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Vevey place du Marché 1904

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Datée de 1904, cette photographie montre un jour de marché à Vevey. Au fond de la place, le bâtiment avec un clocheton est la Grenette, marché couvert au grain. Il est construit en 1808 par l’architecte Jean-Abraham Fraisse, constructeur important dans le canton de Vaud. Les Lausannoises et les Lausannois lui doivent notamment leur ancien hôpital, aujourd’hui annexe du gymnase de la Cité. A gauche, le bosquet d’arbres a été planté juste après, en 1810, pour abriter le marché au bétail. Tout à gauche, dépasse un toit avec un fronton triangulaire. Il s’agit du poids au foin, réalisé en en 1837 par l’architecte Philippe Franel. Franel est un architecte veveysan très productif. L’hôtel des Trois Couronnes est l’une de ses œuvres majeures. Cet édicule est utilisé comme kiosque depuis 1930. Dans leur style classique, ces aménagements sont le signe des nouveaux équipements dont se dote le jeune canton de Vaud, créé en 1803.

Ce vaste espace est utilisé comme place du Marché depuis la fin du Moyen Age. Il se trouve alors hors de la ville, au pied des murs d’enceinte. Il prend son aspect actuel au XVIIIe siècle. Le terrain est alors aplani et revêtu de gravier. Les fossés sont comblés. Un ruisseau qui y coule est recouvert de dalles. Au sud, au bord du lac, on y plante des marronniers et des peupliers. Au nord et à l’est, au fond et à droite de la photo, des tilleuls sont remplacés en 1837 par des acacias et des ormeaux.

Au XIXe siècle, les différentes denrées sont strictement réparties sur la place. Au nord, sont vendus le beurre et les volailles. Au sud, à l’ombre de trois rangées d’arbres, les fromages. Et au milieu, comme sur la photo, les légumes. Les marchandises sont présentées sur des étals, très bas, à la hauteur d’un banc, rigoureusement alignés, ou à même le sol. Sur cette photographie, la petite fille qui court entre les marchands et leurs clientes est née avec le siècle. Aujourd’hui, la place du Marché est un parking.■

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Vevey, hier et aujourd’hui en images.
La place du Marché, le cœur de la Fête des Vignerons

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Sidney Bechet à Genève

Coll. M. Aubert, United Music Foundation/notreHistoire.ch

Il est l’un des musiciens les plus plébiscités de l’Après-guerre. Il? Sidney Bechet, le saxophoniste héraut du jazz américain. Dès 1945, le jazz devient de plus en plus populaire dans toute l’Europe. Il se propage en dehors des cercles d’initiés et se met à atteindre le grand public. Son succès touche principalement la jeunesse qui trouve dans cette musique au rythme syncopé l’expression audacieuse de ses aspirations culturelles. Le jazz se lie à une culture de masse en pleine émergence. Sur le vieux continent, les grands jazzmans américains s’élèvent au rang de vedette au même titre que les stars de cinéma. Sidney Bechet acquiert à cette période une incroyable renommée.

Pour prendre la mesure du phénomène, il suffit d’entendre les acclamations enthousiastes du public sur les enregistrements du concert qu’il donne le 14 mai 1949 au Victoria Hall de Genève. L’événement doit sa tenue à l’imprésario suisse Pierre Bouru qui, grâce à ses contacts avec le célèbre agent et producteur français Charles Delaunay, parvient à produire le musicien sur la scène genevoise lors de son passage au Festival international de Jazz de Paris. Les concerts organisés durant cette période signent le retour tant attendu de Sidney Bechet en Europe depuis l’interdiction de séjour dont il a été l’objet en 1931 à la suite d’une altercation au revolver dans un bar parisien! Une fois les détails réglés et la date fixée, Bouru s’empresse de sonoriser convenablement la salle, de trouver des instruments de qualité et d’installer des luminaires. Bechet se produira sur scène accompagnée des (très) jeunes membres de l’orchestre français du saxophoniste Pierre Braslavsky, qui est alors tout juste âgé de 19 ans. Le public afflue de toute la Suisse romande et les 1800 places mises en vente partent en un éclair. Il joue à guichet fermé. Des centaines de spectateurs se voient refusés à l’entrée, mais se consoleront à l’écoute des ondes de Radio-Genève qui obtient pour mille francs (une somme considérable à l’époque) les droits d’enregistrement et de diffusion du concert.

En photo à la place Cornavin

La performance enregistrée ce soir-là est considérée par les fins connaisseurs de jazz comme l’une des meilleures qu’il ait donné durant cette tournée. Ils retiennent en particulier son interprétation vibrante de Summertime, le standard de jazz composé à l’origine par George Gershwin pour l’opéra, dont les quelques notes d’ouverture ravissent instantanément la salle. Bien qu’il ne s’agit pas sa première apparition sur le sol helvétique, ce concert marquera durablement les esprits. Il est d’autant plus exceptionnel qu’il a lieu le jour du 52e anniversaire de Bechet. Durant l’ouverture, le clarinettiste et animateur de radio Loys Choquart présente le musicien avec une déférence entière et un profond respect. Juste avant l’entracte, les organisateurs lui apportent sur scène un gâteau devant une foule en émoi.

C’est vraisemblablement durant l’après-midi qui précède le spectacle que cette photographie a été prise. L’identité du photographe n’est pas spécifiée, mais l’image est issue de la collection Michèle Aubert, l’épouse du musicien suisse Claude Aubert, grand admirateur et ami proche du saxophoniste américain. Bechet apparaît ici devant l’Hôtel Bernina, sur la Place Cornavin qui jouxte la gare de Genève. Il arbore un regard perçant et un sourire discret encadré par les ombres portées que la lumière du soleil projette sur son visage. L’étonnante centralité de la composition dans ce contexte urbain laisse à penser qu’il s’agit d’une photographie réalisée à l’improviste. Comme si la personne derrière l’appareil lui avait demandé de s’arrêter là, pour immortaliser l’instant d’exception où Sidney Bechet, devenu la grande vedette du jazz, foule la chaussée genevoise. Comme si, épris d’impatience, le doigt avait appuyé sur le bouton du déclencheur négligeant la présence des deux hommes à droite, en arrière-plan.

La netteté dans laquelle se dessine le corps du sujet et la légère contre-plongée trahissent peut-être un geste plus affecté. Il n’en demeure pas moins que cette photographie prélude à la soirée du Victoria Hall qui scellera le début d’une amitié sincère entre Bechet et la Suisse romande où il reviendra chaque année durant la décennie suivante. Il noue des liens durables avec Pierre Bouru, Claude Aubert (clarinettiste et saxophoniste), Loys Choquart, Henri Chaix (pianiste), et le passionné de jazz Bernard Wagnière dit « Zizi ». Ce dernier invita régulièrement le saxophoniste américain et ses amis musiciens à Vigne Rouge, une propriété familiale située à Bellevue, au bord du lac Léman. Par ailleurs, il existe des films d’amateurs tournés par Wagnière où l’on voit Bechet et sa femme d’alors, Élisabeth, pêcher dans le lac Léman, jeter les plaques du jeu marin et jouer aux boules. Ces images révèlent un tempérament de boute-en-train ; un homme à la personnalité chaleureuse, qui en dépit de son immense succès, a su rester profondément humain.

Sidney Bechet sur la scène du Victoria Hall, Genève, le 14 mai 1949. Derrière lui : René Franc.

Coll. M. Aubert United Music Foundation/notreHistoire.ch

Un lien privilégié avec la Suisse

La relation intime entre Bechet et la Suisse a été retracée avec exactitude dans le très bel ouvrage Sidney Bechet en Suisse édité par la United Music Fondation. Le texte de Fabrice Zammarchi est accompagné de nombreuses photographies, documents d’archives et témoignages inédits. Il contient en outre les enregistrements des concerts suisses et des interviews radio où l’on découvre avec surprise que le musicien répond en français aux questions des journalistes. Enfin, pour ce qui est des films de Wagnière, ils ont été utilisés en 1992 par Pierre Barde et son équipe pour une édition d’Avis Aux Amateurs qui met à l’honneur le cinéma amateur et le jazz en Suisse. ■

Références

Barde Pierre, « J’ai vécu un jazz formidable », Avis aux amateurs, 41 min 9 sec, Genève, 03.07.1992, RTS
Chilton John, Sidney Bechet, London, Palgrave Macmillan UK, 1987. En ligne
Tournès Ludovic, « La popularisation du jazz en France (1948-1960) : les prodromes d’une massification des pratiques musicales », Revue historique n° 617 (1), 2001, pp. 109‑130.
Zammarchi Fabrice, Sidney Bechet en Suisse, United Music Fondation, Genève, 2014.
Article de RTS.ch sur le concert de Sidney Bechet au Victoria Hall.

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Un reportage de la RTS revient sur ce concert, avec des témoins de l’époque
D’autres photographies de Sidney Bechet à Genève

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Chez le coiffeur (dans l'atelier du photographe)

Fred Boissonnas, coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

Publicité ? Photo de famille? Difficile à dire du premier coup d’oeil, mais comment ne pas être séduit par la mise en scène? François Frédéric Boissonnas, dit Fred Boissonnas, dirige ses quatre fils, Edmond, Emile, Henri et Alfred dans une mise en scène photographique datant de 1898 et qui s’apparente à une photo promotionnelle pour un salon de coiffure. Mais la photo été entièrement réalisée en studio dans l’atelier de Fred Boissonnas. Au lieu de faire appel à des modèles professionnels, il photographie ses propres enfants. On est interloqué par la qualité de l’éclairage, diffus et bien maîtrisé. Le décor interpelle aussi. Fred Boissonnas a reconstruit dans son atelier une partie d’un salon de coiffure afin de rendre le cliché plus véridique. Les objets, sur la table, sont aussi parfaitement agencés. La composition et l’équilibre de l’image sont parfaits, digne, selon moi, des grandes photographies de Boissonnas.

A la première lecture de l’image, la joie des quatre enfants transparaît et lui donne une réalité et une vivacité très forte. Ils jouent parfaitement le jeu de la mise en scène et chacun accomplit son rôle avec brio. Leur attitude spontanée et malicieuse détonne face à la grande concentration du coiffeur. Je pense que le jeu de modèles amateurs et connus du photographe participe à cette authenticité. Le coiffeur ou celui qui joue le rôle du coiffeur a une tenue correcte et soignée.

N’oublions pas que Fred Boissonnas avait, déjà à l’époque, une très grande réputation ! Nous connaissons tous les fantastiques plaques photographiques de ses voyages orientaux qui ont joué un rôle majeur dans l’histoire de la photographie. Cependant, comme la plupart des photographes, Fred Boissonnas vivait aussi de commandes commerciales. Quatre enfants à la maison… chacun comprendra. Mais son travail alimentaire n’en est pas moins réalisé avec talent.■

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Les Boissonnas, une dynastie de photographes

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Occupation d’un immeuble pour empêcher sa démolition.

Coll. A. Sin/notreHistoire.ch

Membre de notreHistoire.ch, Armand Sin a publié une photo de l’occupation de l’immeuble du no2 de la rue Argand, à Genève, datée de janvier 1981. Cette photographie est l’oeuvre d’Oscar Luchino, habitant aujourd’hui à Cordoba, en Argentine. Ce dernier a également relaté les conditions de cette occupation dans un court texte que nous reprenons ici car il illustre un pan de l’histoire des squats genevois du début des années 1980.

« Nous étions tous ou presque des étudiants et nous étions jeunes. Depuis des années, nous avions trouvé, au numéro 2 de la rue Argand, à Genève, un lieu où la vie semblait être aimable et surtout pleine de joie. Mais un jour, nous avons reçu l’ordre d’abandonner les lieux. On avait signé la mort de la vieille bâtisse pour construire une nouvelle à la place. Une fois la surprise de cette nouvelle passée, nous avons été encouragés à résister par de nombreuses personnes qui en savaient long sur les magouilles des promoteurs. Le 2 de la rue Argand ne courait pas de risques, mais il fallait le sauver d’une mort injustifiable. C’est alors que l’occupation des lieux a commencé. Elle s’est étendue pendant deux ans avec les anciens locataires.

C’est à eux que je veux rendre hommage. Qui étions-nous? Une multinationale d’étudiants d’Amérique latine, des Maghrébins, des Africains, beaucoup de Valaisans qui se sentaient à Genève aussi étrangers que nous, des ressortissants du tiers-monde. Mais ce n’est pas tout. Il restait deux locataires. L’une était une coiffeuse célibataire et l’autre, une vieille dame, une « mémé » qui nous a manqué à tous, ensuite.

Cette expérience nous a fait grandir comme jamais. Nous n’avons pas eu peur de mener cette lutte pendant de longs mois. Comme tout résistance, elle a connu ses échecs et ses changements. C’est ainsi qu’au fur et à mesure que les appartements se vidaient, on a dû faire face à des lumpen de tout allure qui voulaient y habiter. Cela n’a pas était facile. Pendant ces mois, il y eut toute sorte de manifestations, et des sacrifices bien sûr. Mais il y eut aussi beaucoup de fêtes, des naissances même, et la reconnaissance des nombreux associations genevoises qui ont décidé, un 1er Mai, de lancer le cortège depuis notre bâtiment.

Il faut ajouter que le 2 de la rue Argand n’a jamais été démoli! » ■

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Le bonheur est dans le squat, un dossier de vidéo d’archives de la RTS

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Lausanne - Le Palais de Rumine

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Le palais de Rumine sur la place de la Riponne à Lausanne est flanqué, sur les deux côtés de son avant-corps, d’une colonne portant chacune une statue. Sur l’une d’elle se tient un griffon, représenté à gauche sur cette photographie du 1er août 1940, et sur l’autre colonne une sphinge, version féminine du sphinx, dotée d’une poitrine généreuse. Le palais de Rumine est construit entre 1892 et 1906, à l’emplacement d’un ancien couvent, pour accueillir l’Université et toute une série de musées cantonaux. Le griffon, animal mythologique associant un corps de lion avec une tête et des ailes d’aigle, est réputé depuis l’Antiquité garder des trésors. Il se poste certainement ici, à l’entrée du palais, pour préserver les richesses conservées dans les musées. En miroir, la sphinge représente le savoir, associé à l’université. On se souvient de sa rencontre avec Œdipe, chez qui il ou elle déclenche la découverte désagréable de ses origines.

Le tout appartient au répertoire antique, passé par la Renaissance italienne, qui détermine l’ensemble de l’esthétique du palais. Son architecte lyonnais, Gaspard André, s’inspire directement des bâtiments renaissants de la ville de Florence, comme en témoignent entre autres le socle au lourd appareillage de pierres, la multiplication des fenêtres cintrées, les tourelles ajourées et les toits tuilés à faible pente. Les sculptures posées sur des hautes colonnes participent aussi aux embellissements traditionnels des villes italiennes. Celles qui dépendaient du pape-roi sont signalées par une colonne exhibant une louve allaitante. La plus connue étant certainement celle exposant un lion ailé sur la place Saint-Marc à Venise.

Les deux sculptures de la Riponne sont exécutées par Louis Uberti, qui, associé à Negri, réalise autour de 1900 une grande partie des ornements de façade dans l’arc lémanique : Beau-Rivage Palace, Caux-Palace, Lausanne-Palace et gare de Montreux par exemple. Ces multiples chantiers semblent avoir apporté prospérité aux deux associés puisqu’ils commandent en 1911 l’édification d’un immeuble avec atelier et appartements à Clarens auprès de l’architecte Eugène Jost pour lequel ils ont fréquemment travaillé. L’association sera cependant rompue en 1918.

Le buste du donateur couleur chocolat

Le griffon et la sphinge sont faits par galvanoplastie, technique encore relativement nouvelle à l’époque. L’opération consiste à électrifier un moule qui attire ainsi une couche de cuivre sur son relief intérieur. Dans le palais, au-dessus de l’escalier central, un buste du donateur Gabriel de Rumine est conçu suivant le même procédé par l’artiste Raphaël Lugeon. Cependant, cette technique lui confère une étrange couleur chocolat. Les deux bêtes fantasmagoriques se tiennent sur des colonnes aux fûts impressionnants, taillés dans du granite rose de Baveno, petite ville italienne située au bord du Lac Majeur. Par ailleurs, le palais multiplie le recours à toutes de sortes pierres, qu’elles soient suisses ou étrangères.

Coll. M. Desarzens/notreHistoire.ch

Sur cette seconde image colorisée, le griffon est vu depuis l’intérieur du palais, depuis une de ces grandes fenêtres cintrées, afin d’être pris en quelque sorte à son niveau. Derrière lui apparaît une série de bâtiments, aujourd’hui en partie disparus. Au premier plan, émerge la toiture d’une construction basse d’un étage, située derrière la Grenette, l’ancienne halle aux grains. L’édifice, qui occupait tout un côté de la place, est démoli et remplacé en 1964 par le bâtiment de l’administration cantonale. Derrière lui, se dresse un immeuble d’habitation, rue du Tunnel 1, remplacé en 1950 par le bâtiment actuel. Plus loin, pointe l’angle de la maison Hollard, construite en 1867 et occupée depuis 1932 par le Cercle italien. Enfin, tout au fond, se dresse le clocheton du bâtiment à l’angle de la rue du Valentin et de l’avenue Vinet, toujours présent aujourd’hui. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Le Palais de Rumine en images et en vidéos de la RTS

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Chevrolet impala 1963

Modèle impala 1963

Coll. R. Mesot/notreHistoire.ch

«Je vais t’acheter une Chevrolet. Donne-moi un peu de ton amour». En fredonnant cette rengaine tirée de la chanson «Hey Gyp» en 1967, le chanteur britannique Donovan prévoyait tout le bénéfice qu’il pouvait retirer en offrant à sa dulcinée cette rutilante… Chevrolet. Mais savait-il que Louis Chevrolet, concepteur de la voiture la plus branchée des années 1920, était un natif de La Chaux-de-Fonds et originaire de Bonfol, dans le canton du Jura? Et que le modèle dont il entendait prendre possession, qu’il chérissait, pouvait bien avoir été fabriqué, qui sait, dans ces années-là… à Bienne.

Le plus gros fabricant américain d’automobiles d’alors, General Motors, décida en effet d’installer sa filiale suisse de montage dans le chef-lieu du Seeland dès 1935. Guido Müller, maire de la ville de 1921 à 1947, ne résista pas à l’envie de booster économiquement la région, en y laissant peut-être au passage un peu de son âme de socialiste engagé. C’est sans hésiter qu’il fit un cadeau royal à la GM : une fabrique clé en main et une exonération fiscale sur cinq ans. Une offrande que les Biennois plébisciteront par les urnes et qui permettra la création de plus de 300 nouveaux postes de travail dans leur ville.

Des Chevrolet, des Buick ou encore des Cadillac sortiront ainsi des usines seelandaises. A l’exception des années de guerre, il en sera ainsi jusqu’en 1975, année de la fermeture de l’usine suisse de montage de la GM à Bienne,  confrontée à une trop forte concurrence venue d’Europe, liée notamment à l’émergence de la Communauté européenne. Près de 500 emplois passeront alors à la trappe, entraînant Bienne et sa région dans une longue sinistrose. 

Arzier, Pâques 1964. Photo Renée Flohr-Champendal.

Coll. C. Bärtschi-Flohr/notreHistoire.ch

Mais trois ans avant « Hey Gip », au chalet de l’Oncle Henri et la Tante Simone à Arzier (GE), on jouait à cache-cache, à Pâques, en chassant les œufs autour de la « Chevrolet à papa ». L’imposante monture est devenue un élément de décor : photos de vacances à Gignac ou de sorties aux sports d’hiver. La Chevrolet, véhicule tout terrain, auprès duquel il faisait bon prendre la pose, comme le témoigne cette photo tirée de l’album de Claire Bärtschi-Flohr. « I’ll buy you a Chevrolet / Just give me some of your love… »

Références

Christoph Zürcher, General Motors (GM), Dictionnaire historique de la Suisse.
OPEL, « 1935-1975 : 40 Jahre montage suisse », site web GM

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Ma première voiture inoubliable, une série de photos
La Chevrolet à toute occasion

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Patient du Dr Xavier Cuony, physicien de ville, Fribourg

Ils sont connus par leur sobriquet : Phitt de l’Hôpital; Baeriswyl, dit Pouta du Manège; l’innocent chiffonnier Tornare, dit Lollé; Sitzemann le violoneux; la belle Rataflux aux cheveux d’or; Rossier le messager des amoureux; Gobe-la-Lune, le poissonnier du Vully. Eux, ce sont les «lazzaroni oisifs» qui se tiennent sous le tilleul de Morat, devant l’Hôtel-de-Ville, à Fribourg.

Un médecin les a photographiés, utilisant le procédé des plaques de verre. Ce médecin, c’est le Docteur Cuony, dévoué aux soins des pauvres. Né le 3 décembre 1841, François Xavier Edmond Cuony est le fils de Jean-Augustin Cuony, notaire et syndic de Fribourg. Il suit ses écoles à Berne, Einsiedeln, Würzburg, Prague et Fribourg-en-Brisgau, où il exerce à la clinique ophtalmique. Durant la guerre franco-allemande de 1870, «il consacre son temps et ses soins aux malades et aux blessés des ambulances allemandes», lit-on dans la nécrologie que lui consacre La Liberté en 1915.

Physicien de ville à l’âme tendre

Portrait sur plaque de verre du Dr Cuony.

Coll. BCU Fribourg/notreHistoire.ch

De retour dans son Fribourg natal aux débuts des années 1870, Xavier Cuony officie durant près de trente ans comme «physicien de ville», une archaïque dénomination pour désigner la mission de soigner les pauvres hères. «Il multiplia les visites dans les quartiers excentriques pour porter les secours de son art aux indigents, dont aucune détresse imméritée ne le laissait insensible», nous apprennent les Nouvelles étrennes fribourgeoises de 1915-1916. «Son aspect austère, presque ascétique, ne laissait guère soupçonner son âme tendre, d’une sensibilité très vive, qui, au récit d’une infortune ou à l’éveil d’un souvenir, s’émouvait aisément jusqu’aux larmes.»

Peu après la mort du médecin, son neveu Auguste Schorderet livre quelques détails sur cette clique qu’il nomme «célébrités bolziques», nom emprunté au Bolz, l’idiome parlé en Basse-Ville, savant mélange de français et de singinois: «C’était un cachet pittoresque de notre ville que ces simples ou ces originaux, dont on riait sans grande malice, que souvent on faisait marcher, mais qu’on plaignait sincèrement au fond et, surtout, qu’on aimait et qu’on secourait quand ils en avaient besoin, à cause même de leur célébrité!»

Sur les quelques plaques de verre retrouvées dans les archives du docteur Cuony, une vieille renfrognée regarde timidement l’objectif. S’agit-il de Mayossé la mère aux chats? De Justine, connue de tout Fribourg pour se trimbaler avec son poulet apprivoisé? De Marie Féguise, qui chantait si bien, disait-on, mais qui était incapable de passer un ruisseau à pieds secs? Plus d’un siècle après cette prise de vue sur la terrasse du praticien, impossible d’identifier avec certitude laquelle de ces célébrités bolziques le médecin a immortalisé. Devant la porte close – est-ce celle de son cabinet? – d’autres laissés-pour-compte posent devant son objectif, les regard parfois fuyants, les corps souvent déchargés de leur poids par une canne. Des sans-noms qui résonnent aujourd’hui comme autant de synonymes de précarité, de dénuement, de vulnérabilité.

Coll. BCU Fribourg/notreHistoire.ch

« Et tant d’autres dont le nom se perd dans la nuit des temps »

Tel un inventaire à la Prévert, il allonge la liste d’autant de noms croquignolets: «Il y eut jadis Waldvogel, le petit ramoneur aux images; Peter Putscher, montreur d’une lanterne magique où se voyait “le cheval blanc” tour à tour du baron d’Alt ou de Napoléon; Bionda, l’aveugle ménétrier, et son ami Cagno; Gross le chaudronnier garde-stable à Saint-Nicolas… Et tant d’autres dont le nom se perd dans la nuit des temps.»

Tel un inventaire à la Prévert, il allonge la liste d’autant de noms croquignolets: «Il y eut jadis Waldvogel, le petit ramoneur aux images; Peter Putscher, montreur d’une lanterne magique où se voyait “le cheval blanc” tour à tour du baron d’Alt ou de Napoléon; Bionda, l’aveugle ménétrier, et son ami Cagno; Gross le chaudronnier garde-stable à Saint-Nicolas… Et tant d’autres dont le nom se perd dans la nuit des temps.»

Auguste Schorderet enchaîne: «Lollé l’innocent chiffonnier, qui parcourait les rues, son parapluie toujours ouvert, chantait à tue-tête des refrains toujours sans suite. Il y avait encore Tonté aux grands yeux rouges, Buntschu l’organiste, la suave Doura, à qui les gamins sans pitié faisaient maintes farces et de folles colères. Et encore le bon Rodolphe à la contrebasse, cet ineffable Rothengarten qui accompagna avec les trois cordes de son instrument des générations de clarinettistes, de flûtistes ou de trompettes dans la plupart de nos pintes. Sans parler de François Thossi, ce pauvre chimiste, marchand d’encre, de cirage et de drogue pour détruire cafards, rats, souris et insectes nuisibles, ce pauvre philosophe qui se disait “empereur des encres” et que la malice enfantine avait baptisé Kakernase à cause du volume de son appendice nasal… Que d’originales physionomies disparues, qui donnaient une teinte particulière à notre cité et dont le souvenir se perdrait complètement pour nous si, de temps à autre, nous n’entendions le grand jeu des orgues éclater au bord d’une fontaine pour l’ébahissement de quelques gamins!»

Article dérangeant sur la mortalité infantile

Désigné «père des pauvres» pour le quartier de La Planche, Xavier Cuony laisse «le souvenir d’un grand travailleur, d’un médecin dévoué à ses malades, d’un esclave de son devoir et d’un citoyen vivement soucieux des intérêts de Fribourg». En 1893 d’ailleurs, il publie un article dérangeant sur La mortalité infantile dans la ville de Fribourg, «où il dénonce la misère et les conditions d’hygiène catastrophiques dans lesquelles est plongée une partie de la population, en particulier les bas quartiers», écrit l’historien Alain Bosson dans son livre Fribourg, une ville aux XIXe et XXe siècles.

En 1915, ces figures d’un autre temps étaient encore dans toutes les mémoires. Un siècle plus tard, elles seraient définitivement oubliées si la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg n’avait pas archivés seize portraits conservés par les héritiers de Xavier Cuony. Seize célébrités bolziques, seize excentriques anonymes qu’il côtoya dans son cabinet, seize portraits de sans-grade au tournant du XXe siècle, qui font aujourd’hui connaître Fribourg sous une nouvelle lumière. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Fribourg à travers les siècles

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Sur le plateau de Temps Présent

Le 11 mars 1976, Claude Torracinta (à gauche) reçoit le mathématicien ukrainien Leonid Plioutch, qui comptait parmi les principaux dissidents au régime soviétique.

Coll. RTS/notreHistoire.ch

Figure marquante du journalisme de télévision en Suisse romande, Claude Torracinta a été, dès 1969, rédacteur en chef de Temps présent, qu’il marquera de sa personnalité. Nommé ensuite chef du Département des magazines, puis directeur de l’information à la RTS, il a été producteur de plusieurs émissions phare, comme Destins, En direct avec…, et auteur de Genève ou le temps des passions, entre autres réalisations qu’il a porté jusqu’à sa retraite en 2006. Dans ce récit, publié sur notreHistoire.ch, Claude Torracinta retrace la genèse de Temps présent. (Le titre et les intertitres sont de la rédaction).

« Tous les jeudis, peu après 20 h., les Suisses ont rendez-vous avec Temps présent qui, avec Panorama, l’émission de la BBC, est le plus ancien magazine d’information en Europe et l’un des fleurons de la RTS. Son audience, sa longévité, la diversité des sujets prouvent qu’il est possible de maintenir des émissions d’information de qualité en début de soirée, en dépit de la forte concurrence étrangère.

L’aventure commence au printemps 1969. René Schenker, alors directeur des programmes, et Alexandre Burger, chef du Département de l’information, décident de regrouper les moyens de Continents sans visa, dont la diffusion est mensuelle, avec ceux du Point et des Dossiers pour créer un magazine hebdomadaire diffusé en premier rideau, comme on dit à l’époque, c’est-à-dire en début de soirée. Une décision qui rejoint le vœu des producteurs de Continents sans visa qui éprouvent le besoin de passer à un rythme plus soutenu. Par son rythme hebdomadaire, la mise en place d’un comité de rédaction et non plus d’une rédaction collective comme à Continents sans visa, la création de Temps présent marque une étape dans l’histoire de la Télévision romande, mais aussi de la place et du rôle qu’occupe dorénavant la télévision dans la société.

La direction de la télévision me confie la rédaction en chef du nouveau magazine, j’étais alors correspondant à Paris de la Tribune de Genève, et j’avais déjà collaboré à plusieurs reportages de Continents sans visa. Trois autres producteurs sont nommés : Jean-Jacques Lagrange, réalisateur, l’un des fondateurs de Continents sans visa, Jean-Pierre Goretta et Marc Schindler, deux journalistes de ce magazine. Pour la petite histoire on retiendra que le titre de la nouvelle émission a été trouvé par Michel Juillierat, coordonnateur des programmes, à l’issue d’un concours doté du prix mirifique de 50 francs !

Le temps des bouleversements sociaux

Le 18 avril 1969 à 20h20, les téléspectateurs découvrent pour la première fois le générique de cette nouvelle émission d’information. Au sommaire, quatre sujets : « Le printemps de Prague », « Le mal italien », « Les barons de la presse » et « Far-west, l’héritage », premier volet d’un triptyque réalisé aux Etats-Unis par Jean-Jacques Lagrange. Un sommaire qui fait dire à un critique de presse que le nouveau magazine « prend un départ prestigieux ».

Diffusé le vendredi à ses débuts et durant septante-cinq minutes, Temps présent propose plusieurs sujets par émission. Ce n’est que plus tard qu’il sera programmé le jeudi, toujours en début de soirée, et que sera adopté en 1975 le principe du sujet unique d’une durée de soixante minutes.

La naissance de Temps présent intervenant un an après les événements de Mai 68 est marquée par le climat politique et social de l’époque. La jeunesse se rebelle. C’est le temps de la contestation, de la remise en cause des institutions, du féminisme, de la revendication des minorités sexuelles. Le temps des revendications les plus diverses, des bouleversements sociaux et aussi de la crispation de ceux qui se sentent mis en cause.

« Faire sortir la vérité du puits »

Ces changements vont inciter journalistes et réalisateurs à porter de plus en plus leurs regards sur les sujets nationaux et les grands enjeux de notre société. Une évolution déjà amorcée par Continents sans visa et qu’annonçaient à leur manière la Voie suisse de l’Exposition nationale et les films d’Henry Brandt. Le choix des sujets de reportage, leur traitement incisif, marquent la volonté d’ouverture des producteurs et des collaborateurs du nouveau magazine, leur souci de porter un regard critique sur la réalité et de répondre aux préoccupations de l’époque.

Il s’agit d’affirmer une certaine idée de l’information dans une télévision de service public et de « faire sortir la vérité du puits » comme l’écrit Nicolas Bouvier dans un livre qu’il consacre à la Télévision romande en 1979. «Temps présent, écrit-il, élabore un nouveau style d’enquêtes télévisées, vivantes, audacieuses, très bien documentées, qui va faire sa réputation ». Une des raisons de la réussite de Temps présent est d’avoir toujours consacré beaucoup de temps à la préparation d’un reportage et d’accorder plusieurs semaines de recherche au réalisateur et au journaliste pour enquêter, maîtriser leur sujet, trouver des témoins et mettre en forme leur récit. Le principe des équipes à quatre (réalisateur, journaliste, caméraman et preneur de son) est généralisé et une grande importance donné au montage.

Aucun sujet n’est tabou

La liste des thèmes des reportages réalisés en Suisse et diffusés par Temps présent à ses débuts est révélatrice de cette politique. Aucun sujet n’est tabou. On parle de la précarité (Vivre avec moins de 1000 francs), de l’internement administratif, de la drogue, du malaise des enseignants, des saisonniers, du syndicalisme, des enfants martyrs, de la sexualité, de la prison, de la mort, de la vie religieuse, etc.

Ce qui fait dire en décembre 1969 à Jacques Pilet, alors chargé de la critique TV à La Feuille d’Avis de Lausanne, à propos d’une enquête sur la politique fédérale : « Nos problèmes – on commence à le découvrir – peuvent aussi être passionnants. S’ils le sont rarement, c’est que trop longtemps on a pratiqué un journalisme politique dans l’esprit de l’administration : on a empoussiéré notre vie nationale. La télévision impeccablement maniée comme hier soir, montre la voie d’une conception renouvelée de l’information, d’une information qui fuit le jargon abstrait et va droit à l’essentiel, c’est- à-dire au concret ».

En 1970, le prestigieux Prix Italia

Cette volonté des producteurs de traiter de la réalité helvétique n’exclut nullement les reportages à l’étranger et le souci de rendre compte des conflits et des crises comme le montrent les sommaires des émissions. Les années 1970 sont en effet marquées par la guerre du Viêtnam, l’instauration de régimes autoritaires en Amérique latine, la décolonisation, le poids croissant des pays émergents et les prémisses de la fin de la Guerre froide.

Dès les débuts de Temps présent est affirmée la règle dite des trois tiers : un tiers de sujets suisses, un tiers de reportages à l’étranger, un tiers de sujets de société. Des équipes se rendent en Tunisie, au Viêtnam, en Chine, en France, en Italie, en Albanie, etc… Des émissions sont consacrées au sort des Juifs en Pologne ou à la tragédie du Biafra pour ne citer que ces exemples. En 1970 Yvan Butler et Guy Ackermann remportent le Prix Italia pour un reportage réalisé au Cambodge sur les correspondants de guerre : A leurs risques et périls.

Cela dit, tourner à l’étranger n’est pas toujours aisé. Les bobines de pellicule d’un reportage en Afrique du Sud sont mystérieusement rendues inutilisables lors de leur passage en douane. Jean-Philippe Ceppi, futur producteur de l’émission, est arrêté lors d’un autre reportage dans le même pays. Au Brésil, le matériel de l’équipe est saisi par les autorités.

Les obstacles administratifs sont également fréquents. André Gazut et Pierre-Pascal Rossi en font l’expérience. Chargés de réaliser un reportage sur la vie quotidienne des Moscovites, ils croient avoir obtenu toutes les autorisations au terme de longues négociations. Mais ils se heurtent sur place à la bureaucratie soviétique qui fait traîner les choses, annule au dernier moment ce qui avait été accepté la veille, obligeant finalement l’équipe à rentrer bredouille et à choisir un autre sujet, à savoir les vols dans les grands magasins. Une expérience qu’ont connue bien des collaborateurs de Temps présent.

Une nouvelle génération de réalisateurs et de journalistes

Le caractère hebdomadaire du magazine entraîne l’arrivée d’une nouvelle génération de réalisateurs et de journalistes d’autant que certains anciens se tournent vers la fiction et créent le Groupe 5 en 1968. C’est notamment le cas de Claude Goretta qui tourne Le fou en 1970, de Michel Soutter qui réalise James ou pas la même année ou d’Alain Tanner qui, après avoir réalisé trois reportages pour Temps présent, renonce à la télévision pour le cinéma et réalise Retour d’Afrique en 1971 et Charles mort ou vif.

Aux côtés de Guy Ackermann, Gilbert Bovay, François Enderlin, Jo Excoffier, Christian Mottier et Jean-Pierre Moulin, pour ne citer qu’eux, qui collaboraient déjà à Continents sans visa, de nouveaux noms figurent dès les années 1970 au générique de l’émission : Raymond Vouillamoz, futur directeur des programmes, Pierre-Pascal Rossi, qui sera en 1982 le premier présentateur du Téléjournal décentralisé, Gérald Mury, qui a participé comme journaliste à une soixantaine de reportages, Jacques Pilet qui en 1974 renonce provisoirement à la presse écrite pour l’écriture télévisuelle, Pierre Demont, Pierre Stucki, Renato Burgy, Michel Dami, Jean-Philippe Rapp, Simone Mohr, Valérie Bierens de Haan et bien d’autres, donnent un nouveau souffle à l’information.

Le souci de l’image

L’arrivée de cette nouvelle génération, jointe à la volonté des producteurs de Temps présent de mener des enquêtes fouillées et de développer le journalisme d’investigation, renforce le poids des journalistes au sein du magazine alors que Continents sans visa était d’abord une émission de réalisateurs soucieux, notamment, de la qualité de l’image et de l’écriture filmique d’un reportage.

Un souci que partagent cependant les producteurs de Temps présent qui peuvent bénéficier de la collaboration de cameramen de grand talent comme André Gazut – qui devient réalisateur en 1970 et sera quelques années plus tard producteur de Temps présent – Roger Bimpage, Jean Zeller ou Jacques Cavussin, pour ne citer qu’eux. Le soin apporté à l’image, à la prise de son, au montage, est aussi un des éléments de la réussite de l’émission.

Dès ses débuts Temps présent bénéficie d’un accueil positif des téléspectateurs et de la presse, hormis quelques journaux conservateurs choqués par la liberté de ton de l’émission. Le choix des sujets, la qualité des équipes, l’importance du temps de préparation et de l’enquête, le recours à des recherchistes dans certains cas, expliquent ce succès. Il faut y ajouter la diversité des approches de la réalité. Des soirées spéciales consacrées à un seul thème sont diffusées. On y traite de la Chine vingt ans après l’arrivée au pouvoir des communistes, du syndicalisme en Suisse et des luttes ouvrières, des mutations intervenues pendant les années soixante, de l’évolution du monde arabe ou de la télévision.

« Voilà de l’excellente télévision »

Grâce aux cars de reportage des émissions sont également décentralisées et diffusées en direct depuis une commune de Suisse romande devant un public concerné. C’est le cas en novembre 1971 de Vivre en usine, premier reportage d’un jeune réalisateur, Bernard Romy. Diffusé depuis une usine neuchâteloise il suscite un débat animé entre les cadres, les ouvriers et l’équipe de la télévision.

A Yvonand on discute de la réalité des pouvoirs d’une commune face à ceux du canton. A Genève les habitants de la rue de Berne débattent de leurs problèmes quotidiens comme quelques mois plus tard ceux de la Brévine. « Voilà de l’excellente télévision, affirme un journal vaudois, qui parle de choses simples, concrètes, proches de nous ».

Mais cette politique de décentralisation de l’émission révèle parfois des surprises. En septembre 1971 une émission consacrée à Zurich qui connaît alors des tensions avec une partie de sa jeunesse, doit être interrompue suite à l’irruption en direct de quelques contestataires. Ce qui n’empêche pas les producteurs de poursuivre l’expérience. Le 5 mars 1987, la 750e émission de Temps présent diffusée en direct depuis Haïti. Un an plus tard, les rapports entre Romands et Alémaniques sont franchement débattus sur la frontière linguistique dans le canton de Fribourg.

La même année un Télépont [1/22/2] est organisé entre Temps présent et la télévision soviétique. Des citoyens des deux pays, réunis les uns à Vilnius, les autres dans les studios de Genève, tentent de dialoguer. L’expérience est passionnante par ses non-dits et l’art de la langue de bois de certains participants. Il est vrai qu’on est deux ans avant la chute du Mur de Berlin et l’implosion de l’Union soviétique.

Toujours au nom de la diversité des approches de la réalité Temps présent traite à plusieurs reprises de sujets historiques C’est le cas avec une émission sur l’adoption en 1937 du principe dit de la Paix du travail ou celle que Pierre Demont et Gérald Mury consacrent à « Mai 68, dix ans après ». De leur côté, Yvan Dalain et Jacques Pilet évoquent en 1977 l’histoire d’un crime antisémite commis en 1943 à Payerne.

La même année est diffusé Le temps des passions de Bernard Mermod et Claude Torracinta, une évocation en quatre soirées de la Genève des années trente. La presse genevoise y consacre de nombreux articles, interroge des témoins de l’époque et ouvre ses colonnes aux historiens. Vingt ans plus tard, L’honneur perdu de la Suisse, une enquête de Daniel Monnat sur la politique de la Suisse pendant la Seconde Guerre mondiale, suscite le dépôt d’une plainte de membres genevois de l’UDC. Au terme d’une longue procédure, la Cour européenne des droits de l’homme de Strasbourg donne raison à Monnat.

Cette diversité dans la politique des producteurs de Temps présent les amène en septembre 1982 à tenter avec Roger Burckhardt l’expérience du « docu-drama », une formule pratiquée, notamment, par la télévision britannique. Thème choisi, les événements de Zarka où en septembre 1970 un avion de Swissair a été détourné, puis détruit et plusieurs Suisses pris otage. L’expérience ne sera pas renouvelée en raison, notamment, de son caractère onéreux.

Pressions de Berne

A noter que l’émission suscite l’intervention du Département fédéral des affaires étrangères qui demande que sa diffusion soit reportée au prétexte qu’elle « ne reflète pas la vérité objective » et que la Jordanie – mise en cause dans l’émission – « est l’un des hôtes d’honneur du Comptoir suisse ». Une requête qui, on s’en doute, ne sera pas acceptée.

Cette diversité dans le traitement des sujets s’explique, notamment, par le fait que jusqu’au milieu des années 1970 Temps présent jouit à la TSR d’une sorte de monopole comme magazine d’information. Ce n’est en effet qu’en 1976 qu’est lancé A bon entendeur, produit et animé par Catherine Wahli qui collaborait jusqu’alors à Temps présent. Un an plus tard est créé le magazine de reportages suisses Tell Quel animé par Roland Bahy, Gaston Nicole et Théo Bouchat et qui succède à Affaires publiques, puis le magazine économique Echo, alors que le Téléjournal n’est décentralisé, produit et présenté depuis les studios de Genève qu’en 1982. Sans oublier que jusqu’au début des années quatre-vingt et l’élection de François Mitterrand, la concurrence des chaînes françaises en matière d’information est fort limitée en raison des interventions du pouvoir politique.

Une partie de notre mémoire collective

Il faudrait des pages et des pages pour citer les émissions qui, dans les années 1970 et 1980, jalonnent l’histoire de Temps présent, suscitent débats, critiques, fortes audiences et font partie de la mémoire collective. Comment oublier les images dramatiques rapportées par Pierre Demont et Claude Schauli qui se trouvaient en juin 1985 dans le stade du Heysel lors de la tragédie qui fit plusieurs dizaines de morts. Des images sur Les fous du football qui firent le tour du monde.

Comment ne pas être bouleversé par celles de Mort en silence rapportées du Bangladesh en 1975 par Yvan Butler et Claude Smadja et le regard des victimes de la famine. Comment ne pas s’interroger sur les rapports Nord-Sud et les inégalités de notre monde après avoir vu en 1987 Regards alternés de Jean-Claude Chanel et Jean-Philippe Rapp qui comparent la situation de l’hôpital de Ouagadougou à celle des HUG de Genève. Un reportage qui suscite un vaste élan de solidarité en Suisse romande, Temps présent recevant des dons pour plus d’un million de francs permettant la construction d’une pédiatrie.

Comment oublier la vivacité de l’affrontement entre Franz Weber et un vigneron de Lavaux, filmé par Jean-Pierre Goretta, La mort escamotée de Jean-Louis Louis Roy et Claude Torracinta, l’affaire Medenica de Jean-Paul Mudry et José Roy, Vivre en Chine réalisé en 1973 dans une Chine encore traumatisée par les conséquences tragiques de la Révolution culturelle, le reportage d’André Gazut et Claude Smadja en septembre 1977 dans le Chili du Général Pinochet – un reportage acheté par quinze chaînes étrangères – ou encore, en 1989, celui de Beatrice Barton et Annie Butler sur l’exode d’une famille de l’Allemagne de l’Est fuyant ce pays peu avant la chute du Mur de Berlin.

Comment ne pas sourire devant les images de Propre en ordre de François Enderlin, celles de Romands d’amour de Jean-Louis et José Roy, de Dieu que la Suisse est jolie ! de Pierre Demont et Gérald Mury, de Cabales à Chermignon, de Chanel et Rapp sur les mœurs politiques dans une commune valaisanne, du délicieux Y’en a point comme nous où Raymond Vouillamoz et Jean-Pierre Goretta accompagnent les participants vaudois à l’émission Jeux sans frontière. Autant de reportages qui traitent avec humour des travers helvétiques et remportent l’adhésion du public.

La liste est incomplète et les oublis injustes pour leurs auteurs dont le talent ont fait la réputation de Temps présent. Je pourrais en effet continuer longtemps à évoquer tel ou tel reportage qui fait aussi partie de la mémoire des premières années de Temps présent et la richesse des archives de la RTS. Parler aussi des talents d’interviewers de Jean-Pierre Goretta, Pierre-Pascal Rossi et Guy Ackermann ou de l’engagement constant des journalistes et des réalisateurs et de leur rigueur pour donner à voir le monde et la réalité helvétique.

La lecture des sommaires des émissions montre aussi que Temps présent a été le reflet de son époque. La télévision devient ainsi source d’information pour les historiens de demain. On y voit, pour ne prendre que ces trois exemples, l’importance du conflit vietnamien dans les années 1970, la réalité de la contestation en Europe et aux Etats-Unis ou l’émergence de l’écologie, un thème qui vaudra d’ailleurs au réalisateur Bernard Mermod d’obtenir seize prix !

La saga des Perrochon

Mais, il ne faudrait pas oublier ce que les collaborateurs de la télévision appelaient en souriant « la saga des Perrochon ». En 1975 Jean-Claude Chanel et Jean-Philippe Rapp réalisent un reportage sur une famille de paysans fribourgeois qui décident de vendre leur domaine et de s’expatrier au Canada. L’émission rencontre un franc succès. Mais l’histoire ne s’arrête pas là.

Deux ans plus tard l’équipe retourne au Canada pour montrer comment s’est réalisée leur intégration, constate les rapports tendus avec un voisin et les difficultés auxquelles ils se heurtent. Au cours des années qui suivent le contact est maintenu entre les exilés et l’équipe de Temps présent. En 1990 un troisième reportage est réalisé. Puis, à titre personnel, Jean-Claude Chanel se rend à plusieurs reprises chez les Perrochon, est invité aux fêtes de famille, tourne des images et filme les parents lors d’un séjour en Suisse. Le tout permettra, une trentaine d’années plus tard, la réalisation d’une émission spéciale sur cette aventure télévisuelle hors norme.

Au cours de ces années des cinéastes indépendants comme Peter Ammann, Yves Yersin ou Marcel Schupbach collaborent à Temps présent. De même, Claude Otzenberger, Daniel Karlin, Paul Seban et Jean-Jacques Péché, réalisateurs français et belge, se joignent parfois à l’équipe. Pendant un certain temps des projets communs sont également mis sur pied entre Temps présent et le magazine d’information de FR3 animé par Jean-Marie Cavada – futur président de Radio France – et Christine Ockrent. Des reportages suisses sont diffusés par la chaîne française.

Des prix, des pressions et des critiques

Le choix des sujets, l’esprit d’ouverture avec lequel ils sont traités, la rigueur de la préparation, expliquent le succès constant de l’émission, son audience, hier comme aujourd’hui. Même si elle n’oublie pas sa fonction critique, la presse est louangeuse, Domaine public parlant à propos du magazine de « notre université populaire ». Lors d’un festival au cours duquel sont présentés plusieurs reportages de Temps présent, un journaliste français écrit « qu’une fois de plus la Télévision suisse romande a fait la preuve de son exceptionnelle qualité dans le journalisme d’investigation » alors que Télérama parle de « modèle suisse » en matière d’information télévisuelle.

Les réactions positives, flatteuses même, des téléspectateurs sont également nombreuses, à l’exemple de celle d’un célèbre cinéaste : « Souvent, je regarde votre émission consacré au présent du Temps, écrit Jean-Luc Godard à Claude Torracinta. C’est toujours un véritable présent, parfois poignant, toujours probe et intelligent, sensible et généreux, qui réconcilie le temps de votre présence avec la télévision ». Des propos confirmés par une étudiante en histoire de l’Université de Lausanne qui, pour son mémoire de licence, étudie le courrier reçu par l’émission en 1987 et constate l’attachement très fort du public romand pour le magazine. Temps présent obtient d’ailleurs de nombreux prix, en Suisse et à l’étranger. Plus d’une centaine en une quarantaine d’années. L’attribution de l’un d’eux est l’occasion pour la presse française de souligner la valeur de ce que Le Monde qualifie « d’exemple suisse ».

Mais cette approbation ne doit pas faire oublier les critiques et les pressions. Une partie de l’opinion – minoritaire faut-il le préciser – est choquée par le choix de certains sujets et leur traitement. Jusqu’à la fin des années 1970, voire même un peu plus tard, Temps présent sent le soufre aux yeux de certains téléspectateurs. L’émission est accusée de tous les maux par les milieux conservateurs qui voient dans ses reportages la mise en cause des institutions et du consensus helvétique. Leurs auteurs sont jugés complices de prétendus gauchistes minant les valeurs de la société.

Prompts à s’effaroucher certains milieux s’emballent devant les choix de Temps présent. Parler de l’homosexualité, des interdictions professionnelles, des atteintes à la liberté d’expression en Suisse, de l’objection de conscience ou des salaires des vendeuses, pour ne citer que ces exemples, suscite des crispations qui étonnent aujourd’hui quand on revoit ces émissions, mais sont le reflet d’une époque et de ses tensions politiques.

Accusations de partialité

En avril 1971, un reportage consacré aux catholiques romands divise l’opinion et suscite de vives réactions. Mgr Mamie intervient auprès de la direction des programmes. Des paroissiens d’une église neuchâteloise expriment « leur indignation devant cette recherche de sensationnel qui aboutit à un manque d’objectivité ». Les propos d’un jeune prêtre valaisan choquent par sa liberté de ton, comme choque la vision de prêtres mariés célébrant l’eucharistie. Des images et des propos qui vingt ou trente ans plus tard n’étonneront plus personne car conformes à la réalité, mais qui à l’époque heurtent des catholiques enfermés dans leurs certitudes et qui refusent de voir le monde tel qu’il est.

Les milieux économiques sont également agacés par certains reportages et le font savoir. Autopsie d’une pollution de Bernard Mermod et José Roy qui traite en 1978 des atteintes à l’environnement par l’entreprise AluSuisse crispe, le mot est faible, des chefs d’entreprise, mais obtient le Prix francophone de l’information.

En 1979 une enquête de Jean-Pierre Moutier et Lisa Nada sur les salaires des vendeuses vaut à Jean Dumur, alors chef du Département de l’information, et à Claude Torracinta de recevoir longuement des directeurs de grands magasins qui ne contestent pas les chiffres cités par Temps présent mais estiment que la télévision devrait s’abstenir d’aborder de tels sujets qui, à leurs yeux, portent tort à l’économie d’autant que les entreprises romandes font de la publicité sur le petit écran ! Un argument auquel, on s’en doute, leurs interlocuteurs ne seront pas sensibles. Outre ces interventions qui ont parfois lieu avant même la diffusion de l’émission, des équipes se heurtent à des refus de tournage ou de répondre aux questions, au silence des entreprises concernées.

Certains sujets sont particulièrement sensibles. Un reportage de Jean-Claude Diserens et Pierre Pascal Rossi consacré à la question jurassienne est accusé de « propagande » en faveur des séparatistes. Il en est de même d’une émission consacrée à Moutier. Chaque Jurassien, chaque Bernois, juge ces reportages à l’aune de son propre engagement et accuse Temps présent de prendre parti pour le camp opposé.

A l’occasion de la diffusion d’une enquête sur les erreurs médicales, les producteurs du magazine sont accusés par des médecins d’être « des manipulateurs de l’opinion publique » et les auteurs du reportage d’avoir filmé « avec une rare partialité et une exceptionnelle rouerie scientifique». Les faits révélés par la télévision ne sont pas contestés, mais d’en parler suscite l’agacement.

Certes, une émission n’est pas à l’abri d’une erreur. C’est notamment le cas d’un reportage consacré en 1979 à la détention préventive. A la suite d’une plainte déposée par un participant et d’une longue procédure, le Tribunal fédéral constate que ses auteurs lui ont porté tort et commis une faute professionnelle. Etre remis en question est salutaire et incite à la rigueur et la vigilance d’autant que des reportages sont ratés, des émissions décevantes. Des critiques sont justifiées.

Les politiques interviennent

Même si elles sont minoritaires, ces critiques trouvent des relais dans les milieux politiques, notamment à La Fédération romandes téléspectateurs et auditeurs (FRTA), l’une des organisations romandes de téléspectateurs, proche des partis de droite. Ses représentants au sein de la commission des programmes de la TV romande, sorte d’organe consultatif, multiplient les interventions et reprochent à Temps présent « de discréditer notre société ».

Au cours de séances pouvant durer plusieurs heures, les producteurs doivent justifier le choix des sujets et la démarche de l’équipe face à des intervenants qui contestent un mot, une image ou la participation d’un invité, n’imaginant la télévision romande que docile, complaisante et respectueuse de tous les pouvoirs. Il s’agit, avec l’appui constant de René Schenker, directeur régional, et d’Alexandre Burger, directeur des programmes, de résister à ces pressions, de garantir la liberté des collaborateurs de la télévision et d’assurer le droit des téléspectateurs à une information libre et honnête.

En 1977, un Temps présent consacré à la liberté d’expression en Suisse et à des interdictions professionnelles est diffusé deux jours après un En direct avec animé par Jean Dumur au cours duquel le patron de Nestlé est vivement critiqué par des étudiants de l’Université de Fribourg. La polémique éclate. Elle va durer plusieurs semaines. « Protestations outrées des milieux politiques et économiques, surtout fribourgeois, écrit Radio-Tv je vois tout, un hebdomadaire de télévision. Le ton général va du simple mécontentement à la dénonciation d’un complot visant l’instauration d’une société socialiste oligarchique ». A la demande d’une élue radicale genevoise – qui n’a pas vu ces deux émissions – et d’un conseiller d’Etat neuchâtelois, le Comité directeur de la TSR et sa commission des programmes les visionnent. Puis ils auditionnent les deux producteurs sur leurs intentions avant de les absoudre et de déclarer au bout de sept heures de discussion que « Temps présent aborde de manière remarquable des sujets difficiles ». Quelques mois plus tard paraîtra un livre consacré à cette polémique et aux manifestations de solidarité avec la télévision exprimées par de nombreux téléspectateurs qui s’inquiètent de ces pressions politiques.

Tensions avec le Valais

Certains journaux, peu nombreux il est vrai et aux tirages souvent modestes, se font le relais de ces attaques. Journal radical, La Nouvelle revue de Lausanne se demande dans une chronique consacrée aux sujets abordés par Temps présent si on va «permettre à la TV romande de continuer son offense au peuple suisse et à la démocratie ». La revue Impact consacre un éditorial à ceux que son auteur appelle « les gauchistes de la télévision » alors que Réaction parle d’une télévision romande « aux mains de l’idéologie de gauche.… Il faut désintoxiquer la TV romande, fief d’une chapelle progressiste ».

Mais c’est peut-être avec le Valais, ou plus exactement avec Le Nouvelliste et certains notables, que la tension est la plus forte pendant ces années. Plus qu’ailleurs, les sujets abordés par Temps présent et l’esprit d’ouverture de l’émission heurtent une opinion majoritairement conservatrice, très attachée à une morale et à des valeurs que bousculent les mutations de l’époque. D’autant que pendant longtemps les Valaisans ne reçoivent que la Télévision romande.

Les réactions suscitées dans ce canton par le reportage sur les catholiques romands, pour ne prendre que cet exemple, sont révélatrices de cette crispation. La télévision propose avec cette enquête une vision juste et nuancée de la réalité, mais qui ne correspond pas à celle qu’en a depuis des décennies une majorité de catholiques valaisans.

« L’orchestre rouge »

Cette crispation à l’égard de la télévision et plus particulièrement de Temps présent est due aussi au poids du Nouvelliste et de son directeur André Luisier dans la formation de l’opinion valaisanne. Son chroniqueur TV, également rédacteur responsable de la revue de droite Réaction, accuse semaine après semaine les reportages de Temps présent de partialité et Claude Torracinta « maître de l’orchestre rouge » de « détourner la redevance pour la mettre au service d’une intoxication permanente ».

Mettre en cause la politique d’apartheid du gouvernement sud-africain, donner la parole à des adversaires de la politique américaine en Asie du Sud Est ou montrer les conditions de travail choquantes des travailleurs des plantation de thé de Ceylan – le Sri Lanka aujourd’hui – pour ne prendre que ces exemples, vaut une volée de bois vert aux collaborateurs de Temps présent.

L’argent caché du football

Deux reportages de Temps présent vont susciter un vif affrontement entre les producteurs du magazine et le Nouvelliste. En 1976 Jean-Pierre Goretta consacre un reportage à ce journal et son directeur. Il lui vaut le lendemain d’être traité de communiste dans deux pages de commentaires très critiques de la part d’André Luisier et de ses collaborateurs. Deux pages dont 24 Heures estime que « les arguments et le style rappellent très précisément l’hystérie des années trente quand se déchaînaient les petits journaux fascistes »

Dix ans plus tard c’est le football qui va être le prétexte d’une nouvelle tension. En automne 1986, Temps présent diffuse L’argent caché du football, un reportage de Pierre Stucki et Jean-Paul Mudry consacré, notamment, aux salaires des joueurs, à l’existence de dessous de table et au manque de transparence dans les finances du monde helvétique du football. André Luisier, alors président du FC Sion, s’exprime librement devant la caméra et confirme imprudemment des chiffres. Ce qui déplaît fortement aux responsables de la Ligue nationale et contraint le directeur du Nouvelliste à prétendre, en dépit de l’évidence des faits, qu’il n’a pas tenu de tels propos.

C’est le début d’une polémique qui fait la Une des médias pendant plusieurs jours et crée une vive tension entre la SSR et les dirigeants de la Ligue nationale, le tout se terminant par un affrontement dans le cadre d’un débat télévisé qui confirme la justesse des faits avancés par Temps présent.

Le monde change, la télévision aussi

Avec le temps, ces tensions vont s’atténuer, puis disparaitre. Le départ d’André Luisier, le recentrage du journal comme du Valais politique, l’évolution des mœurs, l’arrivée d’autres chaînes de télévision, y contribuent. Une page se tourne. Comme elle se tourne dans les rapports de Temps présent avec les politiques. Les pressions et les interventions sont de moins en moins fréquentes. Au printemps 2009, les quarante ans de l’émission sont même l’occasion pour des politiques de droite comme de gauche de célébrer ses qualités et de chanter les louanges de ses responsables. L’occasion aussi pour les rédacteurs en chef des principaux médias romands d’attribuer le Prix Jean Dumur à Temps présent pour, écrit un journal dominical, son « excellence ».

Le monde change, celui de la télévision aussi. Les pères fondateurs ont passé la main. Claude Torracinta a quitté Temps présent pour des fonctions de direction après avoir assuré la production de l’émission de 1969 à 1981, puis de 1985 à 1988. De leur côté, Jean-Pierre Goretta et Marc Schindler retrouvent en 1974 les charmes du reportage alors que Jean-Jacques Lagrange retourne vers la fiction, réalisant notamment en 1978 Le taureau des sables, la première fiction en vidéo légère de la Télévision romande.

A partir du milieu des années 1980 une nouvelle génération de journalistes et de réalisateurs assume la responsabilité de Temps présent dont le directeur général de la SSR déclare en 2009 qu’elle est « la plus célèbre émission de la Radio-Télévision suisse et a marqué durablement sa région ».

Tour à tour, André Gazut, Claude Smadja, Jean.-Philippe Rapp, Jean-Claude Chanel, Dominique Von Burg, Béatrice Barton, Daniel Monnat, Gaspard Lamunière, Gilles Pache, futur directeur des programmes, Eric Burnand, Anne-Frédérique Widmann, Marcel Schupbach, Steven Artels, Blaise Piguet et Jean-Philippe Ceppi vont produire ce qui demeure l’une des émissions phares de la TSR. Chacun le fera avec sa personnalité mais avec la même volonté de témoigner en toute liberté de la réalité, avec la même conception du journalisme télévisuel. La relève est assurée.

A partir des années 1990 cette production doit se faire dans un univers télévisuel qui change rapidement. Le nombre croissant de chaînes auxquelles chacun à accès, la concurrence et la course à l’audience qui en découlent, la multiplication des magazines d’information, le passage du film à la vidéo, la révolution informatique avec Internet, le développement de la vidéo à la demande et la possibilité de s’affranchir de la grille des programmes, le développement de l’interactivité, sont autant de défis pour les producteurs du XXIe siècle.

La déferlante des images modifie le rapport des téléspectateurs avec le petit écran. Le médiocre le dispute à l’excellence dans ce robinet d’images qui est ouvert en permanence. La télévision change de paradigme et les producteurs comme les équipes doivent s’y adapter.

La banalisation des sujets et des images

Traiter dans les années septante de l’homosexualité en début de soirée était nouveau. Comme l’était de parler des interdictions professionnelles en Suisse, de la situation des objecteurs de conscience ou des atteintes à l’environnement pour ne citer que ces sujets. Aborder de tels sujets au début du XXIe siècle est plus banal. Leur diffusion ne suscite plus les mêmes passions, les mêmes critiques, les mêmes débats que ceux qui furent le quotidien des producteurs et des équipes de Temps présent pendant des années et qui, paradoxalement, contribuèrent dans une certaine mesure à sa réputation.

Les images comme les sujets se sont banalisés. Ce qui oblige les producteurs à se renouveler en permanence tout en demeurant fidèles à ce qui a fait la force et l’originalité de Temps présent. Certes, tout au long de son existence le magazine s’est constamment renouvelé. Mais le monde télévisuel du XXIe siècle exige plus que jamais de trouver de nouvelles formes d’écriture pour retenir l’attention des téléspectateurs et les séduire. Il faut diversifier les approches et les sujets, tenter des expériences tout en continuant à porter un regard critique et indépendant sur la Suisse et le monde. Il faut maitriser les nouvelles technologies sans en être prisonnier et oublier l’essentiel.

La lecture de sommaires des émissions de ces dernières années prouve que c’est le cas. Des reportages comme ceux consacrés aux enfants placés, aux Roms, aux soldats américains en Irak, aux diplomates suisses en Colombie, aux conditions de vie dans certains EMS, aux interventions de Securitas ou aux Musulmans de Suisse, pour ne citer que ces quelques exemples parmi tant de reportages de qualité, prouvent que Temps présent continue d’être le miroir de la réalité et reste fidèle aux valeurs d’une télévision de service public.

En dépit de la concurrence, de la logique de l’audience et de contraintes auxquelles n’étaient pas confrontés les pères de Temps présent, ses responsables continuent, jeudi après jeudi, de proposer aux téléspectateurs des enquêtes leur permettant de mieux comprendre les enjeux majeurs de notre société. D’où leur fidélité. Car, comme le disait en 2009 le conseiller aux Etats vaudois Luc Recordon, « tant qu’on aura une émission de cette qualité, nous verrons sur notre écran quelque chose qui n’est pas futile ». » ■

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Les grandes heures de la TSR: Temps présent un choix de photos et de vidéos des archives de la Radio Télévision Suisse

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A Bienne lors de la grève de novembre 1918

Coll. B. Millier/notreHistoire.ch

Des photographies de la Grève générale de 1918 en Suisse ne sont guère légion. Celle croquée ici, devant ce qui ressemble à l’ancien hôpital de Bienne à la rue Dufour, « Hôpital de campagne numéro 2 » en temps de guerre, réunit autant d’éminents soldats, parmi lesquels le commandant Baumgartner bardé de noir des pieds à la tête, que de dévouées infirmières. Le personnel soignant aurait-il fait grève en 1918 ? N’a-t-on procédé à aucune opération ni prodigué aucun soin au motif du débrayage collectif ?  Et l’armée a-t-elle fonctionné au ralenti en ce 12 novembre de « Landesstreik » alors que la troupe était censée ramener l’ordre dans le pays ? Du laisser-aller pointerait ici son nez.

Sur le cliché, les mines sont très sérieuses. On ne badine pas avec les événements de cette importance. A peine un rictus naissant. Cette photographie est tombée un jour dans la poche du lieutenant Michel Chamay, le pharmacien-soldat qui trône plutôt fièrement en premier de cordée sur le perron de l’hôpital (premier sur la marche depuis la gauche).

Revenu aux affaires civiles, Michel Chamay tint une pharmacie au 77 de la rue des Eaux-Vives, dans un quartier constituant jusqu’en 1931 une commune indépendante du grand Genève. « Aux Eaux-Vives, on l’appelait le docteur ! Car à cette époque-là, les malades n’avaient pas toujours les moyens financiers de se payer les diagnostics d’un médecin », précise un siècle après son petit-fils Bernard Millier, que L’Inédit a retrouvé.

Puis les souvenirs de Bernard Millier défilent et l’odeur de l’éther refait surface. « Mon grand-père possédait son laboratoire derrière la pharmacie. C’est là, dans les années 1950, qu’il y concoctait ses préparations. Je me souviens bien de sa balance de précision posée dans une petite vitrine. Elle soupesait le moindre milligramme entrant dans les compositions ». Des balances comme ça, on en voit encore dans certaines officines… elles sont devenues une simple décoration, gage de sérieux du pharmacien.■

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Le quartier des Eaux-Vives en images

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Le passage trop rapide

Coll. C. Zurcher/notreHistoire.ch

Réussir une photographie nette d’un sujet en mouvement, même à grande vitesse, est aujourd’hui aussi facile que n’importe quelle autre photographie. Nos appareils se déclenchent plus vite que l’éclair ! Mais pour cela, il a fallu des décennies de progrès technique depuis l’invention de la photographie en 1839. Pendant longtemps, saisir un objet en mouvement a constitué une véritable prouesse photographique. Des inventions, telles que la chronophotographie d’Edward Muybridge et Etienne-Jules Marey dans le dernier tiers du XIXe siècle, vont renforcer la fascination pour le mouvement : en le fixant sur la surface sensible, on peut le décomposer, l’étudier et le comprendre. Grâce à Marey, il sera démontré scientifiquement qu’un cheval au galop n’a les quatre fers en l’air que lorsque ses pattes sont rassemblées sous son ventre, contrairement à ce que les artistes se plaisaient à représenter depuis des siècles.

Pour les professionnels comme pour les amateurs éclairés, photographier le mouvement représentait donc l’occasion de mesurer la maîtrise technique qu’ils avaient de leur matériel. Une des plus célèbres photographies du XXe siècle est d’ailleurs une image du Grand Prix de l’Automobile Club de France prise par Jacques Henri Lartigue en 1913 et qui semblait, tout comme cette image de 1928 tirée d’un album de famille genevois, complètement ratée en termes techniques (décadrée, déformée et floue).

Quinze ans après Lartigue, le 29 juillet 1928 – comme l’indique la date inscrire sur cette photographie – prendre une image correcte d’un bolide nécessitait encore une grande maîtrise de la part du photographe. C’est ce qui a manqué à l’auteur de cette image. Pourquoi a-t-il néanmoins décidé de la conserver et de la coller dans l’album de famille ? La beauté de ce souvenir n’était apparemment pas ternie par un peu de flou cinétique. Au contraire même, le flou symbolisait peut-être un événement emblématique de cette vitesse presque impossible à fixer sur la pellicule, en ce début de XXe siècle qui voyait le rythme s’accélérer continuellement dans tous les domaines de la vie et de la société. Le même ratage heureux qui fera de l’image de Jaques Henri Lartigue un emblème de la modernité et de son auteur une célébrité.

Ce passage rapide… et si c’était une course ?

Que voit-on exactement ? Quelle est cette forme filant déjà hors du cadre de l’image ? Une voiture ? Un cycliste ? Le doute est permis. Le seul indice fiable tient dans les personnes que l’on distingue sur le bord de la route, derrière la forme floue, semblant suivre son passage avec attention. Nous aurions donc affaire à une course. Y en avait-il une organisée à cette date dans la région de Genève, région qu’habitait la famille propriétaire de cet album photographique ?

Oui ! Le dimanche 29 juillet 1928 se tenait le Grand Prix d’Europe, « la plus grande manifestation motocycliste que l’on ait vue en Suisse », selon le Journal de Genève du jour. Sur notre photo, il s’agit donc fort probablement d’une moto, ou éventuellement d’un side-car, catégorie qui concourait à 11h30 ce jour-là.

Les véhiculent empruntaient un circuit de 9,3 kilomètres en forme de triangle à Meyrin, combinant lignes droites valorisant la puissance des moteurs et virages serrés défiant l’adresse des pilotes, à parcourir jusqu’à 32 fois selon la catégorie. La course durait ainsi jusqu’à quatre heures d’affilée. Ce circuit fut utilisé pour la première fois lors du Grand Prix de Suisse organisé en 1923, après une première édition au lac de Joux l’année précédente. 1928, année de l’image qui nous occupe, en marqua l’apogée avec sa sélection pour accueillir le Grand Prix d’Europe. Quel événement dans la vie de la famille genevoise venue encourager les concurrents le long du parcours ! D’autant que, pour l’épreuve de la catégorie reine des 500 cmc, ce fut une machine genevoise pilotée par un Anglais qui remporta la course haut la main. En effet, la firme Motosacoche, fondée en 1899 par les frères Henri et Armand Dufaux à Genève, fabriquait des bolides qui n’avaient rien à envier aux marques les plus connues. Le compte rendu du Journal de Genève du lendemain de la course victorieuse ne tarit pas d’éloge à l’égard de Motosacoche : « Quant à la machine, elle a fait l’admiration de tous et montre combien elle avait été minutieusement étudiée et mise au point dans les ateliers des Acacias, sous l’experte direction de M. Marchand, chef du service des courses. ».

À la toute fin du même article du Journal de Genève, le journaliste déplore l’apparition d’une pétition dans les cafés de Meyrin demandant au Conseil municipal de ne plus autoriser de course si une partie des recettes n’est pas reversée à la commune en compensation des désagréments subis par les habitants (routes bloquées pendant plusieurs jours, pollutions diverses, foule, etc.). La requête sera finalement acceptée. Mais ce sera le début de la fin. Le déclin du Grand Prix sera rapide dans les années suivantes et un malheureux accident, qui coûtera la vie à un habitant de Meyrin en 1931, mettra fin à l’organisation de toute nouvelle course automobile sur le territoire de la commune. ■

Références

Clément Chéroux, Fautographie, Petite histoire de l’erreur photographique, Crisnée, Yellow Now, 2003
Sous la direction d’André Gunthert et Michel Poivert, L’art de la photographie des origines à nos jours, Paris, Citadelles et Mazenod, 2007
Sur la photographie de Jacques Henri Lartique
Sur la chronophotographie
Sur le Grand Prix d’Europe dans les archives en ligne du Journal de Genève
Archives de la commune de Meyrin
Sur Motosacoche, dans le Dictionnaire historique de la Suisse

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Ateliers Piccard & Pictet

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Ils se sont donné rendez-vous pour la photo. Ils, ce sont les ouvriers de l’usine automobile Pic-Pic, Piccard & Pictet, aux Charmilles, à Genève. Peignés, presque endimanchés, avec de belles tenues qui ne sont pas des bleus de travail. Tous prêts, certains debout, d’autres assis, à poser pour le photographe. Par contre, ce qui contraste avec une photo de famille traditionnelle, c’est le manque d’ordre dans l’alignement. Chacun est disposé d’une façon inorganisée mais dans un agencement qui permet tout de même au photographe d’avoir tout le monde dans l’image.

Ce désordre produit, grâce à la magie du cadre photographique, un véritable équilibre. La photo est très bien composée et la technique à la chambre donne une netteté et une profondeur de champ inégalables. Sur les visages des ouvriers, on peut lire la fierté, réelle ou forcée, de travailler pour la première marque automobile genevoise. Une marque prestigieuse. D’ailleurs, ces automobiles sont photographiées avec les ouvriers. On veut les montrer.

Cette photo a quelque chose d’étonnant. A notre époque comme par le passé, il est rare, voire interdit, d’introduire un appareil photographique dans une usine et plus rare encore de mettre en scène les ouvriers en leur donnant une telle visibilité. Nous ne sommes pas encore à l’heure du documentaire social.

L’automobile Pic-Pic, fabriquée aux Charmilles, est le premier véhicule à moteur à atteindre les 120 km/heure. Une véritable performance technique pour l’époque. Ce sera la voiture de tourisme la plus vendue en ces années. Mais 1914 arrive… l’usine se met à fabriquer des obus pour les Alliés. A la sortie du conflit, la crise économique s’installe et perdure, ce qui précipite la firme dans des chiffres rouges épouvantables et doit définitivement arrêter la production. L’usine Piccard & Pictet deviendra l’usine Charmilles avant d’être définitivement détruite. Un tel document fige une étape importante du développement du tissu industriel genevois. A l’heure des délocalisations industrielles et de la mondialisation, l’usine Pic-Pic paraît provenir d’un autre âge, à jamais disparu.■

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Le premier "déserteur"

Coll. L. Saugy/notreHistoire.ch

Il se dégage une impression troublante de cette image prise en janvier 1945. Le déserteur de la Wehrmacht n’a plus l’arrogance et la séduction virile des hommes de la revue de propagande Signal qui, en français également, circulait depuis quelques années en Suisse romande. L’officier suisse paraît rasséréné, et sent bien que la roue a tourné. Les traqueurs et les traqués ne sont plus les mêmes, après ces longues années de guerre. Parce que la zone frontière du Grand-Saint-Bernard a été un point délicat depuis l’éclatement du conflit, devenu véritablement très sensible après l’effondrement de l’Etat italien, au lendemain du 8 septembre 1943, provoquant la redistribution des cartes stratégiques avec un grand basculement des alliances. Le IIIe Reich intervient alors militairement en Italie, le régime de Salò rassemblant les reliquats du fascisme se constitue et réprime férocement la contestation. L’armée régulière italienne en débandade et des milliers de civils alimentent alors les différents canaux de la Résistance italienne.

Le Val d’Aoste mitoyen est depuis lors en proie à des luttes intenses, et ses vallées latérales, structurées comme le Valais voisin, hébergent des groupes armés selon les affinités politiques, y compris les partisans d’une autonomie régionale encore à définir, fruit d’un long combat identitaire.

Le soldat et la princesse

« La photo est prise sur la route du Grand-Saint-Bernard, en amont de Bourg-Saint-Pierre, témoigne Luc Saugy, qui a publié ce document sur notreHistoire.ch. Début 1945, les déserteurs allemands essayaient de rentrer en Suisse par les Alpes, individuellement, échappant à la police allemande ou à la résistance valdôtaine. Il y eut même l’arrivée d’une compagnie entière, mon père était de poste cette nuit-là pour faire face avec cinq ou six autres soldats suisses, pas plus… Sur cette photo prise sur la route, ce fantassin allemand est accompagné jusqu’à Bourg-Saint-Pierre par le premier-lieutenant Bach, commandant en second de la compagnie, et de mon père. On devine ses 2 étoiles sur le col de sa veste. A 18 ans, le fantassin allemand avait déjà fait El Alamein et la campagne d’Italie… A noter que le PLt Bach avait été chargé du passage de la Princesse Marie-José de Belgique, on le reconnaît à sa moustache. La compagnie était répartie le long de la vallée. C’est tout ce que je sais. »

Depuis l’automne 1943, avec une répression antisémite accentuée et la pagaille qui disperse des milliers de prisonniers de guerre alliés dans la Péninsule, sans compter les résistants italiens acculés parfois, la Suisse devient la destination espérée. Les troupes « nazies-fascistes », dont ce soldat est un représentant, tentent bien sûr d’empêcher cet exode. Les filières se forment et transfèrent dans les passages alpins, du Grand-Saint-Bernard à l’Engadine, des dizaines de milliers de réfugiés potentiels. Le corps des garde-frontières et l’armée régulière sont au front, et appliquent tant bien que mal les directives fédérales en la matière. On retrouve dans cette zone le jeune officier et écrivain en devenir Maurice Chappaz (1916-2009), qui témoignera de ces heures et de ces ordres obscurs face à cette misère humaine prise dans la tourmente. Le père de l’historien suisse Gérard Delaloye est également employé des douanes en poste en Entremont à la même époque.

Le destin des déserteurs a souvent été négligé

Alors dans ce contexte, un déserteur d’une armée allemande – après des années d’une répression qui deviendra sauvage les derniers mois et après toutes les menaces qui ont pesé sur la Suisse -, cela dégage une étrange impression sans doute, et indique une inversion des rôles. A l’inverse de certaines catégories de civils, les militaires réguliers sont protégés par les lois de la guerre et les conventions de Genève de 1929. Commence alors le cheminement des internés militaires en Suisse. Puis surgira la vaste question, une fois la guerre achevée à partir de mai, des rapatriements, qui ne se feront pas sans peine dans l’Europe dévastée, aux frontières remaniées et bientôt partagée par un rideau de fer.

Qu’il s’agisse des internés militaires russes, polonais ou allemands, bien des questions se poseront, dans ces chassés-croisés, en fonction des origines ethniques – les armées sont souvent composites de ce point de vue – , de la politique et des attentes des grandes puissances. L’avenir est encore incertain dans le regard des deux hommes, mais une forme de soulagement se dessine. Et la figure du déserteur continue de hanter l’imaginaire d’un continent qui vient de connaître deux guerres mondiales. Cette nouvelle Guerre de Trente Ans aux dimensions inouïes a broyé des millions de vie embrigadées de gré ou de force sous l’uniforme. Le destin des déserteurs de toutes les armées de ces deux guerres a souvent été négligé ; on lui a préféré le culte des monuments aux morts, et sur ces hommes pèsera le sourd reproche de lâcheté, dans tous les camps, bien que les causes de ces fuites soient multiples et les circonstances différentes. Mais ces cheminements individuels dans la brume de la grande Histoire posent encore des questions essentielles au cœur d’un siècle de fer.■     


Référence

Collectif : Les réfugiés en Valais 1939-1945, SHVR, Musée de Bagnes, Médiathèque Valais-Martigny, Annales valaisannes, 2005

A lire sur L’Inédit     

Fuir la guerre, de la République de Salò au camp de Tramelan

A consulter également sur notreHistoire.ch

La guerre aux frontières de la Suisse, une série de documents des années 1939-1945

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