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La centrale nucléaire de Lucens

Le 29 décembre 1967, les premiers essais dans la Centrale sont concluants. André Durussel travaille alors comme opérateur du réacteur. Il participera ensuite au démantèlement de la Centrale.

Coll. A. Durussel/notreHistoire.ch

L’arrêt automatique du réacteur (scram) de la petite Centrale nucléaire de Lucens, le 21 janvier 1969, mettait une fin brutale, mais définitive, à cette installation en caverne. Elle avait produit pour la première fois en Suisse du courant électrique d’origine nucléaire sur le réseau interconnecté de la Compagnie vaudoise d’électricité, comme elle se nommait à cette époque (aujourd’hui Romande Energie), cela en date du 21 janvier 1968.

Tout avait pourtant bien commencé et les premiers essais de physique du réacteur, le 29 décembre 1967, chargé avec ses premières barres d’uranium, avait démontré le bien-fondé de cette conception et de cette filière typiquement suisse. Il s’agissait en effet d’un réacteur dont l’eau lourde (D²O) était le modérateur des neutrons émis par la fission. Les 73 éléments d’uranium 235 étaient individuellement refroidis par un gaz caloporteur, le CO². Ce dernier, à environ 380 °C., était ensuite dirigé par deux soufflantes dans les deux échangeurs de chaleur qui, produisant la vapeur d’eau, actionnaient une turbine à vapeur conventionnelle et son turbo-générateur accouplé en bout d’arbre.

Une teneur en humidité trop élevée

Les actualités de l'été 1969 reviennent sur l'accident à la Centrale de Lucens et filment les premières opérations de contrôle (le son est manquant).

Emission Carrefour du 1er juillet 1969, coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Ces deux grandes soufflantes à axe vertical, qui assuraient ainsi la circulation forcée du gaz carbonique dans chacun des 73 éléments logés leur « tube de force », fonctionnaient normalement, mais la teneur en humidité du gaz (en ppm) était légèrement trop élevée. Cette humidité provenait d’une défectuosité des joints de barrage rotatifs au bas de ces soufflantes: ils n’étaient pas absolument étanches. De l’eau s’était accumulée au pied de certains tubes de force. Elle a empêché, lors d’un redémarrage, la circulation du gaz carbonique dans tous les tubes de force et c’est elle qui a provoqué la corrosion des gainages des éléments d’uranium, puis la fusion de quelques kilos d’uranium de l’élément No 59 en particulier.

Ces joints rotatifs des soufflantes avaient déjà fait l’objet d’améliorations de la part du constructeur, mais ils demeuraient un souci permanent de l’équipe d’exploitation, cela surtout après une première marche d’endurance. Il faut peut-être préciser ici que, dans les filières actuelles à eau bouillante et à eau pressurisée, le combustible (uranium) est gainé avec une enveloppe en acier inoxydable résistante à l’eau. Ce n’était pas le cas à Lucens, car les ailettes des gainages qui entouraient les barreaux d’uranium étaient en magnésium.

Ces ailettes furent soumises à l’action corrosive de ces résidus d’eau dans le gaz carbonique. Certains canaux de circulation furent ainsi obstrués, en particulier au pied de l’élément N° 59 déjà mentionné. Comme ce gaz carbonique destiné au refroidissement ne circulait plus, cet élément a atteint une température anormale de plus de 600° C. Sa gaine en magnésium, ainsi qu’une partie de l’uranium lui-même, entrèrent alors en fusion, en endommageant le tube de force lui-même.

La salle de commande n’est pas avertie

De plus, tous les éléments n’étant pas équipés d’une mesure de température individuelle, la salle de commande ne fut donc pas avertie de cette anomalie dès le début de la prudente  montée en puissance du 21 janvier 1969. L’arrêt automatique du réacteur se produisit quelques fractions de secondes après la rupture du tube de force No 59, déclenché par la brusque perte de pression du circuit du gaz carbonique caloporteur, tandis que tous les instruments de surveillance en salle de commande donnaient l’alarme.

Après un bref instant de surprise bien compréhensible, l’ingénieur de quart et son équipe prirent toutes les mesures nécessaires pour garder le contrôle des installations et de leur refroidissement, alertèrent les autorités fédérales et cantonales. Ils procédèrent aux premières investigations, ainsi qu’à la récupération de l’eau lourde du modérateur, dont la cuve en alliage d’aluminium avait été endommagée.

En 1999, la Radio Télévision Suisse a retrouvé des témoins de l'accident.

Emission Tout à l'heure du 22 janvier 1999, coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Aucune réparation possible, il faut démonter le réacteur

Les semaines qui suivirent furent consacrées à d’autres investigations, en particulier sur le système de défournement par le bas, réalisées au moyen d’une petite caméra de télévision improvisée. Elles montrèrent qu’un démontage du réacteur était inéluctable, toute réparation étant jugée impossible. Ce démantèlement fut une première en Suisse. Il s’acheva trois années plus tard, en 1972-1973. Le bon niveau de formation du personnel demeuré sur place a grandement facilité ces importants travaux. Le démantèlement de la Centrale nucléaire de Mühleberg, actuellement en cours dès le 20 décembre 2019, n’est donc pas une « première » en Suisse, bien que sa puissance en MWe était 150 fois plus grande.

A Lucens, ces travaux se sont déroulés sans accident, ni irradiation ou contamination de personnes ou atteintes à l’environnement, contrairement aux rumeurs qui circulent encore parfois dans la région. Le site, complètement dénucléarisé, est devenu aujourd’hui un dépôt souterrain géré par les Archives cantonales vaudoises (DABC) pour des objets précieux de nos musées. ■

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Genève, un roller

Coll. C.-A. Fradel/notreHistoire.ch

Lorsque j’habitais à Paris, je participais presque chaque semaine aux deux randonnées en rollers des vendredi soir (niveau confirmé) et dimanche après-midi (tous niveaux). Ces randonnées comptent parmi les rares choses qui m’ont manqué en venant habiter en Suisse. Il me reste la sensation euphorisante de prendre possession de la ville, tout trafic bloqué pour laisser passer le cortège de centaines, voire de milliers de patineuses et de patineurs de tous âges et de tous milieux. Il me reste la sensation humainement si rassurante d’être un petit élément faisant partie d’un grand tout, filant comme des flèches dans le même effort, levant ensemble les bras pour indiquer d’aller à droite, à gauche, de ralentir pour cause d’obstacle ou de personne ayant chuté. Je n’oublierai jamais le sentiment de privilège et de victoire lorsque nous avons descendu les Champs-Elysées ou lorsque nous avons fait une pause à l’intérieur du Grand Palais!

À Lausanne, j’ai entendu parler plusieurs fois des descentes de la ville en rollers dans les années 1990. Je ne pense pas avoir l’audace de m’y essayer un jour, mais j’ai beaucoup d’admiration pour les doux dingues qui s’y risquaient et s’y risquent sans doute encore. Voici mon enquête sur l’époque où Lausanne était une capitale du roller.

Le quad et starway pour une nouvelle culture urbaine

Dans les années 1980, la glisse urbaine est en vogue. Les petites roues des skates et des patins usent le bitume des villes suisses, comme de toutes les métropoles européennes et américaines. Lausanne et Genève deviennent de hauts lieux de la glisse et du quad en particulier, c’est-à-dire les patins aux roues disposées en carré. Mais savez-vous que le patin à roulette aurait été inventé par un Belge en 1760 ? Il ressemblait au roller inline que nous connaissons aujourd’hui, c’est-à-dire un patin avec les quatre roues alignées dans l’axe, à l’instar de la lame du patin à glace qu’il était d’ailleurs destiné à remplacer durant la saison estivale. C’est un siècle plus tard, en 1863, que le quad est inventé, par un Américain cette fois.

La mode du roller débarque en Suisse romande au début des années 1980.

Emission Un jour une Heure du 17 avril 1980, coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Pourquoi un tel engouement à la fin du XXe siècle ? Techniquement, on peut l’attribuer à l’invention des roues en polyuréthane, permettant une glisse plus agréable, sûre et variée, en quad comme en inline, ainsi qu’en skate d’ailleurs. Socialement, c’est la diffusion de la culture urbaine et populaire des Etats-Unis couplée à la production industrielle qui assurent le succès de la glisse urbaine.

Mais cela ne suffit pas à tout expliquer. Une jeune fille nous donne une piste dans l’émission Un jour une heure du 17 avril 1980 : « On arrive à remarquer qu’on est quelqu’un. » Les jeunes, adeptes du patin ou non, se retrouvent tous dans ce désir : avoir l’impression d’exister. Différemment, peut-être. En patins, il s’agit d’étonner les passants, de se défouler sans complexe, d’aller plus vite et plus loin que tout le monde, bref de s’éprendre de la liberté.

Une autre jeune fille témoigne dans le même reportage : « C’est le moteur alternatif, je trouve. On n’est pas une voiture et on ne pollue pas l’air. Il y aura moins de voitures quand tout le monde fera ça. » Notons l’avant-goût de conscience écologique, bien avant les manifestations des jeunes pour le climat, et une autre caractéristique de l’esprit du patin qui rassemble les jeunes quelle que soit l’époque : la pensée alternative, le questionnement des limites et des conventions.

Les rollers avant la trotinnette!

Mon compagnon, patineur depuis 1990, m’a raconté qu’à l’époque, les patins Starway étaient incontournables sur l’arc lémanique, notamment pour ses roues baptisées « Kryptonics » et surnommées par les aficionados « les Kryptos ». Tout le monde avait des Starway, m’assure-t-il : c’étaient les meilleurs patins ! Il en a d’ailleurs toujours une paire.

Basée à Saint-Légier dans les hauts de Vevey, la société Starway fabrique depuis 1987 des patins. Guy Kramer m’explique que sa société produisait à l’époque 20’000 paires par an, écoulées majoritairement en Suisse romande. Aujourd’hui bien sûr, ce n’est plus l’effervescence des années 1980 où l’engouement pour le patin touchait même le domaine de la restauration ! Au restaurant branché Rollerball à Genève, les serveurs ne faisaient pas le service en baskets mais bien en patins. Guy Kramer, amoureux de l’esprit sportif, me raconte aussi au téléphone, la voix pleine de sourire, la belle ambiance qui régnait dans le milieu du patin et ses quelques exploits de l’époque accomplis pour le pur plaisir, comme la traversée de la Suisse. Aujourd’hui, c’est la trottinette qui devance en popularité et en part de marché les skates et les patins. À la surprise générale du milieu, avoue Guy Kramer. Starway est toujours en activité, à plus petite échelle, et continue de prendre les commandes de celles et ceux qui n’ont pas succombé à l’appel du inline, préférant rester fidèles au quad.

Le inline et Ivano l’intrépide Lausannois

Le Woodstock du roller pour le 1er International Roller Contest à Lausanne en 1994.

Emission Fans de sport du 21 août 1994, Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Les années 1990 voient en effet l’essor d’un nouveau type de glisse : le roller inline. Le vocable anglais roller (abréviation de roller skating) se popularise à côté du terme français patin. Et Lausanne devient la capitale romande du roller. Ouchy est le point de rassemblement de la crème des patineurs. C’est là que les intrépides en mettent plein la vue avec des figures plus osées les unes que les autres. C’est là que toutes les réputations se font.

Lausanne accueille également des compétitions, par exemple la première édition du International Roller Contest qui fait de Vidy le « Woodstock du patinage » selon le journaliste Bernard Heimo dans ce reportage de 1994. Il résume d’ailleurs très bien les raisons de la popularité du roller : c’est aussi bien un sport de famille qu’un sport extrême, donc il y en a pour tous les goûts, et surtout c’est « un état d’esprit, une façon de vivre ».

Pour Ivano, le patin à roulettes est devenu une raison de vivre, dangereusement… mais libre.

Emission Tell Quel du 20 mai 1994, coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Une façon de vivre, exactement : c’est ce qui transparaît tout au long de ce beau reportage pour l’émission Tell Quell en 1994 dans lequel les rebelles deviennent des héros, au premier chef l’attachant Ivano Gagliardo. Car c’est encore autre chose qu’une compétition qui fera de Lausanne un lieu mythique du roller dans les années 1990 : les descentes à toute berzingue depuis les hauts de la ville jusqu’au bord du lac. Ivano Gagliardo en est le meneur, suivi à la trace par une dizaine de jeunes. Il faut le regarder, le bienveillant Ivano, faire signe aux voitures de ralentir et inviter sa clique à la prudence aux passages critiques. Il faut les regarder, ces patineurs volant sur le bitume, faire la nique aux voitures, chercher la vitesse et rajouter quelques cabrioles. Il faut les regarder pour sentir une irrépressible envie de liberté nous envahir et nous flanquer des petites roues dans le cœur pour le reste de la journée !

Un esprit de famille

Les descentes lausannoises regroupent alors des personnes de tous horizons, sans aucune discrimination. Le reportage de 1994 montre bien cette mixité sociale en choisissant de faire le portrait d’Ivano Gagliardo, ouvrier moquetteur, et de son ami David, licencié en biologie de l’EPFL. L’écrivaine lausannoise Claire Genoux, qui a participé à ces folles équipées, me le confirme aussi : « Il y avait peu de filles par exemple, mais nous étions très bien accueillies et immédiatement acceptées, nous formions une famille. » Cet esprit était même typique du milieu du roller en général où il régnait une ambiance d’entraide plus que de compétition, et ce même au sein des compétitions.

Pâques 1984, l'avenue du Théâtre, à Lausanne, appartient à un roller.

Coll. M. Desarzens/notreHistoire.ch

Claire Genoux précise qu’il y avait aussi une composante de marginalité dans cette petite communauté, d’opposition à l’ordre établi, même si c’était sans agressivité. Cela confirme ce que décrit Ivano dans le reportage : « Quand on est en patins, on a l’impression que tout le monde sait qu’on existe. Le patineur provoque, mais il aimerait se faire accepter. » Il suscite l’émerveillement, le choc, la jalousie… mais finalement, il nous interroge sur notre propre désir de liberté. L’amie d’Ivano, hôtesse de l’air de profession, évoque ainsi le sentiment qui l’envahit à regarder son cher patineur : « C’est un petit bout de rêve dans la journée. C’est comme si un danseur de ballet allait faire quelques pas de danse au milieu de la route. C’est beau. »

La ligne 5 pour remonter jusqu’à Epalinges

Se confronter à soi-même, à la ville, à la vie : voilà en fait le véritable enjeu des descentes, plus que le shoot d’adrénaline. Comme le dit Ivano : « Ça nous fortifie de savoir qu’on peut prendre des risques et être chaque fois à la hauteur de ces risques. » Mais chacun selon ses capacités. Claire Genoux mentionne par exemple qu’il y avait les prudents empruntant la ligne 5 du bus pour remonter en direction d’Epalinges et puis les téméraires qui se faisaient tracter par les véhicules, à l’instar des frères Lenoir, Luc surnommé « le patron » et David qui gère aujourd’hui le skatepark de Sévelin. Et si la réussite est au rendez-vous en bas de chaque descente, pourquoi ne serait-elle pas au rendez-vous d’autres défis ? Le tremplin est peut-être le même pour sauter en rollers et dans la vie.

La topographie de Lausanne limite fortement l’organisation de randonnées longues et tous niveaux. Le groupe autogéré de patineurs des années 1990 ne s’est jamais institutionnalisé pour cette raison, mais surtout parce que personne ne voulait fédérer et gérer un grand groupe. Même si certains sont restés en contact, le groupe a donc fini par se disperser.

Mais dans d’autres villes du monde, des randonnées en rollers de plusieurs heures, dans un environnement plus plat permettant d’aligner les kilomètres, sont devenues des traditions hebdomadaires, notamment à Paris depuis le milieu des années 1990 avec deux associations organisatrices (Rollers & Coquillages et Pari-Roller). Plusieurs villes suisses, dont Genève, organisent également des randonnées qui ont lieu le lundi soir de mai à septembre. Découvrir la ville autrement, laisser les soucis quotidiens sur le trottoir, faire partie d’une communauté bienveillante : qui ne serait pas grisé par l’expérience ? Pour moi qui suis nostalgique des randonnées parisiennes, regarder Ivano descendre Lausanne avec tant d’élégance et de légèreté me donne immanquablement des frissons de plaisir. C’est décidé : dès que Genève organise une rando, je rechausse mes rollers ! ■

Poursuivre sa lecture

1. L’histoire du roller sur les sites rollerenligne et nightskate.
2. Deux articles de presse dans La Tribune de Genève et 24 Heures
3. Et un film complet sur Ivano Gagliardo par le même réalisateur que le reportage de Tell Quel (dans lequel on voit Ivano et son amie hôtesse de l’air se marier en roller et ouvrir leur commerce !)

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Michel Simon à la Télévision genevoise

Michel Simon, sur le plateau de la Télévision Genevoise, début 1954. Il est filmé par Jean-Jacques Lagrange (de dos), en compagnie du maquilleur Jean d'Estrée.

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

Jean-Jacques Lagrange, un des fondateurs de la RTS, fait revivre dans cette série consacrée à l’histoire de la Télévision les premières heures de ce média qui va transformer la société des années 1960. Son premier article mettait en lumière le système D des pionniers genevois, leur vision, et le soutien des autorités. Après quelques mois de préparation, ils se lancent. Nous sommes en janvier 1954.

Tout le monde parle de télévision mais personne ne l’a jamais vue, ce qui va changer avec la naissance de la Télévision Genevoise. Son lancement officiel est organisé au Palais Eynard devant tout le gratin politique de Genève, de Suisse romande et les pontes des P.T.T et de la SSR. Le télécinéma 16mm Radio-Industrie a été installé dans un local adjoint à celui de l’émetteur qui envoie l’image et le son depuis la tour tubulaire de l’Institut de physique, avec vue directe sur le Palais Eynard où un poste TV est installé.

Dans l’après-midi une répétition est faite… et crac ! L’émetteur son tombe en panne ! Panique vite maîtrisée : des techniciens radio tendent une ligne son du bâtiment de l’Institut de physique par-dessus la rue des Bains jusqu’au central de Radio-Genève où aboutissent les lignes fixes pour l’Université. De l’Uni, une ligne est tirée sur les arbres du Parc des Bastions pour atteindre le Palais Eynard où deux haut-parleurs sont cachés derrière des rideaux. Le soir, ni vu ni connu, l’émission passe comme une lettre à la poste.

C’est la sensation : pour la première fois les invités voient sur un écran TV un vrai programme de télévision qui met en valeur les atouts de Genève et montre les possibilités de ce nouveau média.

« Notre télévision s’ouvre à l’espérance »

Au cours de cette cérémonie de lancement de la Télévision Genevoise, le maire de la ville, Albert Dussoix, prononce une allocution véritablement prospective sur l’avenir de la télévision dans la cité et en Suisse. En voici les principaux extraits :

Le 28 janvier 1954, la Télévision Genevoise diffuse sa première émission au Palais Eynard, en présence des autorités. Le maire de Genève, Albert Dussoix, prononce l'allocution officielle.

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

« Loin de nous la pensée d’avoir voulu faire concurrence au poste émetteur officiel de Zurich. Mais Genève, que nous avons promis de servir de toutes nos forces et qui a droit à notre premier élan, ne pouvait demeurer à l’écart de cette tentative nouvelle d’information rapide et de diffusion des idées (…)

Nous ne sommes qu’à une période d’essais et il faudra plusieurs mois encore pour mettre au point nos installations et pouvoir offrir à nos concitoyens toutes les satisfactions qu’ils espèrent retirer de votre action. Pour l’instant notre « télévision » s’ouvre à l’espérance et les sympathies actives qu’elle rencontre sont un heureux présage. Nous espérons de tout notre cœur que la télévision genevoise contribuera au développement de la télévision suisse, qu’elle répandra rapidement les bienfaits de la science et permettra également de faire connaître les événements du jour (…)

Un poste émetteur tel que celui de Genève doit faire connaître notre actualité : il contribuera à mettre l’accent sur l’existence et la nécessité de notre culture latine au sein de notre communauté nationale. Sur le plan international, il répondra aux besoins des organisations internationales qui ont leur siège sur notre territoire, en mettant à leur disposition ce nouveau moyen d’expression qu’elles réclament depuis longtemps déjà. Il n’est pas dans notre idée que Genève soit, par la suite, une station de télévision complètement indépendante. Nous sommes persuadés que le développement de la télévision se fera d’ailleurs sur le plan des échanges entre nations.

Permettez-moi, en terminant, d’adresser mes vives et sincères félicitations à tous ceux – professeurs, ingénieurs, techniciens, ouvriers de l’Institut de physique, ainsi qu’aux animateurs du Centre de Mon Repos – qui ont fait et poursuivent un magnifique effort en vue de permettre un rapide départ de la télévision genevoise avec des appareils encore incomplets par suite de retards de livraison.

Grâce à leur activité incessante, et grâce à l’appui et la compréhension de nous espérons rencontrer encore auprès des P.T.T et de la Société Suisse de Radiodiffusion, nous serons ainsi en mesure d’apporter notre contribution au développement de la Télévision dans notre pays, pour le plus grand bien de Genève et de la Suisse tout entière. »

Lancement d’un programme régulier

Mais René Schenker et Albert Dussoix en veulent plus. La Ville vote un crédit spécial pour des émissions hebdomadaires à partir du début mars, à l’occasion du Salon de l’Auto, programme qui va continuer jusqu’aux vacances d’été. Ce qui veut dire que l’équipe de Mon Repos se lance dans une production régulière de sujets d’actualité, de sport, de petits reportages ou documentaires tout en continuant le travail journalier à Radio-Genève ! Robert Ehrler et Edouard Brunet sont « détachés » des tâches radio pour pouvoir se consacrer à 100% à faire des films et à entretenir la technique du studio.

De nouveaux collaborateurs viennent compléter le Groupe de Mon Repos : Lily Boïty, une monteuse de ciné-club amateur, Albert Krähenbuhl, un vieux caméraman documentaire et Roger Bimpage que René Schenker indemnise modestement à la pige. Il y a aussi des bénévoles de la radio comme Georges Milhaud, Georges Marny, Jean-Paul Darmstetter, des comédiens comme Isabelle Villars ou René Habib et Jean-Louis Roy, un gamin en culotte courte mais un fou de cinéma qui a déjà tourné des petits films en super8.

Le bout-à-bout de la Télévision Genevoise, dont le générique a été dessiné par Jean-Jacques Lagrange. La musique est de Louis Rey.

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Pour assurer un programme cinq fois par semaine, la production du Groupe de Mon Repos ne suffit pas et René Schenker fait la chasse aux films gratuits : CFF, SNCF, Nations Unies, US Information Service, Office Français du Tourisme !

Le bulletin « bricolé » pour les douze premiers téléspectateurs

Comme la presse n’est pas intéressée à annoncer les programmes de la Télévision Genevoise, René Schenker décide de publier un bulletin hebdomadaire gratuit. Ce sera La boîte à images pour lequel je dessine le logo ainsi que d’autres illustrations gravées dans les stencils (les photocopieuses n’existent pas) qui accompagnent l’éditorial de René Schenker, le programme des émissions de la semaine, des nouvelles sur les productions en cours à Mon Repos et de courtes infos sur la télévision dans le monde glanées dans la presse et dans le bulletin de l’UER.

Chaque jeudi soir, Jacqueline Regamey tape les textes sur stencils en laissant des espaces pour mes petits dessins improvisés sur le champ et le reste de la nuit se passe à tirer, agrafer et mettre sous enveloppe le bulletin qui sera envoyé aux téléspectateurs qui en ont fait la demande.

Pour annoncer ses programmes, la Télévision Genevoise publie un bulletin hebdomadaire, "La boîte à images", tiré sur stencil. Le dernier numéro sortira le 30 octobre 1954.

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

Car des téléspectateurs, il y en a ! Une douzaine d’abord puis la liste d’adresses s’allonge avec les bistrots qui se dotent d’un poste TV et des privés, une bonne cinquantaine, dont certains téléphonent après l’émission pour dire si la réception technique était bonne. Car l’émetteur est capricieux, surtout le quartz de l’ampli son que les étudiants doivent bricoler chaque jour comme ils doivent laisser entrouverte la porte du local émetteur pour éviter des interférences dans l’image ! C’est vraiment le temps des pionniers qui va se prolonger jusqu’à mi-juin 1954.

Ce bulletin assure un lien entre les rares spectateurs et la Télévision Genevoise. Il est le seul témoin des réactions du public qui s’épanche dans des lettres et téléphones pour féliciter l’équipe de Mon Repos ou pour râler parce que le son ou l’image sont imparfaits. Déjà il y a ceux qui rouspètent car on ne leur a pas proposé tel spectacle ou telle retransmission d’événements qui se passent à Genève. Une impatience qu’il faut calmer en rappelant les moyens modestes de la Télévision Genevoise et les limites techniques de cette TV expérimentale.

Les programmes d’un soir sont exclusivement composés de film 16mm mis bout-à-bout sur une grande bobine avec des annonces de speakerines pré-enregistrées et post-synchronisées. La bobine est ensuite portée à l’Institut de physique où se trouve le Télécinéma 16mm.

Enfin une caméra synchrone !

Il devient urgent de pouvoir enregistrer des annonces en son synchrone pour faciliter la gestion de ces programmes quotidiens. Après de vaines recherches dans les commerces d’appareils photos, je trouve dans le magazine American Cinematographer une caméra professionnelle que René Schenker commande aussitôt. Une photo immortalise la réception de cette première caméra 16mm blimpée son optique Auricon Pro CM71 qui facilite la tâche et permet de faire des reportages avec son sur des bobines de 60 mètres.

Jean-Jacques Lagrange inaugure la caméra Auricon Pro CM71, avec bobines 16 mm de 60 m et enregistrant le son synchrone sur piste optique

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

La finale de foot piratée !

La tenue en Suisse du championnat du monde de football, en juin 1954, offre des possibilités de populariser la télévision. L’Eurovision naissante va retransmettre les matchs que la TV Suisse débutante à Zurich diffusera sur ses antennes de l’Uetliberg et du Bantiger. La Télévision Genevoise ne fait pas partie de la SSR et de l’UER et il semble difficile d’obtenir des droits de retransmission d’autant plus que les P.T.T ne peuvent pas (ou ne veulent pas?) assurer une liaison hertzienne du Bantiger sur Genève alors qu’ils sont déjà surchargés par les retransmissions des différents stades suisses.

René Schenker obtient pourtant de pouvoir diffuser en différé les résumés filmés produits chaque jour par la TV Suisse de Zurich et qui parviennent le lendemain à Genève par poste « hors sac ». La demande du public est grande comme est frustrante la perspective de ne pas avoir en direct les demi-finales et la finale.

René Schenker et les techniciens de Mon Repos décident donc de tenter une captation pirate de l’image de l’émetteur italien du Monte Penice que l’on peut capter sur le Salève! Le restaurateur du téléphérique autorise la pose d’une tour tubulaire pour capter l’image de la RAI et la renvoyer sur l’émetteur de la TV Genevoise. C’est ainsi que les spectateurs peuvent voir les images des matches de demi-finale et la finale en direct commentés en studio par Humbert-Louis Bonnardelly. Certes l’image n’est pas très bonne et le son plusieurs fois interrompu. Ces pannes de son sont l’objet d’un petit commentaire dans le bulletin de la « Boîte à image » qu’il est amusant de relever :

…de nombreux spectateurs ont immédiatement pris le son du reportage de Squibbs sur la radio romande. Quelle ne fut pas notre joie d’apprendre, quelques jours plus tard, par Squibbs lui-même, qu’il avait reçu 241 lettres d’auditeurs qui avaient suivi le match à la TV et à la radio simultanément et qui le félicitaient. Vous voyez que le nombre de téléspectateurs est important !

Mon Repos devient donc un vrai studio de diffusion. Une petite caméra sonore Auricon blimpée avec bobines de 30m vient compléter l’Auricon CM71 et ses bobines de 60 m. C’est avec cette Auricon CM71 que William Baer et moi-même filmons des petits sketches en studio avec Isabelle Villars et René Habib. Un essai de théâtre filmé, Le héros et le soldat de G.B. Shaw, est tourné avec une scène du spectacle au Théâtre de Poche. Toutes ces productions sont mises en conserve pour la reprise des émissions en automne. ■

La semaine prochaine la suite de ce récit mettra en avant un nouveau coup d’audace de l’équipe de la Télévision Genevoise.

A consulter également sur notreHistoire.ch

L’aventure de la Télévision Genevoise en images

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L'accident entre Sierre et Sion

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Pour les membres d’une coopérative agricole lucernoise en voyage à travers la Suisse, l’après-midi s’annonçait stimulant. En ce 24 juin 1968, peu avant 14 heures, le cortège monte à bord de sa prochaine correspondance, en gare de Sion. Le train se met en marche pour emmener les quelque 260 compagnons à Viège, où est prévue la visite d’une usine d’engrais. Malheureusement, le destin en décide autrement : en sens inverse, un convoi de marchandises brûle un feu rouge.

Non loin du chef-lieu valaisan, le choc frontal provoque un accident ferroviaire d’une ampleur rare dans le pays : la collision fait treize morts et plus d’une centaine de blessés. Les campagnes lucernoises seront particulièrement endeuillées par la tragédie, puisque la plupart des personnes décédées vivaient dans le village de Pfaffnau. Sur le lieu du drame, les secours s’activent de longues heures pour venir en aide aux victimes, dont certaines se retrouvent bloquées dans des wagons gravement endommagés, renversés sur le côté. Mais que s’est-il passé ? S’agit-il d’un problème technique ? D’une erreur humaine ? L’enquête penchera plus tard pour la seconde hypothèse.

Le lendemain, le président du Grand Conseil valaisan, Innozenz Lehner, témoigne de sa compassion lors de l’ouverture de la séance du jour : « La Haute Assemblée profondément attristée s’associe aux chagrins des familles lucernoises, à celles de Brigue et de Renens. Elle souhaite un prompt rétablissement aux personnes blessées. Que Dieu nous préserve dorénavant de telles catastrophes. »

Hélas, moins d’une semaine plus tard, un autre accident survenait, près de Lyon cette fois-ci. Un train déraille, faisant plusieurs morts et des dizaines de blessés.

Emission Carrefour, diffusée le 30 juin 1968

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Les actualités de la Télévision Suisse Romande filment les premières heures des secours. Images spectaculaires pour les téléspectateurs: les sauveteurs s’activent, sortent des blessés par les fenêtres des wagons couchés sur la voie. De telles images, en longues séquences, avec les portraits des victimes et les actions des secours, ne seraient certainement plus diffusées de cette manière aujourd’hui. Quant au son de ce document, il est manquant. A l’époque, pour certaines émissions, les commentaires écrits par les journalistes étaient lus depuis une cabine, en direct lors de la diffusion. Il se peut aussi que la bande-son ait été irrémédiablement endommagé. Ne restent aujourd’hui que ces images, d’autant plus impressionnantes qu’elles sont à jamais silencieuses. ■

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Un hydravion dans la rade de Genève

Coll. C. Zurcher/notreHistoire.ch

Insolite

L’hydravion de nulle part

Au chapitre 4 du livre I des Mémoires d’outre-tombe, évoquant le souvenir de sa grand-mère, madame de Bedée, et de sa grand-tante, mademoiselle de Boisteilleul – « Elle et sa sœur s’étaient promis de s’entre-appeler aussitôt que l’une aurait devancé l’autre (dans la mort) ; elles se tinrent parole, et madame de Bedée ne survécut que peu de mois à mademoiselle de Boisteilleul » – Chateaubriand reconnaît humblement : « Je suis peut-être le seul homme au monde qui sache que ces personnes ont existé… ». Pourquoi cette citation ? Parce qu’elle dit, avec une économie de mots, la profondeur et l’importance du souvenir des êtres chers. Qu’en est-il pour ces inconnus de l’album de famille que je me suis procuré aux puces de Plainpalais, il y a dix ans déjà ? Un livre de photographies collées, racontant par l’image la vie d’une famille sans nom, sans domicile, sans indication particulière – rien n’est inscrit ni au pied des photos, ni à leur verso – et qui sait par quel chemin d’abandon cet album de vies entremêlées s’est retrouvé chez un brocanteur, tout cela reste sans réponse.

Seule une photo de cet album porte une information, écrite au crayon : septembre 1928. L’image a été prise d’une barque, son bord est visible. D’autres barques entourent l’hydravion posé sur un plan d’eau, devant des immeubles bourgeois. C’est un événement, des badauds se sont rassemblés sur le quai. Mais sur quel quai ? Un indice nous fait signe : au sommet d’une tourelle de l’immeuble en arrière-plan, un ange. Plus exactement un aigle, celui de la Maison Royale, aux Eaux-Vives à Genève, construite en 1909 par les architectes Henri Gacin et Charles Bizot (cet aigle impérial sera déposé en 1965).

Des formalités douanières vite réglées

Nous sommes donc dans la rade de Genève, en septembre 1928. Les archives numérisées du Journal de Genève prennent le relais : dans son édition du mardi 28 août, une brève relate la venue du commandant Aldo Pellegrini, délégué italien à la commission de désarmement de la Société des Nations, arrivé « à Genève dimanche à bord d’un hydravion. L’aviateur, qui venait de Rome, avait fait escale sur le lac Majeur, d’où il était reparti à 10h. A son arrivée à Eaux-Vives plage, le commandant Pellegrini a été reçu par le capitaine Weber. » Les formalités douanières sont levées en quelques minutes, précise le journal. Quant à l’hydravion immatriculé I-REOS, il s’agit d’un appareil Dornier Do.R4 Superwal équipé de quatre moteurs Siemens Jupiter VI. A bord, quatre hommes d’équipage et jusqu’à dix-neuf passagers. L’engin sera amarré dans le port de Corsier mais, en attendant, sa surveillance a été « confiée à la police et le poste permanent des pompiers a placé deux falots sous les ailes pour éviter toute collision avec des embarcations. »

L'appareil est conduit à Corsier. En arrière-plan, la silhouette de la cathédrale Saint Pierre.

Coll. C. Zurcher/notreHistoire.ch

Deux mois plus tard, au large du quai des Eaux-Vives, une bouée aux couleurs genevoises sera installée, tenue par « une forte chaîne scellée dans un bloc de béton » pour servir à l’amarrage des hydravions. Sur notreHistoire.ch d’autres photos – et même un film amateur – témoignent de la présence d’hydravions dans la rade, une pratique qui sera interdite en 1948, et ce pour l’ensemble du petit lac, entre la pointe d’Hermance et l’embouchure de la Versoix.

Si les Genevois assistent en curieux à la scène, en ce dimanche 26 août, il en est allé autrement en Corse. Trois jours plus tôt, le jeudi, trois hydravions italiens survolèrent Bonifacio à une très faible altitude, entre 100 et 150 m., sans doute pour y « prendre des photographies de points stratégiques », précise le Journal de Genève qui évoque « la population très émue par cette opération ».

Et le commandant Pellegrini ? Héros de la Grande Guerre et aviateur chevronné, Aldo Pellegrini (1888-1940) deviendra général d’escadre aérienne et participera aux croisières aériennes organisées par Italo Balbo, le ministre de l’Air, notamment le raid Rome-Chicago en 1933. Aldo Pellegrini mourra dans le crash de son avion, survenu pour une raison inconnue le 7 décembre 1940, près d’Acqui. Ce vol militaire, avec à son bord le général Pintor et des membres de la commission italienne d’armistice, effectuait la liaison Rome-Turin. Aujourd’hui, une rue du quartier de Piccarello, à Latina, porte son nom. ■

Références

Les Archives du Temps
Pionnair-ge, le site des pionniers de l’aéronautique à Genève

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres photos d’hydravions dans la rade de Genève, et un film amateur!

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Ecole catch

Première école de catch professionnel de Suisse Romande, la SPW Academy est lancée dans un sous-sol lausannois.

Photo C. Inderbitzin, coll. A. McLeod/notreHistoire.ch

Que savons-nous du catch en Suisse romande? Pas grand-chose, il faut l’avouer. Pourtant le catch, ici, a une histoire (récente), grâce à l’initiative de quelques passionnés parmi lesquels Adrian McLeod, auteur de ce texte publié en mars 2012 sur notreHistoire.ch et que nous reprenons dans notre rubrique Témoignage et récit (le titre et les intertitres sont de la rédaction).

Tout débute avec un match exhibition – un véritable succès – réalisé en 2004 par les deux créateurs de la Fédération, Adrian Johnatans et Heinrich van Richter. Des amis souhaitent les rejoindre et une petite salle d’entraînement est improvisée à Lausanne dans un sous-sol avec des tatamis et quelques haltères. La Swiss Power Wrestling (SPW) se dote d’une petite équipe et s’applique à créer des personnages qui peuvent donner lieu à des matchs intéressants. Un ring est construit et des shows commencent à apparaître, alors nommés Doom’s Day.

De 2004 à 2005 le roster de la SPW continue à s’agrandir et grâce au bouche à oreille de plus en plus de personnes se rendent aux shows, l’affluence moyenne ne dépasse toutefois pas les 35 spectateurs, avec quelques piques d’une cinquantaine ! L’année suivante, en décembre 2006, la SPW revient à ses origines et organise une fois encore un match exhibition pour une fête scolaire, cette fois un record est battu, avec 250 spectateurs et beaucoup de sang versé. Le show est appelé Christmas Chaos !

En mai 2007 la SPW a une nouvelle occasion de présenter un match exhibition, cette fois lors du festival international Balélec à Lausanne, une centaine de personnes s’amassent autour du ring et la fréquentation du site web grimpe en flèche. Cette année-là, le show annuel unholy freedom est organisé avec la célèbre salle le Romandie et le record suisse d’affluence à un show local est battu, avec plus de 500 personnes présentes ! La SPW se médiatise beaucoup à cette occasion en passant dans quelques journaux et magazines, ainsi que sur la télévision lausannoise TVRL.

Quelques temps après, un magazine est créé, baptisé SPW Powermag, tout premier (et seul) magazine suisse dédié au catch et, au passage, la SPW devient l’une des seules fédérations européennes à posséder son propre magazine. Le numéro 0 n’a que 8 pages, mais il permet à la SPW de faire un deal avec la WWE pour leurs dates suisses, le logo du magazine apparaît même sur les affiches officielles ! De plus, la WWE se base sur la connaissance des dirigeants de la SPW et des fans de Suisse romande qui leurs ont conseillé d’ajouter une deuxième date à leur passage, en venant à Genève, alors que la WWE ne souhaitait organiser qu’une date en Suisse, à Zurich, pour chaque tournée européenne.

Une reconnaissance de la Ville de Lausanne

En parallèle, la SPW Academy se développe, reçoit une aide financière de la Ville de Lausanne et s’installe dans un dojo dans les hauts de Lausanne. En 2008 un nouveau ring est acheté et les élèves sont au nombre de 25. Cette même année le roster de la SPW est doté de 38 catcheurs, Suisses et internationaux confondus.

Une nouvelle série de petits shows réguliers est mis en place au dojo de la SPW, appelés Saturday’s powerslam fest avec des storylines plus poussées. Le nombre d’élèves de l’Academy continue à grimper, mais en été 2008 tout s’arrête lorsque des sommes d’argents disparaissent… obligeant Adrian Johnatans à renoncer à son dojo et à fermer son école.

Du jamais vu dans la Broye

En mai 2009, la SPW revient et de nombreux shows sont organisés jusqu’à la fin de l’année, lors du show SPW retribution où une importante feud (une rivalité) née entre The Ooggy Dog et The British Stallion. L’année suivante, en février, la SPW passe un accord avec le taco’s bar – où plusieurs shows ont déjà été organisés – pour des shows mensuels. Cette série est appelée Wednesday Warzone et elle connaît un franc succès avec une affluence moyenne de 100 personnes !

Les storylines sont de plus en plus sérieuses et la feud entre le Stallion et Ooggy Dog continue jusqu’en juin 2010. En parallèle, de plus gros shows sont organisés, notamment au Giron de la Broye, mais le record de 500 personnes n’est jamais battu !

En 2011, la SPW continue la série des warzone, avec un nouveau site web, un bon roster. De plus ses catcheurs sont de plus en plus connus sur la scène européenne !

Une Académie sur les bords de la Sarine

La SPW-Academy a été créée en 2006 par le British Stallion, et il a entraîné la plupart des catcheurs actuellement en activité en Suisse Romande. En 2010, il aide l’un de ses anciens élèves à fonder une école de catch dans le canton de Fribourg, l’AWF pour American Wrestling Fribourg qui devient le premier territoire externe de la SPW.

En 2011, il fonde une école de catch à Genève, à la demande de la municipalité.

Avec un total de 3 territoires actifs, une fan-base de plus en plus grosse, un web show, 2 rings, 3 entraîneurs, 16 catcheurs, 70 alumnis et un grand nombre de « première fois », tel que le premier Ladder match de Suisse, le premier TLC de Suisse, le premier tournoi Street Fight, ainsi que le record jamais battu de 500 personnes, la SPW peut fièrement se déclarer leader du catch suisse ! ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Les Archives de la RTS possèdent quelques documents sur le catch, dont un reportage de Continent sans Visa

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Berne, avertissement sanitaire pour limiter les risques de peste

Coll. P.-M. Epiney/notreHistoire.ch

Réflexion sur la traçabilité d’un virus à travers la redécouverte d’un imprimé bernois de 1787 enjoignant la population à se méfier d’une peste venue des terres ottomanes. Ou comment l’origine géographique d’une maladie virale peut laisser la porte ouverte à toutes les interprétations.

Alors que le coronavirus sévit, l’expression « communiquer la contagion » pourrait apparaître de nos jours un brin maladroite. Le 18 août 1787, la menace d’une peste en provenance « des terres de la domination Ottomane » avait fait réagir des autorités bernoises qui sentaient le danger imminent. Les édiles ne parlaient pas de recommandation mais d’avertissement à la population et ne prenaient déjà pas de gants (sans jeu de mots) pour en appeler à des mesures drastiques. Des restrictions liées aux marchandises en raison de cette peste. Un avertissement auquel les citoyennes et citoyens de la Ville et République de Berne avaient dû répondre après lecture de l’avis du Conseil de santé local.

Epicentre Zéro    

Ce dernier avait répandu la nouvelle selon laquelle la peste s’était manifestée à Larissa (en Grèce), puis à Tarnow, située aujourd’hui en Pologne. Avant de descendre jusqu’en Orient. A Alep et à Smyrne, l’actuelle Izmir. Des experts prévoyaient une pandémie et craignaient que ce fléau ne fasse des ravages jusqu’en Helvétie. Les Excellences de Berne imposaient donc des précautions.

Cet avertissement s’adressait en premier lieu aux négociants, fabricants et commissionnaires (les distributeurs d’aujourd’hui) de coton, de laine ou de soie, afin que ces derniers cessent dans les plus brefs délais tout commerce en provenance des contrées infectées. La peste avait eu pour terreau originel « des terres de la domination Ottomane », peut-on lire sur le document publié sur notreHistoire.ch. Un épicentre zéro délimité : l’Empire ottoman. Rien à redire géographiquement. Mais l’exploitation du lieu d’incubation d’une épidémie pourrait parfois être sujette à questionnement.

Le « virus chinois » pour cibler l’origine du mal

Insister davantage sur le foyer zéro d’une maladie infectieuse plutôt que définir exclusivement celle-ci sous son nom scientifique (COVID-19 ou coronavirus au lieu de l’appellation de « virus chinois » empruntée par Donald Trump) dénoterait d’un besoin incompressible de vouloir désigner un coupable, un bouc émissaire. Autrement dit : cibler l’origine du mal. Ceci avant d’envisager devoir protéger d’abord son peuple.

Comment cette épidémie de peste aurait pu s’infiltrer en Suisse ? Comment avait-elle été tracée ? Quel était l’envergure du déploiement du bacille ? Selon l’Avertissement daté du 18 août 1787, elle aurait pu s’approcher des Alpes via la Méditerranée ou, à l’est, via la Hongrie, ceci en prenant compte de données succinctes pour définir sa traçabilité. Les marchandises des pays contaminées devaient subir la quarantaine (mesure aussi appelée contumace) avant d’entrer sur sol helvétique.

Aujourd’hui, alors que le coronavirus poursuit ses ravages, de jeunes chercheurs suisses – sous l’égide de la direction de la santé du canton de Berne et de l’ETH de Zurich – viennent de lancer une récolte de données géographiques sur le COVID-19 à l’échelle du pays. Objectif : identifier les cas suspects au plus tôt pour obtenir une carte régionale des foyers dangereux potentiels. Il était temps.

Décompte morbide

Tracer et traquer le coronavirus s’inscrit depuis le mois de janvier déjà parmi les tâches primordiales de l’Université Johns Hopkins de Baltimore, dans l’Etat du Maryland, dans le nord-est des Etats-Unis. Cocher la mention COVID-19 sur la page de garde du site Internet de l’Université et apparaît immédiatement le décompte des cas recensés de coronavirus dans le monde (« Global Cases »).  Un décompte morbide remis continuellement à jour. A cela s’ajoute la traçabilité du virus en temps réel. Un tableau de bord réalisé par la professeure Lauren Gardner et son équipe de chercheurs.

Disponible depuis le 22 janvier, soit au moment où la Chine s’enfonçait dans cette crise, ce véritable Atlas du coronavirus est aujourd’hui utilisé autant par les chercheurs que par des responsables en santé publique, afin de mieux observer comment l’épidémie se répand, parmi quels « clusters » et à quelle vitesse. L’entrée des données est générée manuellement ou sinon automatiquement par le système. Des données qui proviennent de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ainsi que de centres spécialisés aux Etats-Unis, en Europe et en Chine. Mais cette traçabilité prend également en compte des articles de presse et des chiffres divulgués par des départements locaux de la santé.

Traçabilité intra muros

Le 17 mars dernier, le « New York Times » s’est lui aussi penché sur le « tracking » du virus à l’intérieur des frontières d’un pays comme Singapour, là où deux décès seulement auraient été enregistrés. Dès l’apparition du coronavirus, les autorités ont compilé des informations sur les occupations (travail, loisirs, etc) des patients ayant contracté la maladie, pour cerner d’où provenaient les nids à microbes. Il s’est vite avéré qu’un groupe de chanteurs avait répandu le coronavirus au sein de leurs familles respectives, avant que le COVID-19 n’aille ensuite se balader dans une salle de gym puis dans une église. Et ainsi de suite. « Si vous poursuivez le virus, vous serez toujours derrière la courbe », avait alors averti au « NYT » Vernon Lee, le Daniel Koch local, responsable – comme ce dernier en Suisse – de la division des maladies transmissibles à Singapour.  

« Certaines des leçons tirées des expériences faites à Hong Kong, Singapour ou Taïwan, n’auraient malheureusement servi que trop tard aux Etats-Unis et en Europe », notait déjà à la mi-mars la journaliste Hannah Beech du « NYT ». Confronté jadis à d’autres épidémies, Singapour s’est dotée depuis lors de cliniques adaptées pour le traitement des virus. « En temps de paix, nous planifions des plans d’action contre les épidémies », a conclu le Docteur Lee dans le quotidien new-yorkais. ■

Référence

Johns Hopkins University, le lien

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Enfant au cerceau

Coll. G. Savary/notreHistoire.ch

Chaque image peut porter sa part d’ombre. Elle donne une tonalité expressionniste à la photographie. Sur notreHistoire.ch, une série de photos de différentes époques, du noir et blanc à la couleur (numérique), est réunie et toutes ces images ont en commun une sorte de signature: elles portent l’ombre du photographe! Simple erreur ou maladresse de photographe amateur ? Peu importe. Ce qui compte en photographie, c’est la composition, l’esthétique et l’énergie. Certaines de ces images correspondent à ces trois critères. La solution de facilité serait de dire que le photographe qui le fait d’une façon « inconsciente » est amateur et celui qui le fait d’une façon « consciente » est professionnel et rajoute à la photographie un élément artistique. Je n’aime guère ce genre de classification. Chacune et chacun peut être photographe. Le photographe professionnel s’inscrit dans la durée et doit être capable de répondre à des mandats. Par contre, dans le domaine artistique, le flou perdure.

Si ces photos étaient ratées, pourquoi les avoir gardées ? Certainement parce qu’à l’époque de la photographie argentique sur films ou plaques, la photographie avait une valeur et un coût. Cela pose une autre question à l’ère du numérique. Le flux et la quantité que permet l’image numérique nous aveuglent et nombre d’images qui nous paraissent mauvaises sur le moment sont effacées alors qu’elles pourraient détenir une qualité que nous n’avons pas su percevoir. Cette spontanéité d’analyse dessert, à mon avis, la sélection définitive quand nous construisons un sujet.

L'ombre voyage aussi!

Coll. L. Chevalley/notreHistoire.ch

Un homme à chapeau, comme un fantôme

Et si ces photos étaient de l’art ? Le caractère artistique de cette ombre est indéniable. Au-delà de l’art, il situe la photographie dans un discours sur son propre langage. Cette ombre imprime le hors-champ dans une image qui est sensée rendre le réel tel qu’il est. Alors que le réel n’est pas toute la photographie; ce n’est qu’un seul instant figé à tout jamais et cadré selon un point de vue unique. On pourrait dire que la photographie, c’est l’appropriation d’un morceau de réel. Cette ombre apparente nous le rappelle. Elle donne un élément étrange, presque fantasmagorique.

Dans le cas précis, si on regarde les photos de cette série dans son intégralité, on est dans le portrait, voire même de l’auto-portrait qui est un art à part dans l’histoire de la photographie. Le photographe s’inscrit de sa présence dans son image et la charge d’un élément qu’on pourrait définir comme fictionnel. Cette intervention sur le réel trouble, dans un domaine de composition stricte, et la plupart du temps, équilibre l’image.

Coll. M.F. Guillermin/notreHistoire.ch

L’ombre est, bien évidemment, chargée d’intention. L’ombre, ce sont les ténèbres, le côté inconscient de l’homme et d’une certaine manière l’ombre est par essence romantique. Elle crée un hors-temps. L’ombre, c’est le reflet de l’âme du photographe. C’est un acte et une implication esthétique. L’ombre donne une identité à l’image. La photo fixe cette ombre; cette photo qui est elle-même révélée et fixée grâce à la lumière et à la chimie. L’ombre, c’est la possibilité d’un intervalle, d’un interstice ou d’une parenthèse. L’ombre, c’est une projection inversée qui s’aplatit le plus souvent sur la terre, minéral rocailleux, dense et épais afin de nous rappeler que nous sommes tous mortels, en somme.

Cette ombre, de par sa présence, nous parle aussi de vide et d’absence. Elle nous envoûte et nous entraîne vers une étendue rêveuse qui libère la photographie de sa tyrannique réalité absolue. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

L’ombre du photographe, une série poétique et captivante d’images tirées d’album de famille

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Le studio de la Télévision Genevoise

En 1952, les premiers essais de la Télévision Genevoise sont réalisés dans l'ancienne école de Genthod. Sur cette photo du studio, William Baer fait face à un matériel sommaire.

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

Nous ouvrons une nouvelle série, écrite et dirigée par Jean-Jacques Lagrange, un des fondateurs de la Radio Télévision Suisse. C’est en effet en 1953, après un passage à la Radio, que Jean-Jacques Lagrange participe à la création de la Télévision Genevoise qui deviendra, une année plus tard, la Télévision Suisse Romande. Il y jouera un rôle majeur comme réalisateur de reportages et de fictions (il sera un des membres fondateurs du Groupe 5). Chargé professionnel des réalisateurs, Jean-Jacques Lagrange ouvre pour les Romands une fenêtre sur le monde avec les émissions de Continents sans Visa puis de Temps présent. Il n’a cessé de faire vivre la télévision, dans son présent mais aussi dans son histoire. Pour les 50 ans de la Télévision Suisse Romande (aujourd’hui RTS), il crée le site Histoire de la TSR. Il a également rassemblé une série de photos inédites des premières années de la télévision, dont un choix illustre cette série.

C’est sur le Salève que tout a commencé ! En 1949, un car de la RTF, installé au restaurant du téléphérique du Salève, réalise des émissions qui sont transmises par link sur Radio-Genève où le public découvre avec stupéfaction les images mobiles sur trois récepteurs installés dans le grand studio radio. Car personne n’a jamais vu alors des images de télévision en Suisse ! Cette initiative, on la doit à René Dovaz, le directeur de Radio-Genève. Deux ans plus tôt, tout en développant les programmes radio, René Dovaz s’intéressait déjà à la télévision et, grâce à ses excellents contacts avec la RTF à Paris, il réussit à organiser cette première démonstration depuis le Salève qui lui permettra de convaincre les autorités genevoises pour la construction d’un studio de télévision. Avec l’architecte Jean Camoletti, il visite les studios de la RTF à Paris et, le 6 octobre 1950, Camoletti remet les plans d’un studio TV de 850 m2 devisé à 850’000 francs.

En 1949, deux cars de la Radio Télévision Française diffusent vers des récepteurs de Radio-Genève. Personne en Suisse n'avait encore vu des images de télévision!

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

En 1950, Marcel Bezençon, devenu directeur général de la SSR, décide d’envoyer une délégation pour étudier la TV américaine. Eduard Weber, directeur général des PTT, accompagné d’un expert fédéral TV, de René Dovaz et de Francis Zuber, chef technique de Radio-Genève, visitent les studios de CBS à Boston, New York et Washington. Leur rapport va activer l’idée d’une Télévision en Suisse.

René Dovaz pense que Genève doit au plus vite se positionner pour faire de la télévision, car la rivalité entre Genève et Lausanne est terrible. Chacune des deux villes revendique déjà d’avoir le futur centre TV romand. En réponse aux essais de la télévision au Salève, Radio-Lausanne organise en 1951 une série d’émissions de démonstration avec la firme Philips financée par la municipalité lausannoise.

En réplique à l’initiative vaudoise et sur proposition d’André Fasel, président de l’Association des Amis de Radio-Genève, la Fondation genevoise de télévision se crée et obtient le soutien de la Ville et du canton.

Une rencontre inopinée dans un bistrot

Pendant la guerre, René Schenker avait étudié l’alto au Conservatoire de Lausanne. Il rencontrera dans un bistrot de Clarens un pilote de la RAF interné après que son avion eut été abattu en Suisse. Ce pilote, un certain M. Wilson, était ingénieur à la BBC pour le développement de la télévision… en couleurs (déjà !).

Devenu directeur-adjoint de Radio-Genève, René Schenker s’est souvenu de cette rencontre. Il contacte Wilson qui l’invite à Londres pour suivre pendant l’été 1952 un cours de formation en réalisation TV destiné aux metteurs en ondes radio. René Dovaz saute sur l’occasion mais la direction générale de la SSR, à Berne, refuse de financer ce voyage et René Schenker y va sur son temps de vacances et à ses frais !

A son retour, il donne une conférence au personnel radio pour expliquer ce qu’est la télévision. A la fin de sa présentation, trois collaborateurs lui demandent si on ne pourrait pas organiser une équipe à Genève. Ce sont Robert Ehrler, William Baer et Jacqueline Regamey. Chose dite, chose faite.

Ils s’achètent une caméra Paillard 16mm, une visionneuse et une colleuse alors que René Schenker trouve une classe inoccupée dans l’école de Genthod, classe qui avait été celle d’Henri Baumard, le fameux «Oncle Henri» des émissions radio pour les enfants !

Robert Ehrler pose avec une des trois caméras Paillard 16 mm.

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

Des collaborateurs de Radio-Genève rejoignent les pionniers. Ce sont Bernard Schmidt, opérateur son, Edouard Brunet, ingénieur radio et Roger Keller, concierge de Radio-Genève mais habile menuisier. Ils installent la classe comme ils imaginent que doit être un studio TV, bricolent un gril pour l’éclairage… bref, c’est le système D avec l’aide de René Schenker, très fort pour trouver du financement et des solutions, notamment en récupérant le matériel son, des câbles et des projecteurs à Radio-Genève.

Déniché aux puces, ce poste de radio équipé d'un projecteur 16mm et d'un miroir (croquis) jouera un rôle capital.

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

Chaque membre du groupe paie son matériel et sa pellicule mais René Schenker note tout dans un carnet et remboursera chacun quand la Télévision Genevoise sera officiellement créée. Parmi les équipements récupérés, il y a une trouvaille que René Schenker a déniché au marché aux puces: un poste de radio comportant au centre un verre dépoli en forme d’écran TV. Sur un côté du poste, un casier avec un projecteur 16mm et un jeu de miroirs projetant l’image sur le verre dépoli.

De ce fameux poste, il n’existe qu’une seule photo montrant le caisson latéral avec le projecteur. Un système de miroirs renvoyait l’image sur le verre dépoli. Par le dessin, on a reconstitué l’aspect du poste avec son cadran lumineux montrant les noms des stations radio, les deux boutons du volume et du curseur de recherche des stations, l’écran en verre dépoli et, en gris, le haut-parleur de la radio. C’est sur ce poste que l’équipe se projette ses premiers films et cet appareil va jouer un rôle capital pour la suite de l’aventure de la Télévision Genevoise.

1er janvier 1954. Jo Excoffier, radio reporter à Radio Genève (à gauche) et René Schenker, directeur adjoint de Radio-Genève, initiateur du groupe de la Télévision Genevoise.

Coll. J.-J Lagrange/notreHistoire.ch

La projection décisive un peu bricolée

A Genthod, le Groupe progresse et tourne de petits sujets sur ce qu’il pense devoir être de la télévision. Tous travaillent 44 heures à la radio et viennent le soir et les week-ends pour « faire de la TV ». René Schenker et René Dovaz sentent bien qu’il faut passer à la vitesse supérieure et font marcher leurs relations.

Au printemps 1953, ils invitent trois conseillers administratifs, Maurice Thévenaz, Marius Noul et Albert Dussoix pour une démonstration dans le studio de Genthod. Tout est ripoliné et, sur une table, trône le poste-radio et son écran dépoli. Le Groupe a collé bout-à-bout de petites actualités sur Genève, du sport et une chanson mise en images par Robert Ehrler, sa spécialité. Le film muet a été sonorisé sur un magnéto 6mm qu’Edouard Brunet, dans les coulisses, fait démarrer synchrone au pif ! Les trois conseillers administratifs admirent le studio et s’installent devant le poste. Noir. Film. L’illusion est parfaite. A la fin, applaudissements et, croyant avoir vu de la télévision, Albert Dussoix demande : « Quelle définition utilisez-vous ? »

Il faut bien lui expliquer la « supercherie », mais les politiques sont si enthousiasmés qu’ils décident sur le champ de soutenir l’initiative. Albert Dussoix, le grand argentier de la Ville, est prêt à tout faire pour aller vite. En fin politicien et visionnaire, il voit les avantages qu’il peut tirer pour Genève… et pour sa carrière. Avec René Schenker, ils deviendront les vrais complices de l’aventure de la Télévision Genevoise.

Le Conseil administratif de la Ville de Genève s’engage aussitôt sur trois points. Il met à disposition la villa Mon Repos, située dans le parc de la Perle du Lac, pour en faire le centre de la Télévision Genevoise. Ensuite, un gros crédit de 235’000 francs est accordé. Albert Dussoix le sort de ses tiroirs pour financer l’installation du studio et la production, sans attendre l’aval du Conseil municipal qui ne sera donné qu’en septembre 1953 ! Enfin, troisième point, la Ville s’accorde avec l’Etat pour que les étudiants de l’Institut de Physique construisent un émetteur TV et pour demander à la Confédération une concession de diffusion expérimentale qui sera accordée.

Les pionniers de la Télévision Genevoise se rassemblent

Tout s’accélère : les pionniers de Genthod déménagent à Mon Repos. Des techniciens de Radio-Genève viennent donner un coup de main à Edouard Brunet et Roger Keller pour installer toute la technique et le gril d’éclairage. René Schenker puise dans les stocks de matériel usagé de Radio-Genève pour équiper le studio, René Dovaz ferme les yeux sur ces glissements radio-TV et de nouveaux collaborateurs viennent grossir les rangs du Groupe de Mon Repos: Jo Excoffier, journaliste radio, Guy Plantin et Georges Hardy, speakers à Radio-Genève, Roger Bimpage, un photographe indépendant s’intéressant au cinéma et Humbert-Louis Bonardelly, directeur de La Semaine Sportive qui offre à l’équipe une caméra Caméflex 16mm (que Robert Ehrler se fera voler six mois plus tard à Paris !).

Ils comptent parmi les pionniers, de gauche à droite, la speakerine Arlette, Guy Plantin, et Jo Excoffier.

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

En juin 1953, Christian Bonardelly, Lyne Anska et moi-même rejoignons le groupe de Mon Repos. Je travaille maintenant à Radio-Genève comme régisseur de la continuité et programmateur de disques. Tous les membres de l’équipe de Mon Repos assurent leur travail à Radio-Genève et prennent sur leur temps libre et leurs loisirs pour préparer ce qui va devenir la Télévision Genevoise. Nous nous répartissons le travail en fonction de notre expérience et de nos capacités.

Dans le studio de la Télévision Genevoise, de gauche à droite, Jean-Jacques Lagrange, Jo Excoffier et William Baer.

Coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

Pour William Baer, Robert Ehrler et moi, c’est le tournage de sujets d’actualité ou des documentaires. Chacun monte ensuite son film, écrit le commentaire, choisit la musique et fait l’enregistrement sur un vieux projecteur 16mm que René Schenker a acheté. Il n’y a pas de laboratoire de développement 16mm inversible à Genève. Les films sont donc envoyés à Berne pour développement puis portés chez Cinégram, à Genève, pour être « pyralisés », une opération qui permet de poser une fine bande magnétique latérale pour y enregistrer ensuite le son.

C’est vraiment du bricolage artisanal et de la débrouille mais l’enthousiasme est total. Les passionnés de télévision passent week-ends et nuits entières à Mon Repos dont les lumières nocturnes intriguent les gens du quartier !

Chacun apporte ses idées, propose des sujets qui doivent démontrer que Genève offre mille possibilités pour faire de la télévision. René Schenker coordonne le tout et prépare déjà l’avenir. Sans avoir le budget, il va à Paris acheter un télécinéma 16mm Flyingspot fabriqué par l’entreprise Radio-Industrie SA. Il revient avec une grosse facture qu’Albert Dussoix se charge aussitôt d’éponger.

Comment construire un émetteur de télévision?

De leur côté, les étudiants de l’Institut de physique, sous la direction de Pierre Girard et Claude Bonhomme, les deux assistants du professeur Extermann, épluchent les revues techniques américaines pour comprendre comment construire un émetteur TV et achètent aux Etats-Unis les pièces nécessaires. A la fin de 1953, ils seront prêts et érigeront l’antenne sur une tour en tubulaire construite sur le toit de l’Institut de physique.

Le projecteur permettant de sonoriser les films. Une ouverture taillée dans le mur offre la vision vers le studio.

Photo R. Ehrler, coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

Pendant tout l’automne, l’équipe de Mon Repos tourne des sujets pour construire un programme de démonstration car la date de l’inauguration officielle de la Télévision Genevoise a été fixée au 28 janvier 1954. Je dessine le logo du générique des émissions qui représente la silhouette de la ville sur fond de Salève avec une antenne d’émetteur TV en contre-plongée (voir le dessin du générique). René Schenker commande à Louis Rey une musique de générique et il choisit Arlette Brooke comme speakerine.

Comme l’équipe n’a pas de caméra-son, il faut filmer les annonces d’Arlette en muet, envoyer le film à développer à Berne puis à Cinégram pour pyralisation. Pour finir, Arlette postsynchronise tant bien que mal ses annonces en s’aidant de la bande son témoin 6mm enregistrée au tournage! Il faut ensuite coller chaque annonce devant le sujet idoine dans un bout-à-bout général faisant une grosse bobine d’une heure afin que l’émission s’enchaîne correctement… en priant pour que les collures à la colle tiennent le coup ! ■

Dans la suite de ce récit, que nous publierons la semaine prochaine, vous apprendrez comment les premières images de la Télévision Genevoise furent transmises grâce à l’ingéniosité d’étudiants de l’Institut de physique.

A consulter également sur notreHistoire.ch

L’aventure de la Télévision Genevoise en images

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Le Messager boiteux, Samuel Burnand

Samuel Burnand, fut l'un des nombreux figurants de la Fête des Vignerons de 1955 et 1977. Il continua à tenir ce rôle jusqu'à sa mort en 1985.

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Que de légendes sur l’histoire du Messager boiteux, figure essentielle de la Fête des Vignerons! Qu’en est-il réellement? Avec sa jambe de bois, sa redingote et son tricorne, il sort tout droit du XVIIIe siècle. Lorsqu’il apparaît pour la première fois à la Fête des Vignerons de 1927, sous les traits de François Streit, le personnage est déjà bien connu en Suisse Romande. C’est que son histoire est vieille de plusieurs siècles et intimement liée à celle d’un almanach du même nom dont la couverture représente un colporteur boiteux, appuyé sur sa canne.

Depuis le Moyen Age, les colporteurs sont des marchands ambulants qui sillonnent villes et campagnes. Son nom tire ses racines des verbes comportare qui signifie « transporter » en latin, mais aussi du verbe coltiner : « porter un lourd fardeau » et du terme « coltin » qui désigne une pièce de cuir, sorte de capuchon que les colporteurs portaient pour se protéger du froid et des intempéries. Les colporteurs voyageaient ainsi à pied en portant toute leur marchandise sur le dos, boitillant sous la charge en s’appuyant sur un bâton ou une canne. Dans leur sac, en plus des marchandises, ils diffusaient des almanachs. Ces publications contenaient les calendriers relatifs au travaux agricoles et viticoles mais aussi des éphémérides, des recettes de cuisine, des contes et des étrennes, des nouvelles des quatre coins du pays. Ils comprenaient souvent des esquisses afin que les paysans illettrés puissent les parcourir et reproduire les conseils dessinés dans leur champ ou leur vigne.

Il y a toujours un véritable messager quelque part

C’est en 1676 qu’apparaissent à Bâle deux almanachs nommés Der Hinkende Bote. Largement diffusés, dès 1707 une version française est colportée jusqu’à Vevey. A partir de 1748, il est édité dans la ville et sa version française y est directement imprimée directement en 1755. Le Messager boiteux devient alors Le Véritable messager boiteux de Berne ou Le Véritable Messager boiteux de Vevey en 1799 et enfin Le Véritable Messager boiteux de Berne et Vevey en 1803, nom qu’il porte encore aujourd’hui. Son édition est intimement liée à la ville puisque plusieurs imprimeries ancestrales l’éditeront au fil des siècles. Mais les Messagers boiteux ne sont pas uniquement une tradition romande puisqu’on en retrouve à Strasbourg et à Francfort, entre autres régions où sa figure s’est imposée comme la représentation du colporteur et du messager.

Une opération marketing réussie

Ils sont trois à avoir incarné le Messager boiteux lors des Fêtes des Vignerons de 1927 à 1999. François Streit en 1927, Samuel Burnand lors des éditions de 1955 et de 1977, enfin Jean-Luc Sansonnens en 1999. A la Fête de 2019, pour la première fois, c’est une jeune femme, Sofia Gonzalez, habitante de Jongny et championne d’athlétisme handisport, qui devient la première « Messagère » de l’histoire de la Fête des Vignerons.

C’est grâce à Emile Gétaz, un des Conseillers de la Confrérie des Vignerons, Abbé-Président de 1942 à 1952, mais aussi directeur de La Feuille d’Avis de Vevey (1898) et des imprimeries Klausfleder SA (depuis 1894) qui édite le fameux almanach, que le Messager boiteux apparaît lors de la Fête des Vignerons de 1927. S’il y a quelque chose d’une opération marketing bien menée pour l’époque, son apparition n’est pas anodine. Elle rend aussi hommage à un personnage de fiction iconique de la ville. A la manière dont la Fête des Vignerons assimile les traditions locales, le Messager boiteux devient alors le colporteur (au sens de messager) de la Fête et en 1955, Samuel Burnand qui l’incarne, restera célèbre pour avoir effectuer l’aller-retour à pied jusqu’à Lausanne et Berne pour annoncer la nouvelle Fête aux autorités cantonales et fédérales.

Dans ce reportage de la RTS de 1985, l'anthropologue Bernard Crettaz intervient. Il considère que les almanachs sont l'expression d'une science populaire, faite de siècles d'observation.

Coll. Archives de la RTS/notreHIistoire.ch

Mais la légende prend vie ! Samuel Burnand n’était pas seulement le Messager boiteux de la Fête des Vignerons. Il était réellement le colporteur de l’almanach qu’il distribue à pied sur les marchés et dans les foires de la région et le restera jusqu’à sa mort en 1985, quelques années après la Fête des Vignerons de 1977. Le costume est ici plus clinquant qu’au Moyen Age ou qu’au 18e siècle. Le coltin a disparu, remplacé par une redingote bleu et un chapeau tricorne. Mais il conserve son effet et rare sont les Veveysans ou les Romands qui ne le reconnaissent pas immédiatement à son allure.

Un mot encore sur la photo de cet article et publiée par Sylvie Bazzanella sur notreHistoire.ch. A-t-elle été prise à Vevey, ou à Lausanne? Yannick Plomb a levé le mystère. Après une recherche dans les annuaires vaudois, il a pu situer le magasin Confection Maison Moderne à la rue de la Madeleine 1 à Lausanne, en activité de 1925 jusqu’en septembre 1936, date de sa mise en faillite. On peut reconnaître l’immeuble sur Google, précise Yannick Plomb, malheureusement une camionnette est garée devant. Un livreur, sans doute, qui a pris la place des colporteurs! ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Le messager boiteux, une série de photos des différentes Fêtes des Vignerons et un choix de vidéos des Archives de la RTS

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Genève, église Saint-Joseph

Coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

A son invention à la fin des années 1870, la carte postale ne comporte aucune illustration ; il faut attendre la fin du siècle pour voir y apparaître des images et le début du siècle suivant pour qu’y soient reproduites les premières photographies. Initialement, le verso de la carte est exclusivement réservé à l’adresse et le message envoyé à son destinataire doit être écrit au recto, en profitant de la place laissée aux marges.

Cette carte postale de l’église Saint-Joseph, issue des collections de la Bibliothèque de Genève, date donc très probablement des années 1890 : la photographie n’a pas encore remplacé le dessin et celui-ci est environné d’un grand espace vide tout prêt à recevoir un texte manuscrit. Ce qu’on perçoit des abords de l’édifice vient confirmer cette hypothèse : la grille visible à gauche du porche entourait le bâtiment primitif, inauguré en 1869 ; elle disparaîtra trente ans plus tard, lorsque des bas-côtés seront ajoutés afin d’accueillir des fidèles de plus en plus nombreux.

Les procès-verbaux des différentes instances de la paroisse, retrouvés dans les archives de la cure, permettent de retracer les étapes des transformations qui vont être entreprises sur le bâtiment. La première date de 1894. Lorsque le chanoine Jean-Marie Jacquard, curé, en fait la relation au conseil d’administration l’année suivante, le procès-verbaliste ne note que des « modifications et réparations importantes » ; longtemps, les historiens en ont été réduits, sur la base d’un article largement postérieur du bulletin paroissial, à supposer qu’il s’agissait de l’ajout d’un déambulatoire autour du cœur. Mais il leur fallait alors faire confiance à des propos tenus en 1939, soit 45 ans plus tard… Une lecture attentive des comptes-rendus des années suivantes m’a permis de confirmer cette donnée. Quand il est à nouveau question de travaux lors de la séance du 2 avril 1898, le point de l’ordre du jour relatif à cet objet commence par un rappel précis de ce qui a déjà été construit : il s’agit bel et bien d’un déambulatoire !

Au carrefour de Rive, près d'un siècle plus tard.

Coll. C.-A. Fradel/notreHistoire.ch

L’élargissement des bas-côtés se fait ensuite en deux temps durant l’année 1899 : la première extension, qui doit servir de test de faisabilité et d’esthétique, est réalisée du côté de la rue du Rhône. Le résultat étant jugé satisfaisant, un ajout similaire vient border la rue Petit-Senn quelques mois plus tard, entraînant la suppression de la grille qui courait de chaque côté de la nef. Cette carte postale est donc antérieure à ces travaux. Comme l’arrière de l’édifice n’est pas visible, il est difficile de dire si l’image a été dessinée peu avant son élargissement, alors que le déambulatoire avait déjà été érigé, ou dans les années qui ont immédiatement suivi sa construction. Mais elle n’est en tous les cas pas postérieure à 1899.

Au premier plan, entouré d’objets mêlant pouvoir religieux et pouvoir laïque, figure Joseph, le saint patron de la paroisse. L’époux de Marie tient une tige de lys, fleurs que l’on retrouve sur la droite ; c’est l’un de ses attributs traditionnels et il symbolise sa chasteté. Comme on ne sait à peu près rien de la décoration primitive de l’édifice, il est impossible de dire s’il s’agit là de la représentation d’une statue qui était placée dans l’église, de la copie d’une autre statue ou d’une œuvre de pure imagination. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Dans le quartier des Eaux-Vives, une série de documents photographiques et de vidéos des Archives de la RTS

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Edward Whymper

Le 14 juillet 1865, avec sa cordée, Edward Whymper (1840-1911) atteint pour la première fois la cime du Cervin (4478 m).

Coll. A. Groux/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte d’Olivier Buchs qui lui valut le Prix Mémoire de Montagne 2018 (ex-aequo avec Markus Schweizer), créé par la RTS/FONSART et remis lors du Festival international du film alpin des Diablerets (le titre et les intertitres sont de la rédaction).

Jeune universitaire et alpiniste genevois, Charles Gos (1885-1949) n’a que 22 ans lorsqu’il écrit à Edward Whymper, le célèbre conquérant du Cervin (1865) pour lui parler d’un projet controversé de chemin de fer sur la non moins célèbre montagne. Il aura la bonne surprise de voir l’Anglais lui répondre, mais la mauvaise de ne pas pouvoir compter sur son soutien – publiquement du moins. Voici ce que Whymper lui répond:

Coll. O. Buchs/notreHistoire.ch

Je n’aime pas le projet d’un chemin de fer gravissant le Cervin, mais je pense que c’est une affaire que les Suisses doivent résoudre eux-mêmes; et que, si je devais écrire des lettres sur le sujet soit à des journaux suisses, soit à des journaux anglais, on pourrait me dire à juste titre: «Occupez-vous de vos affaires».

Le motif du projet semble être divulgué dans la phrase conclusive de la coupure de presse que vous m’avez envoyée, à savoir «Les auteurs de ce projet sont convaincus que l’affaire sera excellente au point de vue financier». Si cela s’avérait être le cas, ce serait au détriment des Suisses. On a déjà privé de pain les Zermattois avec la construction du chemin de fer du Gornergrat, et maintenant on cherche à leur enlever aussi les miettes, en les empêchant de conduire les touristes au lac Noir, aux cabanes sur le Cervin, et au sommet du Cervin. L’Hôtel Lac Noir également ne sera plus convoité. Les Zermattois, il me semble, sont profondément concernés par cette affaire. S’ils s’y opposent vigoureusement, peut-être que le Conseil fédéral ne confirmera pas la concession.

Les chemins de fer de montagne de la Suisse sont certainement très intéressants, mais ils ne contribuent pas à l’attrait du paysage suisse, et ils ont déjà chassé une partie considérable de la clientèle hors de Suisse.

En 1907, Charles Gos – il obtiendra le prix Schiller en 1916 – n’est pas encore un écrivain connu lorsqu’il s’indigne d’un projet de funiculaire sur le Cervin. Dans son ouvrage Près des Névés et des Glaciers, il rend compte d’un échange qu’il a eût à ce sujet avec Edouard Whymper pour lui demander de peser de tous son poids contre la réalisation : « Je lui avais écrit, le priant, le suppliant plutôt, lui, le héros, de protester ouvertement contre le projet. Sa voix vénérée n’eût pas manqué de rallier du bon côté tous les sceptiques et les indifférents. Il n’en fit rien. » (1) En effet, Whymper ne prendra pas position publiquement de peur d’être accusé de « se mêler des affaires des autres » (2) – il est Anglais, et la question concerne les Suisses. Mais son avis et ses arguments ne sont guère différents de ceux que Charles Gos avait exprimés dans un article paru dans la Gazette de Lausanne deux jours auparavant – un véritable appel à la révolte.

Charles Gos (1885-1949), à gauche, à Anniviers en 1947.

« La Suisse est une vaste hôtellerie »

On retrouve dans son argumentaire les thèmes du moment. Gos insiste sur la portée symbolique de ce qu’il considère comme une profanation. A une époque où le rapport coûts-bénéfices de l’industrialisation se trouve questionné par les milieux conservateurs, il sait que les discours sur la nécessité de préserver l’esthétique du paysage commencent à fédérer – il joue abondamment cette carte en chantant la beauté encore immaculée du Cervin. Il fait aussi vibrer la fibre patriotique : « Les temps ont changés ; on est tout juste Suisse pour la forme, et sous prétexte de progrès on laisse lâchement accomplir de véritable sacrilèges. » (3) Comme Whymper, il dénonce enfin une mauvaise affaire sur le plan économique : « La Suisse est une vaste hôtellerie ; c’est entendu. Mais soyons au moins des hôteliers intelligents et ne détruisons pas ce qui est et doit rester l’éternelle beauté de notre patrie. »(4)

Le Heimatschutz récoltera l’essentiel des 68’365 signatures contre le projet (5) qui n’aboutira pas : devant l’ampleur de la contestation, le gouvernement ne prendra jamais la décision d’accorder la concession.

L’indignation soulevée par le projet de funiculaire au Cervin est un exemple parmi d’autres – de nombreux chemins de fer ou barrages doivent alors faire face à des résistances importantes. La contestation s’inscrit dans un contexte où la modernité, jusqu’ici largement cantonnée à la plaine, s’invite en montagne au risque de gâter le pittoresque des lieux. Hormis la détérioration du paysage, on redoute les effets du contact permanent entre les populations montagnardes et les riches étrangers emmenés près des alpages par l’industrie touristique en plein essor. C’est que la mythologie nationale a fait des habitants des hauteurs les gardiens d’un mode de vie traditionnel et des vertus helvétiques originelles. ■

Références

1. Charles Gos,  Près des Névés et des Glaciers (3e édition), Fischbacher, Paris, 1915 (1912), p. 262
2. Edward Whymper, Lettre à Charles Gos du 16.01.1907, Folio 3.4, Fonds Charles Gos et Laeticia Gos-Lovey du CREPA
3. Charles GOS (E.-M.), « Un ascenseur au Cervin », in Gazette de Lausanne, 14.01.1907
4. idem
5. Alice Denoreaz, « Les oppositions au projet d’un chemin de fer touristique entre Zermatt et le sommet du Cervin (1906) : l’étude des impacts de la modernisation de la Suisse à la Belle Epoque (1890-1914) et l’affirmation de l’identité nationale », Mémoire de licence dirigé par Cédric Humair, Université de Lausanne, 2009, p. 50.

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Le Cervin, une série de documents photographiques et de vidéos des Archives de la RTS
Un siècle après Whymper, en 1965, la RTS réalise la première ascension filmée du Cervin

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