L'Inédit

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Albert Menoud

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

L’abbé Albert Menoud aurait eu cent ans cette année. Il a profondément marqué Fribourg, qui apparemment ne se souvient guère de lui.

Il fut journaliste, un peu; homme de communication, de conseil et d’influence, beaucoup; et professeur, passionnément. Il enseignait la philosophie au collège Saint-Michel. A ses débuts, le programme répondait encore à la formule du pastis : cinq volumes de scolastique (Aristote revu par saint Thomas d’Aquin) pour un volume de néo-thomisme. Il ne s’est pas contenté de modifier le breuvage pour le rendre plus goûteux, mais a vécu résolument la modernisation pédagogique de sa discipline, et poussa l’expérience jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à enseigner la philo dans les classes de la section commerciale, qui s’en étaient fort bien passées jusqu’alors. « C’est intéressant, me disait-il, avec des élèves qui ne savent pas un mot de latin ni de grec, on doit se dégager du modèle culturel classique. » Prodrome et symptôme de cette évolution, un radical changement de look. Le poussah en soutane avait fait place à une silhouette amincie portant le complet veston avec un rien de coquetterie.

En juin 1963, l'abbé Menoud répond aux questions de Jean Dumur sur la succession de Jean XXIII. Le concile Vatican II risque-t-il un enlisement? Faut-il espérer un pape étranger?

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Sur le plan religieux, la modernisation prit dans les années 1960 le nom d’aggiornamento et la voie du concile du Vatican II. Menoud, là aussi, embrassa le mouvement avec enthousiasme. Il en faisait notamment le commentaire à l’intention des Sœurs de Saint-Paul, les éditrices du quotidien La Liberté où il avait été précédemment chargé des questions d’Eglise, mais dont la rédaction n’était pas unanime, loin s’en fallait, à saluer l’ouverture initiée par le pape Jean XXIII. Il s’investit beaucoup dans le synode diocésain, prolongement et mise en œuvre du tournant conciliaire. Il n’avait pas seulement l’oreille des évêques (« Rappelez-moi donc ce que je pense à ce sujet », lui chuchotait Mgr Charrière au cours d’une séance), ses avis étaient sollicités aussi dans les cercles du pouvoir civil.

A l'occasion de la troisième session du Synode des Eglises, en novembre 1973, l'abbé Menoud précise la position de l'Eglise catholique devant l'intérêt d'un nombre grandissant de jeunes pour la prière, et plus particulièrement pour les sectes.

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Pour lui comme pour beaucoup de ses devanciers, cette influence prenait sa source dans l’encadrement d’une société d’étudiants catholiques (St.V., SES pour les Romands), vivier du Parti conservateur devenu PDC. Albert Menoud, qui avait des origines sociales très humbles et ne s’en cachait pas, professait des convictions sociales fortes et solidement argumentées, mais il était parfaitement à l’aise avec les détenteurs de la richesse et du pouvoir. Il actualisait un modèle courant, à Fribourg, de longue date, celui du « curé politique » – au fond, la version démocratique de l’abbé de cour d’Ancien Régime. C’est pourquoi, sans doute, il passe pour avoir été un pilier du conservatisme, et « nous apparaît de prime abord comme le porte-parole de la vieille tradition », ainsi qu’on l’a écrit… de Socrate lui-même, excusez du peu.  

Il a beaucoup écrit, mais son œuvre est en miettes, éclatée en innombrables textes de circonstance, articles, conférences, cours polycopiés, préfaces. Pas un seul livre, j’entends : un gros bouquin de recherche ou de synthèse, ou un essai, pas même un manuel. Il était trop tourné vers l’action, et trop entièrement donné à l’enseignement par la parole. On peut dire qu’il a principalement écrit sur ses élèves, dans le sens où ils ont fourni, non pas le sujet des exposés du maître, mais le support de son activité créatrice.  

C’était un homme généreux de son argent et de son temps, de son savoir et de sa personne. Le temps de la retraite étant arrivé, certains de ses amis lui conseillèrent d’acheter une cabane au soleil et de s’y retirer pour composer, enfin, un pavé de bibliothèque. Il choisit de se rendre utile, embarqua ses livres dans un conteneur et se rendit aux antipodes pour enseigner la philo aux séminaristes de La Réunion. Quelques brefs retours (« Je passerai par la Ville », prévenait-il, car il restait fort attaché à la Rome de ses études universitaires) préludèrent à sa véritable retraite, dans un foyer pour prêtres âgés, aux portes de Fribourg. Il est mort en 2000.

Pour son centième anniversaire, il n’aurait pu réunir que bien peu de ses contemporains. Leur amicale avait pourtant une belle devise : « Vingt-et-un, jamais pomme ! » ■

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Figures du catholicisme en Suisse romande, une série de photos et de vidéos des Archives de la RTS, dont une interview du cardinal Journet

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Expo02 Yverdon

Coll. R. Mesot/notreHistoire.ch

Sur cette photographie prise lors de la cérémonie d’ouverture d’Expo 02, à Yverdon-les-Bains, le 15 mai 2002, l’ancienne présidente de la Confédération et conseillère fédérale, Ruth Dreifuss est souriante et détendue.

Ruth Dreifuss vit aujourd’hui à Genève, dans le quartier populaire des Pâquis, comme moi, et je la croise régulièrement. On se connaît et on se salue. C’est cette désacralisation du pouvoir et cette disponibilité des politiques qui me font aimer la Suisse, malgré tous ses défauts.

Pour qu’elle me parle de cette image publiée sur notreHistoire.ch, je l’appelle chez elle. Elle me répond avec cordialité et enthousiasme et elle accepte de partager ses impressions.

A ses yeux, l’exposition nationale suisse de 2002 est un moment charnière et primordial dans l’histoire de la Suisse contemporaine. Selon elle, chaque exposition nationale, d’ailleurs, s’inscrit dans une étape importante du pays. Celle de 1964 a été saluée par une volonté de croissance et de modernité et a eu un vrai soutien populaire. Bien entendu, dans ce genre d’exposition, il ne faut pas être naïf, il y a toujours une part d’autocélébration, mais de vrais questionnements surgissent aussi.

Expo 02 est l’aboutissement d’une longue période de doute sur la cohésion nationale. Les années 1990 sont marquées par des questionnements sur l’identité de la Suisse et l’échec de la célébration des 700 ans de la Confédération, en 1991, a pesé. Lors de cette date anniversaire, de nombreux artistes se sont rebellés contre une Suisse qui n’arrive plus à entendre la diversité. Une succession de rapports et de discussions s’ensuivront autour de la notion d’unité. C’est à ce moment que le terme « röstigraben » est apparu pour marquer dans le langage politique cette division entre les régions alémanique et romande qui se distingue dans les votes et les élections. Mais il serait trop simpliste de décrire cette différence uniquement à cause des langues, le facteur ville/campagne joue aussi un rôle important.

Le vote de 1992 sur l’EEE (Espace Economique Européen) peut être analysé aussi sous cet angle. Y-a-t-il urgence ? Un possible éclatement peut-il se produire ? Alors qu’en ce début des années 1990, à quelques milliers de kilomètres de la Suisse, la Yougoslavie est en train de vivre sa propre désintégration…

La rôle de l’éphémère

La Confédération voit l’importance de se positionner sur ces questions et votent les pleins budgets (une fortune qui fera couler beaucoup d’encre) pour créer une exposition nationale. Initialement prévue en 2001, l’Expo est reportée d’une année et la Confédération espère que cette exposition, en misant sur la décentralisation et le fédéralisme, calmera le conflit entre les diverses forces politiques et linguistiques du pays. On choisit la région des Trois Lacs (Neuchâtel, Bienne et Morat) qui symbolise à elle-seule ces thématiques : fédéralisme et diversité linguistique. Un autre projet, aussi nommé les Trois Lacs, lequel a été vite mis de côté, a essayé de réunir les lacs du Tessin, de Constance et de Genève.

En parallèle, Genève a voulu faire cavalier seul en proposant, sous le patronage de Guy-Olivier Segond, une exposition nationale centrée sur le cerveau et les sciences et basée uniquement à Genève. Ce projet, jugé trop intellectualisant, est délaissé par la Confédération, raison pour laquelle Genève boudera, dès le début, Expo 02.

Ruth Dreifuss a beaucoup apprécié Expo 02 et fut présente sur les cinq sites, y compris lors de la Journée genevoise. Pour elle, l’esprit critique n’a pas totalement été phagocyté par les institutions et l’humour était présent.

Depuis le Conseil fédéral, l’ancienne présidente voit toute la complexité relationnelle que Genève entretient avec Berne. Pour elle, Genève et la Suisse ont des relations difficiles mais qui évoluent sans cesse, comme un couple.

Le seul regret qu’elle a vis-vis d’Expo 02 ? Pour résoudre la crise de la direction, née de coûts trop élevés, on a dû faire vite; ce qui veut dire faire du temporaire. Afin d’éviter de demander et d’attendre des autorisations de construire, on a pris la décision de démonter tous projets de l’exposition une fois celle-ci terminée. Seuls demeurent encore présents Le Palafitte à Neuchâtel,  la Salle Mummenschanz transportée à Villars-sur-Glâne et le Palais de l’Equilibre qui se trouve actuellement devant le CERN à Genève.

Expo 02 échappera, à cause de cette vision temporaire, aux ambitions de transformations urbanistiques qui découlent, en général, lors des expositions nationales.

Expo 02 n’a pas laissé beaucoup de traces dans les villes et c’est aussi, peut-être, pour cette raison qu’on l’a vite oubliée. Il n’est pas resté grand-chose de bâti et de solide, comme si l’éphémère l’avait emporté. ■

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Expo 02, une série de documents sur les trois sites
Les Expositions nationales de 1964, de 1939, de 1896

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Hall de Balexert, Fêtes de Noël 1982

Coll. A. Schreyer/notreHistoire.ch

On sait bien que tout change, mais on ne mesure jamais vraiment à quel point. Après tout, les années 80, ce n’est pas si loin. J’étais déjà née, c’est dire. Je me souviens : davantage de fard à paupières, de brushings et d’épaulettes. Des coupes mulet pour les garçons. Et des épaulettes également. De nouvelles techniques de management. L’arrivée des yuppies dans le décor, ces jeunes cadres dynamiques évoluant dans la haute finance.

Et soudain tout le reste, que nous rappelle une photo. L’odeur des fêtes de Noël avant les produits bio. Celle des guirlandes en synthétique, tout juste déballées, suspendues au plafond d’un centre commercial, celle des emballages cadeaux dont les paillettes collent à la peau, celle de la nourriture que l’on peut acheter au stand près de la pharmacie, industrielle, grasse, et sucrée. L’odeur de la cigarette que l’on pouvait allumer partout, celle des doigts jaunis par la nicotine, de nos cheveux et habits, le soir, lorsque l’on retirait nos vêtements, avant le coucher, avec une petite dernière. Celle du cendrier à côté du lit. Quelle folie, aujourd’hui. On imagine le bruit. La voix dans le micro qui annonce au public du centre commercial que Marylong lui donne l’heure, sur la grande horloge, et lui propose deux cartouches pour le prix d’un. Merci qui ?

Ceux de la marque Gauloises cherchent à s’aligner. Ou à se singulariser. Ils chuchotent, comme les jaloux. Marylong, c’est un truc de bonnes femmes (on pouvait dire ce genre de choses, à l’époque, même tout haut), Gauloises, c’est autre chose. Un casque ailé de guerrier annonce la couleur, sur le paquet. C’est pour les durs, ça ne rigole pas, ou juste un peu, en raison du casque qui est celui de l’irréductible Astérix. Pour ceux qui préfèrent des références plus nobles, Gauloises, c’est aussi la marque des artistes, non plus durs mais tourmentés, sensibles et pensants, qui préfèrent l’esprit au corps et trouvent l’inspiration dans leurs volutes de fumée. Chez Gauloises, ils ont Sartre, Renaud ou Bashung à opposer à la mystérieuse mais lisse starlette de Marylong. De quoi s’en griller une peinard.

On entend aussi le brouhaha de la foule, indécente, angoissante une fois que l’on a connu le confinement et ses distances de sécurité. Les cris de joie des enfants qui ont accédé à la piscine d’eau presque chaude que le centre met à disposition de ses clients, sur la place de cet espèce de village. Les mères peuvent aller faire leurs courses, tranquilles, enfin, avec toutes les autres, et les pères, boire une bière, tiens. Personne n’est oublié. Le centre commercial a tout prévu. Sauf les serviettes et les sèches cheveux, pour les enfants qui ressortent de l’eau en pleurant, c’était trop court, cette piscine, elle aurait du acheter un linge à la Migros, la mère, lui dit le père, le petit est trempé, heureusement les sacs à commission sont en plastique, ils résistent à l’eau qui coule depuis les cheveux de la cadette. C’est noël, quand même, dehors il neige, les enfants vont attraper la mort, elle aurait vraiment pu penser à prendre une serviette, râle encore le père, c’est toujours comme ça, après deux bières. Attention il y en a un qui a glissé, plus loin, vraiment pas une super idée, cette piscine, l’an prochain, ce sera patinoire, vient de décider le directeur du centre. Pour l’instant, l’odeur du chlore se mêle à celle de la cigarette, il est temps de partir humer un peu les gaz qui s’échappent des voitures dans le parking surpeuplé. Au pas, quitter les lieux, et au son d’une cassette glissée dans la stéréo. Jean Louis Aubert ne chante pas encore Je rêvais d’un autre monde. Il faudra attendre 1984. Depuis, on rêve toujours. ■

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Nos grands magasins en photos et vidéos des Archives de la RTS

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Un dimanche chez Mami

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Ce kiosque à journaux genevois des années 1950 se transforme-t-il en garderie à certaines heures de la journée ? Cette affable kiosquière sortant tricycle, poussette et autres jouets pour la fillette au premier plan pourrait nous le laisser croire ! Et de fait, ce kiosque n’a rien de banal. C’est Augusta Grobet qui le tient de 1948 à 1966, à la route de Florissant 51. Elle a le sens du commerce très développé, Augusta, une qualité indispensable quand il s’agit d’inventer des stratégies efficaces pour ne pas se laisser concurrencer par la Coop voisine. Par exemple, elle offre un paquet de cigarettes à l’achat d’une cartouche. Elle acquiert aussi une vitrine réfrigérée pour vendre du chocolat en plus du tabac et des journaux. Grâce à sa débrouillardise, la boutique marche à merveille. Augusta va même « sacrifier sa chambre à coucher pour en faire une deuxième arcade avec vitrine sur rue dans laquelle sont exposés des articles de papeterie, jouets, mercerie, etc… », comme nous le raconte sa petite-nièce Sylvie Bazzanella, la petite fille du premier plan. Augusta n’a plus alors que la cuisine comme unique pièce à vivre, assez sombre et donnant sur une cour intérieure. C’est dans cette pièce à l’ambiance de confidences et de joyeux capharnaüm que la petite Sylvie joue pendant des heures. Notamment à la dînette, se barbouillant de beurre et répandant des nuages de farine, car Augusta est très occupée côté boutique et ne peut pas la surveiller à chaque instant. L’autre terrain de jeu de prédilection est, comme nous le montre la photo, le trottoir devant la boutique. Sylvie y joue souvent à la pause de midi avec le tricycle et la poussette, qui figurent en bonne place parmi ses jouets préférés. Peut-être que l’autre fillette un peu plus âgée, tout à gauche de la photo, va se joindre au jeu sitôt son chocolat terminé ?

Outre cette transformation épisodique en place de jeu, ce kiosque aurait été le théâtre d’un épisode pour le moins épique, selon les souvenirs de Sylvie : « Ma grand-tante et son magasin ont fait la une de La Tribune de Genève au début des années 1960. A la rue Crespin, un richissime locataire tenait un fauve en captivité. Un matin, en ouvrant les volets du local à marchandises, Augusta s’est trouvée nez-à-nez avec le félin. Je vous laisse imaginer sa frayeur… La police est intervenue dans les meilleurs délais dans le but de capturer l’animal qui, pendant ce temps, avait pris la poudre d’escampette. Situation épique, branle-bas de combat dans le quartier ! » Nos recherches n’ont pas permis de mettre la main sur cette une de journal ni même sur un entrefilet mentionnant l’abracadabrante histoire. Mais quelques fauves évadés de leurs diverses cages, de cirque le plus souvent, apparaissent bel et bien dans les pages des journaux. Augusta s’en serait-elle inspiré pour égayer sa petite-nièce d’une histoire divertissante ? Un peu de fantaisie fait toujours du bien au quotidien.

Le chemin jusqu’au kiosque

Le certificat de travail d'Augusta, indispensable sésame pour une future place.

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Mais comment en arrive-t-on à devenir kiosquière dans les années 1950 à Genève ? Grâce aux nombreuses photographies de Sylvie Bazzanella et surtout à son témoignage, la vie d’Augusta n’est pas un mystère. Augusta naît le 8 janvier 1894 dans la famille Hochstättler, à Fribourg. Aînée de sept enfants, sa mère s’occupe peu d’elle. On imagine même assez bien que c’est plutôt Augusta qui aide sa mère à s’occuper de ses six petits frères et sœurs. Dès la fin de l’école obligatoire, elle est envoyée en Suisse allemande pour travailler, comme cela se faisait couramment à l’époque. Elle occupe divers emplois : fille de ferme d’abord, puis lingère, cuisinière, femme de chambre. En 1915, elle part à Genève où elle trouve le même type d’emplois divers et variés : employée de maison, femme de chambre dans des hôtels, manutentionnaire au journal La Suisse.

L'atelier mécanique Pic-Pic, où Augusta rencontrera son futur mari.

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Pendant la Première Guerre mondiale, Augusta devient ouvrière à l’usine Pic-Pic et contribue comme beaucoup de femmes à l’effort de guerre en fabriquant des munitions pour les Alliés. La société Pic-Pic, acronyme de Piccard-Pictet, fabrique des automobiles à Genève de 1905 à 1921. Unique marque automobile entièrement suisse de l’histoire, elle se fait remarquer dans les années 1910 lors de courses automobiles avant de péricliter après-guerre. Sylvie Bazzanella pense que c’est chez Pic-Pic qu’Augusta rencontre son mari : Henri Grobet. Ce n’est qu’une hypothèse, basée sur le fait qu’Henri Grobet était employé chez Pic-Pic avant d’être mobilisé. Mais ils ont tout aussi bien pu se rencontrer à un bal, l’un des principaux loisirs à l’époque et l’autre grande probabilité de rencontres hormis le travail.

Témoignage touchant de la période de séparation entre les amoureux : une lettre qu’Henri écrit à Augusta le 27 avril 1918, le lendemain de son anniversaire et d’une marche éreintante de Soleure à Bienne. On y devine que la mobilisation est une rude séparation pour de jeunes gens qui se font la cour et que la correspondance écrite est un trésor pour l’un comme pour l’autre, le seul lien qui leur permet d’apprendre à se connaître par-delà les kilomètres. Henri écrit à Augusta : « J’ai relu au moins 5 fois ta lettre tellement elle m’a fait plaisir. » Cette correspondance est aussi un lien financier, car nous apprenons dans cette lettre qu’Augusta a envoyé un mandat de 10 francs à Henri, qui semble très gêné de profiter de l’argent gagné par celle qui n’est pas encore sa femme. Il lui en est fort reconnaissant. Nous apprenons encore que leurs retrouvailles sont prévues trois semaines plus tard. Elles ont dû être bien belles et l’été des plus réjouissants, puisque le 21 septembre 1918, Augusta et Henri se marient à Genève. Nous pouvons supposer qu’Augusta attend déjà à cette date un autre heureux événement, car six mois après, le 20 mars 1919, naît Marguerite qui sera l’unique enfant du couple.

Toute la famille en side-car

Pour leur fille, ils vont travailler dur. En effet, Marguerite contracte la polio et fait partie des 1% de personnes infectées développant une paralysie. Nous l’avons oublié aujourd’hui, car cette terrible maladie est considérée comme éradiquée en Europe depuis plusieurs décennies, mais elle faisait des ravages au début du XXe siècle. Sur plusieurs photographies publiées par Sylvie Bazzanella, sa cousine Marguerite doit s’aider d’une béquille pour marcher ou se tenir debout. Afin de la soigner avec les meilleurs traitements possibles, ses parents cumulent les emplois. Henri travaille ainsi le jour dans un atelier de vélo et la nuit au journal La Suisse.

La famille est prête pour une course de side-car.

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Mais cela n’empêche pas la famille de sourire tout grand à la vie ! Nous la retrouvons ainsi sur une ribambelle de photographies témoignant de leurs campings, escapades et voyages au Tessin, en France et en Italie, notamment en side-car, Augusta étant tout aussi passionnée de mécanique que son mari Henri. Le couple participait d’ailleurs à des courses avec des amis. Peut-être ont-ils participé en catégorie side-car à la course du 29 juillet 1928 dont L’Inédit s’est déjà fait l’écho (lire l’article) ? Sylvie Bazzanella se rappelle en tout cas très bien les récits exaltants qu’Augusta lui ferait plus tard de ces courses.

Au Parc la Grange, à la fin du repas de baptême de Sylvie. Sa grande-tante Augusta est aussi sa marraine (1952).

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Malheureusement en 1946, Henri décède prématurément, à 52 ans, d’un arrêt du cœur. Ce triste événement marque un tournant dans la vie d’Augusta : elle change complètement de carrière et décide d’ouvrir un kiosque, après avoir trouvé des locaux à la rue Florissant 51 à Genève. Le caractère bien trempé d’Augusta, sa confiance en la vie et sa solidité ne pouvait qu’en faire une kiosquière extraordinaire ! 

Malgré les épreuves, le bonheur resplendit toujours dans le sourire d’Augusta sur les photographies. Un sourire transmis à sa petite-nièce Sylvie Bazzanella, qui s’entend dans sa voix quand elle parle avec tendresse de sa « si chère Augusta ». La complicité fut grande toute leur vie entre Augusta et Sylvie, comme le prédisait déjà cette photo du baptême de la petite-nièce, bien calée sur les genoux de sa grand-tante. Parfois, la joie transmise par une photo est si grande que l’on croirait y être. ■

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Fribourg, l'usine à gaz

Coll. M. Morel/notreHistoire.ch

Avant les cantons et la Confédération, ce sont les villes qui dans notre pays mirent en œuvre une politique énergétique, en distribuant l’eau, puis le gaz et l’électricité à travers leurs Services industriels (SI). Mais la ville de Fribourg laissa une entreprise allemande produire et vendre le gaz d’éclairage dès 1861, puis réussit à perdre en même temps l’eau et l’électricité au profit du canton en 1888. Il ne lui restait plus, quatre ans plus tard, qu’à racheter l’usine à gaz, triste prix de consolation noirâtre étalé au bord de la Sarine, face au cirque grandiose de la ville médiévale en surplomb – hôtel de ville, cathédrale et Grand-Rue, l’image-mère de Fribourg. Et le gaz resta le produit unique des SI communaux jusqu’au lendemain de la Seconde Guerre mondiale.

Dans les années 1920, le peintre zurichois Varlin dessina et peignit à plusieurs reprises l'usine à gaz en Vieille Ville de Fribourg.

Coll. Musée d'art et d'histoire de Fribourg

Or, entre deux mobilisations, le peintre zurichois Willy Guggenheim, dit Varlin, vint séjourner quelques fois à Fribourg. En 1940, dédaignant le pittoresque, en plusieurs dessins et tableaux il traita de l’usine à gaz. Ce motif lugubre dans un quartier pauvre correspondait bien aux valeurs évoquées par son nom d’artiste (le typographe Eugène Varlin était un militant communard, fusillé en 1871). L’usine qu’il voyait, agrandie en deux étapes au tournant du siècle, se composait des constructions métalliques d’origine (élévateur, transporteur, convoyeur, calibreur…), recouvertes de planches, ainsi que de nouveaux fours et d’un bâtiment administratif ajoutés en 1926, le tout noir et sale à souhait. C’est en chauffant et distillant de la houille, en effet, qu’on produisait le gaz de ville, stocké dans des gazomètres, tandis que le résidu de la combustion – le coke, un combustible médiocre – était trié puis mis en sac pour la revente.

La noirceur des installations, et l’aspect démantibulé que leur conféra le peintre dans une gouache nerveuse conservée au Musée d’art et d’histoire Fribourg, s’accordait bien avec la misère économique et sociale du quartier de la Planche-Inférieure, et plus largement de la Basse-Ville, dans l’entre-deux-guerres. La population ouvrière, mal vue et toujours suspectée de dévoiement moral ou de débordement politique (aux yeux du pouvoir conservateur, c’était kif kif), s’entassait dans des logements insalubres. Le curé s’efforçait d’acheter les bistrots du quartier pour les discipliner, ou carrément les fermer. Les seuls équipements collectifs de la Planche étaient l’usine à gaz et la Prison centrale; et les seuls bourgeois domiciliés dans le coin, leurs directeurs respectifs. L’artiste a suggéré cette déréliction en silhouettant, au premier plan, une Sœur de Saint-Vincent de Paul, de dos, parapluie au bras et cornette sur la tête, avançant à petits pas sur le chemin boueux. En ce temps-là les Filles de la Charité, qui tenaient l’hospice de la Providence, étaient les anges tutélaires du quartier; elles ramenaient du bistrot les ouvriers, les soirs de paye, avant qu’ils aient tout bu.

Même transfigurée par l’art de Guggenheim-Varlin, cette glauque réalité contraste avec la gaîté publicitaire accompagnant la diffusion du gaz. Bien avant l’électricité, il alimenta les fourneaux en soulageant les ménagères des pénibles nettoyages qu’imposaient l’usage du bois et du charbon. C’est pour fêter son arrivée, au milieu des années 1930, qu’on installa dans la rue des Epouses un arc de triomphe en tôle peinte, abondamment photographié encore par les touristes mais dont tout le monde a oublié la raison d’être. En littérature comme au cinéma, la poésie des réverbères qu’on allume au crépuscule et les joyeuses flammèches bleues resteraient en honneur durablement.

Du noir au rouge… anglais

Est-ce pour égayer le site de la Planche-Inférieure que les SI décidèrent un jour de repeindre en rouge l’énorme cylindre du gazomètre ? « En rouge anglais », précisa fièrement le syndic Nussbaumer, qui se piquait d’esthétique et de modernité. On changea de technologie, aussi : le crackage d’essence, censément plus propre, rendait inutile les superstructures noires. On aurait pu directement passer au gaz naturel, dont le réseau de distribution commençait à se développer en Suisse, mais le syndic n’en était pas encore un partisan convaincu. Il le devint plus tard, lorsque la question du gazoduc se posa pour la zone industrielle du Grand Fribourg : fallait-il la traverser ou l’éviter ? Le consortium qui gérait l’affaire opta pour la première solution, jugeant qu’il importait de fournir aux industriels attendus toutes les énergies possibles.

Aujourd’hui, les SI de la capitale eux-mêmes ont disparu, géographiquement et formellement. Leurs bureaux et ateliers ont émigré à Givisiez, dans la zone industrielle. Leur raison sociale a muté en SINEF parallèlement à leur forme juridique, en société anonyme, et ils gèrent les réseaux d’eau et de gaz de plusieurs communes du Grand Fribourg. De l’usine à gaz ne reste qu’une friche au bord de l’eau, formée de bâtiments désaffectés au look pisseux sur un terrain archi pollué. Voici quelques années, la Ville a nourri quelque temps l’illusion de réaliser là une bonne affaire immobilière. Aux beaux jours, ce terrain vague reçoit l’animation d’un bistrot saisonnier, à l’enseigne du Port.

Et seul les tableaux de Varlin font souvenir du monstre noir et puant de la Planche-Inférieure. ■

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Quartier des Faverges, Lausanne

Coll. M. Diggelmann-Golay/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Daniel Rupp (la photo du quartier des Faverges, à Lausanne, qui illustre ce texte, a été partagée sur la plateforme par Mireille Diggelmann-Golay).

C’était mil neuf cent cinquante et quelques. Le quartier des Faverges grouillait de petits « babyboomer» en culottes courtes. J’étais l’un d’eux. C’était le temps de la «courrate», des sacs de billes, des trottinettes équipées de moteurs en cartons, des patins à roulettes en fer. Normal quoi !

C’était mil neuf cent cinquante et quelques, c’était le temps des matchs de badminton des parents le soir au milieu de la rue, de leurs descentes sur nos luges Davos, de la fin de leurs privations, de la naissance de notre opulence. Normal quoi !

Ce qui était plus inattendu pour moi, ce fut l’accueil d’un grand escogriffe chez moi. Il venait parfois à la maison, mangeait avec nous puis disparaissait pour réapparaître plus tard. Je finis par apprendre que mon père avait reçu une mission de tutelle. Pierre-José avait terminé sa scolarité obligatoire depuis un moment déjà. Il n’était pas décidé à trouver un travail ou une place d’apprentissage. Il aurait dû commencer à voler de ses propres ailes, mais il avait commencé avec zèle à voler au propre plutôt qu’au figuré! Il avait imaginé pouvoir vivre du détroussage qu’il exerçait volontiers sur la place Saint-François entre la Poste, la Société de Banque Suisse et le Crédit Fonciers. Il s’était fait prendre déjà de nombreuses fois, mais son ardeur à cette activité n’avait pas diminué. Mon père se donnait beaucoup de mal pour lui changer les idées. Les conversations étaient cordiales, mais les résultats se faisaient désespérément attendre. L’empathie, le positivisme et les messages subliminaux assurément patinaient dans le vide. Sa pauvre mère, les éducateurs et La police n’avaient pas eu davantage de succès. Le sujet était définitivement hors contrôle.

Un jour cependant, tout paru changer. Il déclara à table qu’il avait décidé de chercher une place d’apprentissage de commerce. Le scepticisme s’était depuis longtemps installé dans la tête de tous les acteurs de cette tragi-comédie. Cependant, il insista. Peu de temps après il sonna à la porte. Ma mère ouvrit et trouva sur le palier un Pierre-José rayonnant qui portait un costume sur son bras.

– Bonjour Simone, vous tombez bien, j’ai un travail pour vous. Voilà ! j’ai ici un costume que j’ai trouvé pour pas cher chez un fripier. Le problème est qu’il ne me va pas du tout. Il faudrait le reprendre. J’ai l’intention de me présenter pour des places d’apprentissage. Il faut que j’aie de l’allure.

Ma mère ouvrit de grands yeux tout ronds. Elle n’en revenait pas de ce changement d’attitude. Pour elle, la couture n’avait pas de secrets, c’était son métier. Elle avait passé la période de la guerre à coudre des costumes d’officiers. Refaire un costume pour un Pierre-José transformé, c’était du pain béni.

Le tissu était d’une très bonne qualité, mais la taille en effet n’était pas adéquate. Il fallait tout reprendre.

Dans la cuisine il y avait la machine à coudre SINGER, sur son meuble en bois et fer forgé. Elle prit les mesures, le mètre souple autour du cou, des épingles dans la bouche elle se lança avec enthousiasme dans cette entreprise : donner de l’ allure à un post-adolescent dégingandé. Elle épingla les manches, marqua les coutures à la craie, défit les ourlets, puis elle posa le costume sur la table, prépara le fil, embobina une canette, installa le tissu sur l’établi, abaissa le pied de biche sur le profil à coudre, lança la machine de la main gauche et entretint le mouvement de l’aiguille au moyen de la pédale. En quelques heures le costume était prêt. L’essayage révéla une silhouette transformée. Pierre-José n’avait pas la touche d’un apprenti de commerce mais plutôt du directeur général. Ma mère était satisfaite de son travail.

Elle n’eut pas le temps de prendre des nouvelles de ses recherches d’emploi. Moins d’une semaine plus tard, elle reçu la visite d’un commissaire de police qui lui demanda si elle était bien l’auteur de travaux de coutures sur le costume d’un important administrateur délégué. Pierre-José avait pris une riche demeure pour une boutique de fripier. Le propriétaire désirait retrouver son plus beau costume au plus vite. Malheureusement l’opération inverse n’était plus possible. En professionnelle, ma mère ne s’était pas contentée de déplacer des boutons, de froncer la taille et de serrer le col. Elle avait coupé dans le vif. Un vrai travail chirurgical. La doublure même avait été ajustée. Le costume ne tombait merveilleusement bien que sur les épaules de Pierre-José ! Fort de sa silhouette impressionnante, il ne s’était pas adressé au chef du personnel, mais au caissier. Il était prêt à tout pour éviter de rentrer dans le rang et gagner « honnêtement » sa vie.

Bien des années plus tard je demandais des nouvelles de « notre » Pierre-José à mon père.

– Pierre-José ? Eh bien, aujourd’hui il est un entrepreneur respectable, respecté et respectueux. Il est bon époux et bon père de famille.

Je m’apprêtais à le féliciter pour ce succès fascinant. Il ne m’en laissa pas le temps. Il haussa les épaules d’un geste qui tenait à la fois de l’impuissance et du soulagement .

– Je n’y suis vraiment pour rien. Qu’est-ce que tu veux ? Il est tombé fou amoureux d’une fille de « bonne vie » et il est prêt à tout pour la garder ! ■

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Les Gorges du Chauderon Montreux

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Malgré une belle reconnaissance et un succès d’estime affirmé, nous devons suspendre la parution de L’Inédit dans sa forme actuelle. Les articles resteront en ligne jusqu’à nouvel ordre.

Deux raisons temporaires motivent cette décision prise par le Conseil de Fondation de la FONSART, éditrice de notreHistoire.ch et de L’Inédit.

D’abord, le contenu des articles publiés est considéré comme précieux et de qualité. Si ces articles ont trouvé leur public et recueillent de nombreux témoignages de satisfaction, comme le reflète notre sondage (cliquez ici), il nous apparaît néanmoins qu’un autre support serait plus adéquat que la dimension numérique actuelle. Nous pensons en effet que la nature et la qualité des articles seraient mieux valorisées sur un support papier, soit une publication périodique, soit sous forme de livres. Nous étudions cette solution et nous vous ferons part de nos décisions au début de l’année prochaine.

Ensuite, la publication électronique de L’Inédit repose sur un logiciel dédié exclusif dont nous n’arrivons pas, au moment où nous vous écrivons, à assurer une pérennité stable et qui, de ce fait, va entraîner des frais considérables d’ici les 18 mois à venir. C’est donc le moment de décider des voies à prendre.

Ces deux raisons nous ont amené à cesser la publication dans sa forme actuelle. Cependant, les articles ne vont pas disparaître et feront toujours partie de notreHistoire.ch.

S’ajoute le fait que nous sommes en train de retravailler l’ensemble de la plateforme notreHistoire.ch. Au cours de l’année 2021, notreHistoire.ch va en effet connaître un développement important, et cela par étape. Notre petite équipe sera fortement sollicitée dans ce projet. Ce qui implique un choix de nos priorités.

Nous nous réjouissons de vous en faire part à l’horizon du printemps 2021.

Ce message est aussi l’occasion de remercier les historiens, journalistes et auteurs des articles parus dans L’Inédit. Leur travail a fait honneur à notreHistoire.ch. Nous profitons également de l’occasion de remercier les nombreux participant qui publient des photos, des films et leurs récits sur la plateforme. En mettant en valeur l’histoire de chacun, dans la perspective d’une histoire collective, notreHistoire.ch démontre que nous avons tous, quelque soit l’époque, un rôle dans notre histoire commune, ici en Suisse romande. Cette approche de notre plateforme, profondément populaire – au sens qu’elle n’exclut personne et donne une place à l’histoire de chacun – s’inscrit parfaitement dans l’intérêt du croisement de vos documents avec des archives audiovisuelles provenant d’institutions romandes, particulièrement un choix de documents des archives de la RTS, dont les premiers documents de la radio remontent à 1932 et à 1954 pour ceux de la télévision.

La publication de nouveaux articles se poursuivra dans L’Inédit jusqu’au 27 novembre prochain. D’ici là, nous vous invitons à vous inscrire à notre newsletter. Elle nous permettra de vous tenir informés des suites que nous espérons donner à notre publication.

Nous comptons sur votre collaboration active dans les mois qui viennent et nous vous invitons à continuer à faire vivre notreHistoire.ch, à porter notre projet commun autour de vous afin qu’ensemble nous poursuivions la précieuse construction de la mémoire collective de notre coin de pays.

Félix Bollmann, Président du Conseil de Fondation de la FONSART
Claude Zurcher, Responsable éditorial de L’Inédit

Charles-Edouard Guillaume

Photo Boyer / Roger-Viollet, coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

A la sortie de l’agglomération de Fleurier, dans le canton de Neuchâtel, en direction de Môtiers, peu après l’église réformée, mais à droite, une maison aux volets verts porte une plaque commémorative, à gauche de l’entrée. C’est effectivement ici la maison natale de cet inventeur: Charles-Edouard Guillaume.

La maison natale de Charles-Edouard Guillaume à Fleurier (NE).

Photo A. Durussel, coll. L'Inédit/notreHistoire.ch

Fils d’une famille aisée au sein de laquelle l’horlogerie était déjà l’occupation principale de ses parents et de ses grands-parents, il est né durant le gros hiver de l’année 1861, le 15 février. Il va étudier la physique à Neuchâtel, puis il entre à l’EPFZ en 1878, afin de poursuivre sa formation. Après la rédaction d’une thèse ayant pour objet les condensateurs électrolytiques, dans la foulée de l’inventeur de la «Bouteille de Leyde», il est engagé, à l’âge de vingt-deux ans en France, comme chercheur au Bureau international des Poids et Mesures (BIMP) à Sèvres, près de Paris. Ses travaux de recherche, centrés désormais sur la métrologie et l’étalonnage précis des thermomètres à mercure, sont bien vite reconnus par le monde scientifique. En 1889, il est nommé comme adjoint à la tête de cette institution. Il donne aussi des cours de physique à la Faculté des Sciences de l’Université de Genève. Quelques années plus tard, il est nommé directeur-adjoint du BIMP, puis directeur général au début de la Première Guerre mondiale et assumera ce poste pratiquement jusqu’à sa retraite, en 1937. Il avait été honoré d’un Prix Nobel de physique en 1920 et il était le père de trois enfants.

Une intuition qui le conduira au Nobel

Dès ses premières années à Sèvres, alors que la métrologie n’était pas son domaine de prédilection, Charles-Edouard Guillaume se passionne pour tenter d’améliorer la fiabilité des alliages de métaux utilisés dans les instruments de mesure, afin d’éviter les fluctuations et l’instabilité dues aux variations de température, c’est-à-dire la dilatation thermique.

Son intuition l’oriente plus précisément vers les aciers au nickel. Une société industrielle de l’époque, dirigée par un nommé Henri Fayol, fournit dès lors au chercheur du BIPM plus de six-cents alliages différents de Fe-Ni sous forme d’échantillons. Charles-Edouard Guillaume va ainsi établir les courbes spécifiques des coefficients de dilatation de ces alliages. Il découvre après de multiples vérifications que l’alliage avec 36% de nickel est celui qui se dilate le moins. On donnera le nom d’ « Invar » à ce métal qui sera désormais utilisé dans les balanciers des horloges et des morbiers.

D’autre part, la découverte de l’anomalie thermo-élastique, en collaboration avec l’horloger Paul Perret et l’ingénieur Marc Thury, va donner le premier spiral compensateur, avec un alliage  Fe-Ni avec 28 % de nickel. Mais cet alliage est mou et conserve une forte erreur secondaire. Charles-Edouard Guillaume parvient à rendre alors cet alliage plus élastique et à diminuer l’erreur secondaire par des additions de tungstène, de manganèse et de chrome. Cela donnera l’Elinvar, connu aussi sous l’appellation « Métélinvar », « Nivarox » ou « Isoval ». Les spiraux en alliage de palladium et de cuivre, tels ceux qu’avaient développé pour les chronomètres de marine Charles-Auguste Paillard (1840-1895), natif de Sainte-Croix, deviennent ainsi dépassés.

En résumé, et sans entrer ici dans plus de détails techniques et scientifiques, l’on peut affirmer que le mérite de Charles-Edouard Guillaume, décédé après une brève année de retraite active le 13 juin 1938, a bien été celui d’avoir introduit une approche scientifique et systématique de la métallurgie et de la cristallographie dans le domaine de l’horlogerie.■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Une histoire de l’horlogerie suisse en images et vidéos des Archives de la RTS

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Mon petit frère

Coll. L. Chevalley/notreHistoire.ch

Notre série « La rue de mon enfance » rassemble des textes inédits et des récits préalablement publiés par les membres de notreHistoire.ch sur la plateforme. Liliane Chevalley évoque ici la Rue de la Carrière 14, dans le quartier de Beauregard, à Fribourg. Sur la photo, elle pose avec son frère Georges.

En 1934, jeune marié, mon père Henri commençait sa vie professionnelle à la Brasserie Beauregard, à Fribourg. Son choix a certainement été motivé parce qu’il aimait les chevaux. Il s’occupait de Misoxe, une jument demi-sang qui appartenait au directeur Marcel Guhl. Tous les matins mon père se levait à 5 h. pour aller à l’écurie changer les litières, nourrir les chevaux et les préparer pour la tournée, c’est-à-dire livrer la bière et la glace dans les cafés de Fribourg et en campagne. Ecolière je lui demandais de me réveiller pour déjeuner avec lui, ensuite je révisais mes leçons. J’ai eu l’occasion de l’accompagner dans ses livraisons. J’ai le souvenir d’une descente enneigée qui menait au café des Bains de Bonn. J’ai dû descendre du char, mon père craignait que le char glisse. Les Bains de Bonn ont disparu par la construction en 1963 du barrage de Schiffenen et de son lac artificiel.

Nous habitions tout prêt de la Brasserie Beauregard à la Rue de la Carrière 14, au 3e étage dans un 3 pièces sans confort. Pour chauffer, un fourneau à bois situé dans le corridor. Ma maman Olga cuisinait sur un potager à bois. Dans la buanderie il fallait chauffer l’eau au bois et cuire le linge dans deux cuves. Mon père avait le souci d’avoir assez de bois qu’il commandait par stères. Les bûches étaient sciées par M. Baeriswyl, scieur professionnel, qui venait avec sa machine devant la maison. Les enfants accouraient pour regarder cette machine impressionnante et qui faisait beaucoup de bruit.

La rue était à nous, jouer à la balle et aux poletz (jeu de billes), sauter à la corde, cache-cache, luger. Lorsque la cloche de la Brasserie sonnait la fin de la journée de travail, nous savions que nous devions rentrer à la maison. « La guerre est finie, la guerre est finie », cette annonce de joie, c’est aussi dans la rue que j’ai appris l’armistice, j’avais 10 ans.

Encore un souvenir: à la ruelle Saint-Vincent j’ai fréquenté l’école enfantine tenue par les sœurs de Saint-Vincent de Paul, je n’ai pas oublié les cornettes blanches. (Le texte original est illustré d’autres photos du quartier, à différentes époques. Cliquez ici pour y accéder).

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres documents photographiques et des vidéos des Archives de la RTS sur la brasserie Beauregard.

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Affiche de l'exposition des chefs-d'œuvre du Prado

Coll. Musée d'art et d'histoire Genève/notreHistoire.ch

Cette série est conçue en partenariat avec les Archives des Nations Unies à Genève, qui ont publié sur notreHistoire.ch des documents, principalement des photographies, sources du travail des historiens et des journalistes que L’Inédit réunit pour l’occasion. Retrouvez les articles de cette série en cliquant ici.

Malgré les accords de Munich de septembre 1938, la guerre paraît inéluctable en cet été 39. Le Royaume-Uni et la France ont entamé la mobilisation de leurs troupes. La Société des Nations s’est vidée de toute substance. Et en Espagne la guerre civile s’est terminée le 1er avril 1939 avec l’écrasement des Républicains. Le général Franco impose la dictature sur un pays saigné à blanc.

Mais Genève se distrait de cette lourde atmosphère avec une exposition aussi exceptionnelle qu’incongrue. Les Chefs-d’œuvre du Musée du Prado brillent tout l’été au Musée d’art et d’histoire. «Le 13 février 1939, deux trains venant d’Espagne, plus chargés de trésors que les caravanes de la reine de Saba, déposaient à Genève une cargaison de chefs-d’œuvre que le gouvernement rouge de la République espagnole, redoutant la destruction de Madrid, ou tout au moins l’incendie du Prado, confiait à la Société des Nations,» raconte cet été-là La Revue des Deux Mondes, un mensuel littéraire français, résolument conservateur à l’époque.

Echapper aux bombes de la Luftwaffe

Cette opération de sauvetage a commencé aux premiers jours de la guerre civile, après le coup d’État raté de hauts gradés de l’armée espagnole. Le 18 juillet 1936, le gouvernement républicain met en place un Comité central du trésor artistique chargé de sauvegarder le patrimoine artistique des musées, alors que les bombardements s’amplifient au cours de la guerre avec l’intervention de la Luftwaffe du IIIe Reich.

Les tableaux du Prado sont passés par Valence et Barcelone avant d'arriver à la Société des Nations.

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

L’avancée brutale et continue des troupes nationalistes incite le gouvernement républicain à évacuer les œuvres d’art du Musée du Prado à Madrid. Elles sont transportées à Valence, puis en Catalogne. En février 1939, alors que la République espagnole est au bord de l’effondrement, un Comité international, constitué de neuf représentants des principaux musées européens – dont le Musée d’art et d’histoire de Genève – signent avec les Républicains un accord à Figueras, ville frontalière de la France. L’accord permet à la dernière minute l’évacuation des œuvres espagnoles au siège de la Société des Nations (SdN) à Genève.

Mais leur pérégrination ne tarde pas à reprendre. À peine la victoire du général Franco reconnue, les œuvres sont formellement restituées à l’ambassadeur de Franco à Berne, le 30 mars. Dès le mois de mai, les œuvres d’art repartent en Espagne, par convois successifs.

Le Comité international à l’origine du sauvetage essaie, néanmoins, d’organiser une exposition à Genève. Pour le nouveau régime, il n’est pas question de négocier avec ce comité, encore moins avec la SDN où l’agression militaire des Franquistes avait été mollement condamnée. Désormais à la tête du gouvernement, Franco ne rejette pas le projet d’exposition. Ses représentants en négocient les modalités avec la ville de Genève et Musée d’art et d’histoire, sous l’œil bienveillant de Berne.

Un accord de dernière minute a parmi le transfert des tableaux vers Genève.

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Pour Franco, cette exposition est une occasion inespérée de présenter son régime sous un jour particulièrement avenant. De quoi faire oublier le pavillon de l’Espagne républicaine à l’Exposition universelle de 1937 à Paris. Clou de ce modeste pavillon, le tableau Guernica exécuté par Picasso pour y être exposé.

Un cadeau à la civilisation européenne

L’Exposition des Chefs-d’œuvre du Musée du Prado s’ouvre pour trois mois le 1er juin 1939. Dans son édition du jour, le Journal de Genève donne le ton: «Aux dernières heures des suprêmes batailles, une fortune singulière et terrible, puisque nous la devons à la guerre, voulut que les chefs-d’œuvre des Musées et des collections particulières d’Espagne, fuyant l’incendie et les bombes, trouvassent refuge à Genève. Par courtoisie, avec une gentillesse magnifique, le gouvernement espagnol nous fait la générosité d’en permettre l’exposition au Musée d’Art et d’Histoire… »

La gauche genevoise dénoncera la propagande pro-franquiste faite avec l'exposition des chefs-d'oeuvre du Prado.

Coll. Archives des Nations Unies Genève/notreHistoire.ch

Lors du vernissage, le conseiller fédéral Marcel Pilet-Golaz se lance dans un hommage énamouré à l’Espagne: «Mes remerciements s’adresseront surtout au marquis d’Aycinena, ministre d’Espagne à Berne, et, par son obligeante entremise, au gouvernement de son pays. Je l’assure, avec une sincérité inspirée par une véritable reconnaissance, que nous mesurons tout le prix du don magnifique — c’est le mot — dont nous sommes si libéralement comblés», rapporte le Journal de Genève.

Le ministre suisse ne s’en tient pas aux usages diplomatiques. C’est une élégie qu’il prononce: «L’Espagne qui vient, au cours de luttes où l’héroïsme n’eut d’égal que la ténacité, de rétablir son unité menacée, d’affirmer son inébranlable volonté de rester maîtresse de ses destins, de prouver qu’elle est capable, quoi qu’il en puisse coûter, de conserver dans le monde la place due à son présent comme à son passé ; l’Espagne dont le territoire, pendant près de trois ans, s’est couvert de ruines et de tombes ; l’Espagne que l’on aurait pu croire épuisée par l’effort sans pareil qu’elle a vaillamment soutenu ; l’Espagne qui aurait eu le droit de ne songer qu’à elle, de s’absorber à cicatriser ses blessures, à reconstituer ses forces, à recouvrer ses trésors, dispersés par la tourmente ; l’Espagne, dis-je, sans avoir envers nous aucune dette matérielle ou morale, nous consent, par générosité pure, un véritable sacrifice : elle nous confie ses œuvres d’art les plus précieuses. Certes, nous comprenons bien que ce n’est pas à nous seuls, Suisses, qu’elle fait cet inestimable cadeau, mais à la civilisation européenne, pour lui rappeler sa grandeur, sa mission et ses devoirs.»

La politique d’accommodement avec les puissances de l’Axe qu’il défendra l’année suivante comme ministre des Affaires étrangères est aussi une forme d’adhésion de la part de Pilet-Golaz. Des sympathies qui sont loin d’être partagées par tous. La gauche a dénoncé la propagande faite autour de cette exposition.

En témoigne le billet d’une revue genevoise – Le Réveil Anarchiste – publiée le 24 juin 1939. C’est un regard halluciné et féroce porté sur l’exposition:

«Quelle histoire ! quelle tragédie ! Velasquez, Zurburan, El Greco ! Franco et l’Espagne meurtrie, massacrée ! Goya : « Les Désastres ». À l’entrée, dans le hall, une toile immense : sur un fond soufre et noir, se dresse une femme : la République, tenant couché sur ses bras un enfant sanglant, déchiqueté ; à ses pieds, des cadavres. Toute la toile sabrée de sang. Au bas du tableau, non pas des adorateurs ou des donateurs, mais dans une scène carnavalesque des gueules de « Saint-Isidore » du 3 mai 1808, des «horreurs de la guerre», des bannières du Sacré-Cœur, des crucifix, des légionnaires maroco-italo-allemands, le Loyal offrant son épée a la Vierge, le Magnanime dont la charité a flamboyé sur Guernica, Madrid, Barcelone, etc…, et dont la gentillesse crépite à travers toute l’Espagne, entouré de diplomates, de dignitaires de la Banque et de l’Eglise, de toute l’élite morale et spirituelle, de tous les spécialistes de l’infamie, pataugeant dans la boue et le sang, avec déjà des contorsions de reprouvés. C’est Goya : les caprices, la guerre, les proverbes, « Nada ». On passe de salle en salle, bouleversé. Chacun de ces chefs-d’œuvre rappelle la tragédie, la trahison des chefs militaires, la lâcheté des démocraties, les combats inégaux, les massacres, la perfidie, l’infamie, et les efforts républicains à qui l’on doit de contempler ce magnifique trésor d’art. La gorge serrée, accablée de tristesse et de honte. On pense que cette exposition est une accusation terrible et que la tribu des laudateurs aura beau faire, elle ne réussira pas à donner le change. On sort de là plus ferme et décidé à la lutte. »

Un succès immense

Ouverte pendant 3 mois, l’exposition attire près de 400’000 visiteurs. C’est la plus visitée du Musée d’art et d’histoire jusqu’à aujourd’hui. Dans son édition du 28 juin 1940, le Journal de Genève donne une idée de ses retombées économique: «L’exploitation de l’Hôtel Métropole en 1939 solde par un bénéfice de fr. 8362, en regard d’une perte de fr. 3169 en 1938. Grâce aux recettes exceptionnelles dues aux visiteurs de l’Exposition du Prado, le chiffre d’affaires à fin août était supérieur de 37% à celui de l’année précédente. Le dernier trimestre de 1939 a été, malgré les événements, un peu meilleur que celui de 1938, de sorte que les recettes totales se sont élevées à fr. 250.077, contre 224.700 en 1938 et 222.000 en 1937.»

L’exposition ferme le 31 août 1939. Le lendemain, les armées nazies envahissent la Pologne.■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres documents dans la galerie consacrée à la SDN et une série de documents sonores des Archives de la RTS

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Gaston Cherpillod

Coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Le 10 octobre 2012, au lendemain de sa mort, une simple brève de l’Agence télégraphique suisse est reprise dans de nombreux médias : l’écrivain et poète romand Gaston Cherpillod n’est plus. Cela montre le peu d’importance que l’on a consacré à un auteur de talent n’appartenant pas au « star system ». Ecrivain socialement déclassé, comme il se plaisait maintes fois à le répéter dans des entretiens, mais aussi écrivain déclassé des librairies. Il est difficile de trouver ses livres en rayons ; au final, qui décide de l’importance d’une œuvre et d’un auteur. Le marché ? Le public ? Ou les médias ?

Semi-reclus dans sa maison de la Vallée de Joux, « l’affreux des lettres romandes » comme il se définissait, n’a cessé, jusqu’au bout de ses jours, de nous dire le monde sous une forme libre, personnelle et anarchiste. Même l’étiquette d’anarchiste ne lui correspond pas. Son anarchisme est celui d’un homme indépendant et seul, que rien ni personne ne peut corrompre; nullement l’appartenance à un quelconque mouvement anarchiste. Frondeur. Oui et excessivement. On devrait l’appeler Cherpillod, l’anarcho-frondeur.

L’écrivain Jean-Michel Olivier, Prix Interallié 2010 pour son livre L’amour nègre, et responsable, à l’époque, de la collection Poche Suisse chez L’Age d’Homme dira de lui qu’il « avait une sacrée tronche ». Un compliment.

Né en 1925 dans une famille d’ouvriers, Gaston poursuivra et terminera des études classiques (grec et latin); matières qu’il enseignera plus tard en tant que professeur.

Politiquement, il reste fidèle à son milieu en adhérant au Parti ouvrier populaire (POP) qu’il quittera par anti-conformisme et critique de la gauche institutionnelle et, plus tard, après 1968, du gauchisme bourgeois aussi. On le retrouvera dans la marge d’une pensée écologiste minoritaire mais qui lui correspond mieux et bien.

Ses positions assumées vis-à-vis de la gauche socialiste lui vaudront d’être licencié de son poste d’enseignant. En Suisse, dans les années 50, on ne rigole pas avec l’ouvriérisme. Il s’exilera au Locle puis au Sud de la France. Révolutionnaire, il le restera toute sa vie, par amour des petites gens, mais débarrassé des liens toxiques des idéologies dominantes malgré l’appartenance à différents partis minoritaires de gauche jusque dans les années 1980. En 1986, il sera candidat au Conseil d’Etat à Lausanne.

Libre et lyrique, il l’est. En 1965, Cherpillod publie Le Chêne brûlé, son plus beau livre. Avec nostalgie, virulence et réalisme, il parle de son enfance et y règle aussi des comptes, comme il le dit. Sa narration est intime et sublime. Il l’ancre dans sa terre natale vivante et populaire. Une écriture enracinée et ouverte à l’autre. Un délicat auto-portrait qui décrit un monde disparu et la solitude de celui qui a dû rompre avec son milieu originel sans jamais le trahir.

Dès 1970, avec son livre Promotion Staline, il intègre la maison d’édition L’Age d’Homme fondée à Lausanne par l’éditeur visionnaire et de talent Vladimir Dimitrijevič. Pratiquement toute son œuvre y sera publiée. Il écrira des romans, de la poésie et du théâtre. Vladimir Dimitrijevič savait repérer les meilleurs et prenait le risque de les publier.

L’intransigeance anti-bourgeoise est une constante dans l’œuvre de Cherpillod. Il n’oublie pas l’exploitation vécue et subie par cette classe sur sa propre famille. Avec raison, il gardera une haine viscérale contre les nantis et sa langue mûrira sous cette saine et juste révolte.

Pour lui, l’acte d’écriture est douleur qu’il faut maîtriser en restant en perpétuel éveil. Il y a du Céline en Cherpillod. Il parle de l’écriture comme d’une musique et donne au style une importance capitale. Ecrire, c’est avoir une conception à soi du monde et, selon lui, il n’y a de perfection littéraire sans soif d’absolu. Le désir d’autonomie est sacré en littérature comme dans la vie. Autonomie du verbe et autonomie de l’être.

S’il y a du Céline, il y a aussi du Ramuz. Oui. Surtout les nouvelles, plus que tout.

Cherpillod n’a pu échapper aux honneurs. Il reçoit deux fois le prestigieux Prix Schiller; en 1976 et en 1986, qu’il a accepté et, en 1992, le Prix des Ecrivains vaudois pour l’ensemble de son œuvre. Question de tenue!

Au-delà de ces prix littéraires, la sérénité, à la fin de sa vie, l’auteur du Chêne brûlé la trouve dans l’acte répété, calme et apaisant de la pêche et de la chasse aux champignons. Dépossédé d’Eros, c’est la nature qui lui permet de renouer avec l’imaginaire en rêvant un monde nouveau qui se débarrasserait une fois pour toute de ses démons consuméristes..

Avoir pu résister et rester fidèle à soi-même et à ses convictions est essentiel. C’est ainsi que l’on surpasse la peur de sa propre mort et que l’on clôt son existence avec le devoir accompli.

Dans les lettres romandes, en 2020, Julien Sansonnens (Prix Rod 2019), selon moi, est un des plus proches légataires de la langue de Gaston Cherpillod. De par son parcours politique, ses thématiques et sa langue poétique inscrite dans le réel, Sansonnens perpétue cette belle littérature de libre frondeur qui n’a de compte à rendre à personne et n’a jamais peur de dire les choses vraies. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Une série de vidéos de Archives de la RTS consacrées à Gaston Cherpillod

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"Pompe funèbre" d'antan

Coll. P.-M. Epiney/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Christine Riedo que nous publions ici, dans le prolongement de la Toussaint (la photo illustrant ce texte a été partagée par Pierre-Marie Epiney)

J’ai vu mon premier mort lorsque j’avais une dizaine d’années.

C’était au Tessin où j’ai habité enfant.

Lorsque il y avait un mort au village où j’habitais, le défunt était exposé dans sa maison, souvent sur son lit.

Les gens du village, petits et grands, en famille, passaient tous dans sa chambre lui rendre hommage. Pour l’enterrement ensuite, le village se mettait en cortège et nous l’accompagnions jusqu’à l’église et après la cérémonie jusqu’au cimetière.

Être confrontée à la mort dès le plus jeune âge ne m’a pas fait peur, parce que cela se faisait en communauté, en compagnie de nos parents, il y avait surtout du respect, la mort, les adieux faisaient partie de la vie, et tout le cérémonial, le rite d’accompagnement aidait au deuil, ça nous préparait aussi aux réalités de la vie. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

D’autres photographies et des vidéos des Archives de la RTS dans la série Jours de deuil

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