage de mon père, rédigé le 9 novembre 1946, pour demander que la Croix-de-guerre soit octroyée à Etienne Davidovicz à titre postume :

« Etienne Davidovicz, né le 11 mars 1907 à Budapest, prisonnier français au Stalag VIIA, Moosburg. Matricule : 64.845. Etienne Davidovicz a été capturé par les Allemands au cours d’un combat dans lequel il a été blessé à la tête par une balle, ainsi qu’aux jambes par des éclats d’obus.

Pendant sa captivité au Stalag VIIA, il a rendu de grands services à beaucoup de prisonniers français. En effet, parlant couramment l’allemand et s’étant fait une spécialité d’horloger, il a pu gagner de l’argent civil allemand. Cet argent lui permettait de procurer généreusement des vivres, des billets de chemin de fer et cartes d’Allemagne à ceux qui tentaient une évasion. Tout cela gratuitement. Il tenta lui-même, en notre compagnie, et réussit avec nous sa propre évasion par la Suisse (Shaffhouse) en février 1941. Rappelons qu’Etienne Davidovicz étant d’origine étrangère, il s’est, en 1939, volontairement engagé dans les rangs français pour participer à la défense du pays. » Signé Albert Flohr.

Avant la guerre, Etienne Davidovics et sa femme travaillaient dans la Haute couture, à Paris. Lui-même, je crois, était tailleur. En 1946, Madame Davidovicz habitait avec ses fils chez son père, El Dinner, couturier-fourreur, 7, rue des Capucines, Paris 1er.

En 1953, Georges est dans l'Etat de New York et adresse une carte postale à la famille Flohr.

Coll. C. Bärtschi-Flohr/notreHistoire.ch

Nous avons revu Georgy, son frère et leur mère en 1948. Les deux enfants sont venus à Genève et nous avons retrouvé leur mère à Annecy. Elle n’avait pas de visa pour pénétrer en Suisse.

Pendant quelques années, nous sommes restés en contact épistolaire, mais nous ne nous sommes jamais revus car, en 1949, Madame L. Davidovics et ses deux enfants ont émigré aux Etats-Unis. Mme Davidovics se disait dégoûtée de la France. Son mari, Hongrois, s’était engagé volontairement dans l’armée française et des Français les avaient atrocement trahis.

Nous avons encore reçu une carte de Georges en 1953. Il se trouvait à Stamford, Etat de New-York, pour les vacances. Des vacances rémunérées, semble-t-il, car il disait travailler dans une ferme.

Etienne Davidovics est inscrit auprès de « mémoires des hommes », organisme consacré à la Première et la Seconde Guerre mondiale.

Son nom figure également sur le Mémorial de la Shoah. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres photos du séjour de Georges dans la famille Flohr

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Hommage de Maurice Chappaz à Gustave Roud

"Voilà pourquoi nous sommes aujourd'hui devant cette maison..." Maurice Chappaz rend hommage à Gustave Roud, le 19 avril 1997.

Photo A. Burki, coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

En ce début d’automne 2020, alors que «le jour déjà baisse un peu», il y a des souvenirs dont on se souviendra toujours. Ainsi au sujet de cette rencontre qui avait marqué, le samedi 19 avril 1997, le centième anniversaire de la naissance du poète, traducteur, photographe et marcheur en plaine Gustave Roud (1887-1976).

Cette manifestation avait rassemblé une foule d’amis et de connaissances devant sa ferme de Carrouge-le-Jorat. Ce présent «retour sur images», au moment où le Centre des littératures en Suisse romande prépare activement l’édition critique des œuvres complètes à paraître en 2021, évoque particulièrement quelques extraits de l’allocution prononcée par un autre poète, lui aussi disparu aujourd’hui, et pour lequel une édition des «œuvres complètes» serait la bienvenue. Il s’agit de Maurice Chappaz (1916-2009), dont un précédent article de L’Inédit avait rappelé l’aventure de Vocation des fleuves.

Ces deux poètes étaient en effet liés par une longue amitié «aussi attentive que l’humilité du désespoir», selon les propos de Chappaz lui-même:

« Roud. Gustave Roud. Il est né il y a cent ans (dans un autre lieu, pas très loin) mais depuis son enfance il fut éternellement ici. Le temps glisse, je me rapproche si vite de ce qui se noie dans l’ombre et hésite dans notre cœur avec ce toujours qui repasse comme un nuage.

Voilà pourquoi nous sommes aujourd’hui devant cette maison avec la fontaine qui coule, le banc, le jardin, l’ombre de la grange… Une porte s’ouvre. Combien de fois suis-je venu ? Son visage apparaît et il y a ce mélange de confusion et de joie.

Nous lisons aujourd’hui ses livres avec le silence qu’il y a autour. Son acte poétique est en même temps un acte de naissance de Carrouge dans la mémoire collective. En elle frémira le grand adieu temporel de toute une race d’hommes. Il a ressuscité un lieu, il nous a transmis, telle une musique pure, passionnée, nos sources toutes simples. Notre pays a été traversé une ou deux fois par de telles œuvres majeures qui ont fait émerger l’émotion d’une présence et une identité. Campagnes perdues signifie chacun des écrits du poète et résume à l’envers de son aventure une civilisation paysanne: avec l’abîme qu’il peut receler un certain visage du paradis. Pas plus que Roud, je ne puis séparer notre figure intérieure et le pays extérieur. Ils sont réels l’un par l’autre. Le monde purement existentiel est dénué de sens et si nous ne participons pas maintenant à l’éternité, nous n’y participerons peut-être jamais. »

Maurice Chappaz avait terminé son hommage par une pensée adressée aussi à Madeleine Roud, cette «sœur si intelligemment fidèle» dont le jeune écrivain Bruno Pellegrino a récemment retracé la vie sous le titre: Là-bas, août est un mois d’automne. ■

A lire également l’article de Patrick Gilliéron Lopreno sur les portraits photographiques du poète réalisés par Simone Oppliger.

A consulter également sur notreHistoire.ch

Gustave Roud photographié par Simone Oppliger; deux documents des Archives de la RTS: Gustave Roud interviewé par Guy Ackermann et un entretien radiophonique de 1956

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

1ère Assemblée de la SDN

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Cette série est conçue en partenariat avec les Archives des Nations Unies à Genève, qui ont publié sur notreHistoire.ch des documents, principalement des photographies, sources du travail des historiens et des journalistes que L’Inédit réunit pour l’occasion.

Nous sommes le lundi 15 novembre 1920, à l’ouverture de la 1ère assemblée générale de la Société des Nations. «Genève a mis sa parure de fête. Elle est accueillante et jolie dans la profusion des couleurs des 22 cantons confédérés et des drapeaux des 41 pays affiliés à la Société des Nations, relate Le Journal de Genève. Elle est belle dans son cadre d’automne, qu’estompe une légère brume. La rade où les vapeurs battant pavillon se balancent et le coteau de Cologny offrent un incomparable coup d’œil. Là-haut, dominant la cité, Saint-Pierre dresse ses tours. Et, lorsque les cloches de l’antique cathédrale sonnent à toute volée, le soleil a dissipé la brume. Genève apparaît resplendissante… »

Nul radio alors pour diffuser l’événement, même en différé. Le Journal de Genève décrit en détail le cortège avec un enthousiasme débordant, si l’on songe à la mesure, à la retenue même de cet auguste journal des Libéraux conservateurs genevois.

«Et voici, évoluant dans l’éclat du soleil, l’escadrille des aviateurs suisses. Puis, c’est un bruit de fanfare: le cortège des autorités fédérales et cantonales débouche sur le Grand-Quai. Les acclamations redoublent. En tête un peloton de gendarmes, la musique de Landwehr et, précédés d’huissiers en manteaux rouge et blanc, M. Motta, président de la Confédération, MM. Schulthess et Haab, conseillers fédéraux, suivis de MM. Ador et Usteri, délégués suisses… »

C’est l’instant fixé par la photographie. Juste derrière l’huissier marche le président Guiseppe Motta, en charge également des Affaires étrangères. Il est entouré à gauche par Edmund Schulthess, chef du Département de l’économie publique et à droite par Robert Haab, chef du Département des postes et des chemins de fer. Derrière les conseillers fédéraux, on distingue le président du Comité international de la Croix-Rouge (CICR), Gustave Ador, ajustant son haut-de-forme et partiellement caché par la silhouette du président de la Confédération, Paul Usteri, à la tête du conseil d’administration de la Caisse nationale suisse d’assurance en cas d’accident, de celui de Neue Zurcher Zeitung, sans oublier le conseil de banque de la Banque nationale suisse dont il est vice-président.

Le soft power helvétique

Trois d’entre eux (Motta, Ador, Usteri) forment la délégation suisse à l’assemblée de la Société des Nations avec une autre éminente personnalité, Max Huber. Conseiller juridique permanent du Département politique (Affaires étrangères), ce membre et futur président du CICR dirigera à plusieurs reprises la délégation suisse à la SDN, tout comme plusieurs conseils d’administration d’entreprises industrielles et financières.

La délégation suisse: de gauche à droite, Gustave Ador, Max Huber (debout), Giuseppe Motta et Paul Usteri

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Ces grandes figures de la Suisse d’alors incarnent précisément la formule mise au point par Berne pour se positionner dans la recomposition d’un monde fracassé par la guerre de 14-18: une défense des intérêts économiques et politiques sous la bannière de l’œuvre philanthropique de la Croix-Rouge.

Et c’est Gustave Ador qui personnifie le mieux ce soft power de la Suisse à l’international. Sous sa présidence, le CICR a été capable de monter en puissance pour prendre en charge les soldats emprisonnés durant la Grande Guerre, un défi colossal accompli à la satisfaction de l’ensemble des belligérants. Par ses activités industrielles et financières, ce membre éminent des familles patriciennes genevoises peut compter sur un solide réseau international, en France et aux États-Unis en particulier. Ce vénérable libéral conservateur est donc le candidat idéal que le Conseil fédéral sort prestement de son chapeau l’été 1917. Il s’agit d’éteindre le scandale international de l’affaire Grimm-Hoffman causée par une tentative du conseiller fédéral Arthur Hoffman de favoriser une paix séparée entre le Reich allemand et le gouvernement issu de la première phase de la révolution russe. Et c’est comme ministre des Affaires étrangères, puis comme président de la Confédération que le toujours président de fait du CICR s’engage avec ses collègues pour que la Suisse intègre la Société des Nations et que son siège soit établi à Genève. Un objectif ambitieux pour un État dont l’état-major de l’armée penchait résolument du côté de l’Allemagne, un empire qui était depuis la fin du XIXe siècle le plus important partenaire commercial de la Suisse.

La démocratie alliée de la SDN

Dans son discours devant l’assemblée générale de la SDN de ce mois de novembre 1920, Guiseppe Motta évoque un autre écueil qu’il a fallu réduire pour que Genève accueille le siège de l’organisation définie par le traité de paix de la Conférence de Versailles: la révolution bolchévique.

«La liberté politique n’est plus seulement un idéal individuel, mais un moyen puissant de diminuer, dans la lutte pour la vie, les inégalités initiales si ce n’est de réaliser l’égalité permanente de conditions qui, elle, est condamnée, pour le bien même de l’humanité, à n’être jamais qu’une folle chimère», affirme Guiseppe Motta.

De 1920 à 1929, la Société des Nations a tenu ses dix premières Assemblées dans la salle de la Réformation, située entre la rue du Rhône et la rue Versonnex. L'Hôtel Victoria, qui la jouxtait, abritait les bureaux du Secrétariat de la SDN lors des réunions de l'Assemblée.

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Et le Tessinois de marteler une conviction partagée par les pères fondateurs de la SDN: «La démocratie apparaît comme l’obstacle le plus solide à la violence, au désordre et aux dictatures des minorités, mais elle ne remplit sa fonction essentielle d’éducatrice et de pacificatrice que parce qu’elle ouvre et élargit les voies aux aspirations collectives les plus généreuses et aux évolutions sociales les plus hardies. C’est par ce trait et je dirais même par cette parenté morale que la démocratie est l’alliée de la Société des Nations.»

Les bolcheviques russes étaient la hantise des négociateurs européens réunis à Paris en 1918 et 1919, d’autant qu’ils inspirèrent des projets révolutionnaires en Allemagne, en Autriche et ailleurs. Et la grève générale déclenchée en Suisse en novembre 1918 fit craindre en Suisse comme à l’étranger que le pays alpin ne devienne un nouveau foyer d’agitation révolutionnaire. Difficile dès lors de choisir Genève pour accueillir une organisation internationale censée aussi répondre au péril rouge, avec notamment l’Organisation internationale du travail. 

Un risque que les autorités suisses ont résolument combattu. Dans son Bulletin périodique de la presse suisse de mars 1919, le ministère de la guerre français relève à la rubrique « Le bolchevisme en Suisse » que «le gouvernement fédéral poursuit son œuvre d’épuration: il a de nouveau, dit le Bund (22.02.19), expulsé quelques étrangers bolchevistes révolutionnaires» ; et notamment le Russe Chapiro (Bund, 23.02.19).»

Le Bulletin poursuit: «Avec le bolchevisme russe, c’est maintenant le bolchevisme allemand que craint la Suisse; le Berner Tagblatt, (24.02.19, 2e éd), redoute à cet égard la contagion bavaroise: le Conseil fédéral devrait fermer complètement la frontière, tant que ces désordres sévissent en Allemagne. On ne peut plus avoir égard aux intérêts privés. Il faut que la révolution limite à l’Allemagne son incendie et que nous nous protégions par tous les moyens contre les étincelles. Si les autorités trouvaient enfin le courage de prendre au collet ceux qui excitent et intoxiquent le peuple dans la presse, de faire passer en conseil de guerre pour trahison tous ceux qui par la plume ou par la parole invitent les soldats à la désobéissance, le calme régnerait bientôt.» 

Le traumatisme de 14-18

Cela dit, l’objectif premier de la SDN est bien sûr l’instauration d’une paix durable entre les Nations dans ses dimensions politiques, économiques, culturelles et sociales. Dans son ultime ouvrage, Le monde d’hier, souvenir d’un Européen, l’écrivain Stephane Zweig restitue avec émotion le climat qui accompagne la naissance de la SDN, en se remémorant son séjour à Zurich et à Genève: «Celui qui a vécu ce temps-là se souvient que les rues de toutes les villes retentissaient de cris d’allégresse pour accueillir Wilson (le président des États-Unis, ndr) comme le sauveur du monde, que les soldats ennemis s’étreignaient et s’embrassaient; jamais il n’y eut en Europe autant de foi que durant ces premiers jours de la paix. Car il y avait enfin place sur la Terre pour le règne si longtemps promis de la justice et de la fraternité; c’était enfin, maintenant ou jamais, l’heure de cette Europe unie dont nous avions rêvé. L’enfer était derrière nous, qu’est-ce qui pouvait encore nous effrayer? Un nouveau monde commençait. »

Mais quelques pages plus loin, le Viennois déchante: «Chacun sait aujourd’hui — et nous étions un petit nombre à le savoir à l’époque déjà (les années1920, ndr) — que cette paix avait été l’une des plus grandes, sinon la plus grande possibilité morale de l’histoire. Wilson l’avait reconnu. Dans une vaste vision, il avait tracé le plan d’une entente véritable et durable. Mais les vieux généraux, les vieux hommes d’État, les vieux intérêts avaient déchiré et mis en pièces, réduit à des chiffons de papier sans valeur cette grande conception. La promesse sacrée, faite à des millions d’hommes, que cette guerre serait la dernière, cette promesse qui, seule, avait pu engager à mobiliser leurs dernières forces des soldats déjà à demi déçus, à demi épuisés et désespérés, fut cyniquement sacrifiée aux intérêts des fabricants de munitions et à la fureur des politiques qui surent sauver triomphalement, contre l’exigence sage et humaine de Wilson, leur fatale tactique des conventions et des délibérations derrière des portes closes.»

C’est le constat brutal d’un écrivain jeté sur les routes de l’exil par l’expansion de l’Allemagne nazie sur l’Europe. Après avoir achevé Le Monde d’hier, Stefan Zweig mit fin à ses jours le 22 février 1942 à Petrópolis, au Brésil. C’est l’année où le déchaînement génocidaire des nazis connait ses premiers revers face à l’Armée rouge de Staline. À l’issue de ce désastre humain bien pire que la Première Guerre mondiale, l’Organisation des Nations Unies reprend le meilleur de la SDN, tout en cherchant à combler ses faiblesses, comme de favoriser prudemment dans les territoires colonisés le droit des peuples à disposer d’eux même. Un principe guidant les Quatorze points du programme de paix de Woodrow Wilson dont les peuples colonisés avaient été exclus, fautes d’être suffisamment civilisés par l’œuvre coloniale, selon la ferme conviction du président américain, comme de ses homologues européens, au moment du Traité de Versailles.■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres documents sur la Société des Nations

Recevez les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Articles précédents

Ne ratez aucun article.

Recevez les articles de L’Inédit en vous abonnant à notre newsletter.

Merci pour votre inscription!