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Fête Cantonale Genevoise de la Croix-Bleue  Versoix

Coll. S. Aubry/notreHistoire.ch

Témoignage

Le premier abstinent genevois fonde la Croix-Bleue de Versoix

Notre rubrique Témoignage reprend des récits de membres de notreHistoire.ch et des articles rédigés par eux. Ce texte, publié en février 2015, exprime l’importance des archives privées, comme celles de la famille d’Edouard Gouillon, premier abstinent recensé du canton de Genève et fondateur de la Croix-Bleue de Versoix. Il est illustré par la carte imprimée à l’occasion de la Fête cantonale genevoise de la Croix-Bleue, en 1929. (Le titre et l’intertitre sont de la rédaction).

C’est une petite caissette en bois. Sa cote aux archives de l’association Patrimoine versoisien: OBJ 236. Elle contient les procès-verbaux des séances de La Société de la Croix-Bleue de Versoix et divers documents relatifs à cette société, du 1er juin 1885 au 18 février 1932.

La Croix-Bleue, association sans but lucratif à dimension internationale, a été fondée en 1877 par le pasteur Louis-Lucien Rochat. Sa mission, venir en aide aux personnes dépendantes de l’alcool ainsi qu’à leurs proches, en appliquant ses trois actions : prévenir, conseiller et accompagner. Des réunions furent organisées, on alla visiter des buveurs, plusieurs prirent des engagements, mais ne les tinrent malheureusement pas. Ces chutes compromettaient l’œuvre et étaient une rude épreuve pour ceux qui l’avaient entreprise. Ils persévérèrent néanmoins et, après plus de deux ans de patience, ils eurent la joie de recevoir la signature d’un pauvre buveur qui tint fidèlement son engagement jusqu’à sa mort.

C’était le 2 janvier 1880. Une importante réunion avait eu lieu au Casino de Saint-Pierre. A la fin de la séance, un esclave de la boisson, adonné à l’absinthe, Edouard Gouillon prend un engagement et reste fidèle. Il lutte contre les sollicitations de ses anciens compagnons. Il connaît de douloureuses épreuves, il perd successivement sa femme et ses deux enfants, terrible secousse pour son cœur, mais il demeure ferme parce qu’il a signé « avec l’aide de Dieu ». Il sera le premier buveur à être relevé dans le canton de Genève.

La place David, à Versoix, en 1917. A droite, le local de la Croix-Bleue

Coll. Patrimoine versoisien/notreHistoire.ch

En 1885, Edouard Gouillon s’installe à Versoix. Il reconstitue son foyer et travaille comme vannier (il obtiendra la médaille d’argent à l’Exposition nationale suisse de 1896), il acquiert une modeste aisance. Sa conduite ne tarde pas à lui gagner l’affection et l’estime de tous.

En début de séance: lecture d’un psaume

Le 24 mai 1885, il a la joie de fonder dans la commune même une section de la Croix-Bleue dont il deviendra le président, qui sera composée de 13 membres. Il s’agit souvent de couples ou de familles. Les séances débutaient par la lecture d’un psaume et se poursuivaient par des discussions sur la vie de la société et se terminaient par un morceau de musique joué à l’harmonium par Madame Courvoisier.

Le jubilé de la Croix-Bleue, sur la plaine de Plainpalais, à Genève, en septembre 1927.

Photo: Frank Henri Jullien (1882-1938), coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

L’organisation de la Fête cantonale genevoise de la Croix-Bleue du 8 septembre 1929 à Versoix a donné quelques soucis au comité. Toute son organisation est consignée dans un cahier. Procès-verbaux détaillés, comptes pertes et profits affiches, tickets de boissons et pâtisseries, menu, cocardes, nous permettent de revivre ce jour de fête. La carte de la Fête et le menu ont été dessinés par Marc-Henri Genequand.

Ces documents, dont le volume équivaut à deux boîtes à chaussures, nous ont été remis par la famille d’Edouard Gouillon. Ce geste marque une fois de plus l’importance de ne pas tout jeter et contribue à l’histoire de Versoix. ■

Référence

Association du Patrimoine versoisien

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Ouverture du zoo de Servion

Coll. archives de la RTS/notreHistoire.ch

Des hauts de Lausanne jusqu’aux portes de Moudon, le Jorat est une région recouverte de vastes forêts, ponctuée de petits villages autrefois agricoles. C’est aussi une terre qui accoucha de nombreuses légendes, connues encore loin à la ronde. Que l’on pense aux fameux brigands du temps jadis qui détroussaient les voyageurs ou aux représentations théâtrales données sur les planches de la « Grange sublime », chère aux Vaudois. De nos jours, certains n’hésitent pas à affirmer, avec un brin de malice au coin des yeux, que le Jorat est un pays de loups. Et ils ne croient pas si bien dire.

C’est en effet cette contrée, et plus particulièrement la commune de Servion, que les trois frères Bulliard choisissent pour y installer un zoo, à l’orée d’un bois. Un écrin idyllique pour célébrer la diversité de la faune en provenance de tous les continents. Nous sommes alors en 1974 et toute la presse locale se fait l’écho de l’ouverture prochaine du parc.

Pourtant, ce n’est pas la première épopée animalière qui voit le jour à Servion. Dans la seconde moitié des années 1960, l’explorateur lausannois Marcel Haubensack s’était lui aussi lancé dans cette aventure. Hélas, elle sera d’une brièveté record. Les dettes s’accumulent, la faillite ne tarde pas à être prononcée. En 1969, le directeur du « Parc zoologique romand » est contraint de jeter l’éponge, laissant son ambitieux projet dans un état encore embryonnaire.

Les frères Bulliard réanimeront la flamme, en s’investissant corps et âme pour transformer leur rêve en réalité : faire de Servion un lieu incontournable des amis des bêtes. Quelques mois avant l’arrivée des premiers visiteurs au début de l’été 1974, ils confiaient à un quotidien : « Nous voudrions faire connaître aux enfants les animaux, afin qu’ils sachent comment ils vivent. Nous aimerions en faire de bons gardiens de la nature ! » L’année suivante, lorsque la TSR réalise un reportage à travers tout le zoo, l’un des fondateurs se fait pédagogue et accompagne le journaliste d’un enclos à l’autre. Intarissable, il décrit avec passion le comportement et les caractéristiques des animaux dont il a la charge, quand bien même certains commentaires nous décrochent aujourd’hui un sourire.

A cette époque, le parc n’avait pas encore les dimensions que nous lui connaissons, mais 24heures en vantait déjà les mérites : « Le zoo est vaste, aéré, et l’on peut s’y promener tout un après-midi sans voir le temps passer ! » Il faut dire que les visiteurs pouvaient y admirer de nombreux pensionnaires. Bisons, lionceaux, cerfs, lapins nains, sangliers ou encore lynx d’Europe peuplaient les lieux et faisaient de Servion cet harmonieux carnaval des animaux qu’il demeure aujourd’hui. ■

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Dans les parcs zoologiques, une galerie de photos

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Ouvriers de la Grande-Dixence

Coll. E. Logean/notreHistoire.ch

La veille du rendez-vous fixé avec Philémon Logean, je me trouvais par hasard en Valais. Comme il habite près de Sion, je l’ai donc appelé pour savoir si je pouvais passer et me voici débarquer en plein repas de famille. Moi qui suis d’une nature plutôt réservée, j’étais gêné de me présenter comme ça, à l’improviste, chez des inconnus. Mais j’ai pu ainsi surprendre une authentique fraternité familiale. Je pense qu’il devait y avoir autour de la table trois générations de Logean, tous unis par une stabilité forte et harmonieuse. Cette fraternité s’inscrit aussi dès l’origine dans cette photographie où l’on retrouve Philémon enlaçant son camarade de chantier… Comme si cette fraternité était le fil conducteur d’une vie construite, toute en action, et non reçue à crédit. Une vie de lutte bienfaitrice.

Aujourd’hui, Philémon a quatre-vingt-quatre ans. Il est grand, fort, robuste. Son regard ne juge pas. L’œil vif, curieux et aimant. Il a la bienveillance de celui qu’une vie rude a modelé.

Que nous raconte-t-elle, cette image en noir et blanc au format 135 ? Philémon Logean, d’Hérémence, est le deuxième à partir de la gauche. Il enlace amicalement son collègue de travail, ouvrier comme lui. Ils sont entourés par trois autres personnes. Tous ouvriers. Trois Valaisans de Nendaz, d’Ayent et de Saint-Martin et un jeune Français, le premier à gauche. La photo a été réalisée en 1952 ou 1953 – Philémon n’est pas certain de la date exacte – dans la salle des presses hydrauliques du chantier de la Grande-Dixence. Il n’y a pas eu de pose au préalable pour cette photo de groupe. Le photographe est passé par là et a déclenché son appareil en une fraction de seconde. Philémon, sur cette image, a dix-sept ans. Les autres pareil, ou un peu plus âgés. Ce qui me frappe, c’est cette jeunesse tôt envoyée travailler sur un des plus grands chantiers du siècle passé. La Grande-Dixence, c’est le chantier qui a va marquer la Suisse. Près de 3’000 personnes y travaillent. 6 millions de tonnes de béton sont coulés pour aboutir à un barrage de 285 mètres de haut et de 200 mètres d’épaisseur. Un véritable Léviathan au cœur des Alpes. Un titan de béton construit par des milliers et des milliers de mains valaisannes, françaises mais aussi italiennes. Beaucoup de saisonniers italiens, pour la plupart de la région de Milan, ont notamment participé à sa construction.

La séparation entre classes sociales

Et d’ailleurs, existait-il une xénophobie ou une rivalité entre saisonniers et Valaisans ? Aucune, selon Philémon. Sur le travail, il n’y avait pas de séparation en raison de la nationalité. De nouveau, globalement, la fraternité primait et il n’y avait pas ou peu de litige. La seule séparation qui existait, me dit-il, c’est la séparation entre classes sociales. Sur le chantier, aussi, on la voyait.

La plupart donnait une partie de l’argent gagné à leur famille. Pour eux, la vie de paysan de montagne pouvait continuer encore un peu grâce à cet argent gagné sur le chantier. Pendant que les hommes étaient mobilisés sur le barrage, les femmes s’occupaient des travaux de la terre. Grâce au barrage, la grande précarité put enfin être combattue dans de nombreuses familles paysannes et une partie du « Valais de bois », si cher à Maurice Chappaz, fut entretenu avec cet argent. Les commodités furent installées, la nouvelle génération entreprit des études.

Philémon quitta le chantier pour faire son apprentissage d’électricien à vingt ans et obtint son CFC. L’entreprise pour laquelle il travailla l’envoya à nouveau sur le barrage de la Grande-Dixence dans le maintien des installations électriques des tunnels. Il y restera jusqu’à ses cinquante ans.

Philémon a entretenu une véritable histoire d’amour avec son barrage. Il est l’un des rares à avoir ce lien intime et une connaissance technique immense et variée quant à son fonctionnement.

Du coup, on ne sait plus trop qui a façonné qui.

Au fil du temps, il y a eu construction mais aussi destruction. L’ouvrage a tué quinze ouvriers. Des vies broyées, perdues dans l’immensité d’un chantier pharaonique. Pudiquement, Philémon me raconte un accident qui lui arriva, alors qu’il voulait atteindre un cabanon en haut du barrage. Il glissa d’une pente vertigineuse et dévala des dizaines et des dizaines de mètres dans la neige avant de s’arrêter net. Un collègue, pelle en main, vint l’aider et le sauver. Quand Philémon Logean me mentionna sa chute, je compris que lui aussi avait failli y passer. A cet instant, je vis dans son regard la joie perpétuelle du survivant qui ne peut qu’épouser la vie, l’aimer et la faire aimer. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Le barrage de la Grande Dixence, en images et vidéos de la RTS.
L’épopée des barrages valaisans

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Première communion, Saint-Joseph, Genève

Coll. C. Kissling/notreHistoire.ch

Le long de l’avenue de Frontenex, à Genève, en ce 31 mai 1953, un cortège de garçons âgés d’une dizaine d’années s’avance. Vêtus d’un costume aux pantalons longs ou courts, ils portent un cierge à la main et, au bras gauche, du côté du cœur, un brassard. D’ici quelques minutes, ils vont rejoindre le cortège des filles, toutes en blanc et coiffées d’un voile vaporeux. Les deux colonnes s’aligneront en parallèle devant l’entrée de l’église Saint-Joseph, à la place des Eaux-Vives, et les enfants gagneront leurs travées, de part et d’autre de la nef, pour la célébration solennelle de leur première communion. A cette époque, en effet, hommes et femmes ne se côtoient pas sur les mêmes bancs mais occupent des places distinctes.

Un peu plus tôt dans la matinée, les premiers communiants se sont rassemblés dans leurs locaux de patronage respectifs : les garçons au Cercle de l’Espérance, à la rue de la Chapelle, et les filles dans leur Foyer, à la rue de la Flèche. Sous la conduite de leurs abbés , qui les ont préparés à la réception de ce sacrement, ils se sont mis en rang pour parcourir la distance qui les sépare de la place des Eaux-Vives sous les yeux émus de leurs familles. Pour la circonstance, la circulation a été interrompue et même le tram, qui traverse alors la place, s’est arrêté. C’est qu’un événement de cette importance ne craint pas de s’afficher dans la rue, au cœur des Eaux-Vives où s’est édifiée en 1869 une église destinée à accueillir des fidèles si nombreux que la construction d’un nouveau lieu de culte, pendant de Notre-Dame sur la rive gauche, était devenue indispensable.

En 1958, les deux cortèges existeront toujours, mais garçons et filles seront désormais vêtus d’aubes blanches similaires, fournies par la paroisse. L’égalité vestimentaire sera désormais de mise au pied de l’autel, même si les filles porteront encore un voile. Aujourd’hui, les choses ont quelque peu changé : les voiles se sont envolés, garçons et filles se mélangent joyeusement et ne défilent plus dans l’espace public, en tenant un cierge. ■

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Marie-José de Belgique

Coll. L. Saugy/notreHistoire.ch

L’exil, même volontaire, incite à voyager léger. Une princesse doit s’encombrer, tout de même, de quelques bagages. Ceux de Marie-José de Savoie, quand elle arrive en Suisse le 8 septembre 1943, tiennent dans un camion, photographié devant l’hôtel Excelsior à Montreux. Elle voyage sous le nom de marquise de San Maurizio. Le 24 juillet, son beau-père le roi Victor-Emmanuel – toujours sur le trône mais complètement largué – a entériné le limogeage de Mussolini par le Grand Conseil fasciste et nommé chef du gouvernement le maréchal Badoglio, qui demande aussitôt l’armistice aux Alliés progressant sur le sol italien. Le 1er octobre, ils occupent Naples, et « une Italie coupée en deux va devoir affronter pendant dix-huit mois les horreurs compliquées de la guerre et de la guerre civile », écrit l’historien Pierre Milza. C’est dans ce contexte difficile que l’épouse du prince héritier d’Italie, Umberto, se réfugie en Suisse avec ses quatre enfants : Maria-Pia, Marie-Gabriella, Vittorio-Emmanuele et Maria-Beatrice.

La princesse repassera le Grand-Saint-Bernard en direction du sud le 1er mai 1945 pour retrouver son mari, promis au trône par l’abdication de son père. Pressent-elle la précarité de ce retour au pays ? C’est en petit équipage qu’elle franchit le col, venue à pied de Bourg-Saint-Pierre avec une équipe de porteurs, photographiée à la pause sur les marches de la cantine de Proz, un bâtiment aujourd’hui disparu. Les retrouvailles avec l’Italie n’auront qu’un temps : un mois plus tard, le peuple transalpin vote la République, et les Savoie reprennent le chemin de l’exil à titre définitif. Marie-José y gagnera le surnom de « reine de mai ». ■

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En visite à Neuchâtel

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Rue Léon-Jaquier

Immeubles à loyer modéré construits par la Coopérative du logement ouvrier dans le quartier des Prés-du-Lac à Yverdon.

Coll. P. Auderset/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage reprend des récits de membres de notreHistoire.ch et des articles rédigés par eux, à l’instar de ce texte de Robert Curtat (1931 – 2015), publié en novembre 2013. Journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale, de nouvelles et d’essais, Robert Curtat fut également secrétaire de l’Association vaudoise des écrivains.

Choc violent des idées : au début des années 1920, la Suisse, comme une vulgaire république bananière, confie à l’armée en lien étroit avec les milices bourgeoises (fascistes) le soin de surveiller les quartiers ouvriers tandis que les évêques suisses condamnent à l’enfer les paroissiens qui rejoindraient une organisation socialiste (1). Etrangement c’est dans ce monde en furie que surgit une solution de sagesse : la coopérative d’habitation, le moyen d’offrir un logement aux familles de travailleurs hors de tout profit capitaliste.

L’histoire s’arrête, un instant, en octobre 1920 à la Maison du peuple de Lausanne. En vedette Léon Nicole, syndicaliste et socialiste, apporte la bonne parole de Genève où vient d’être lancée l’une des premières sociétés coopératives romandes d’habitation. Le public apprécie le principe de solidarité qui autorise des loyers plus bas mais, plus encore, un projet formidable proposé par les jeunes architectes «engagés» Braillard et Martin: une cité jardin de 120 logements ! En regard des taudis urbains, où logent encore la plupart des travailleurs et leurs familles, difficile d’imaginer mieux. C’est d’ailleurs ce modèle que la Société coopérative d’Habitation de Lausanne (SCHL) adopte pour la «campagne» de Prélaz, destinée au logement de 60 familles dont près de la moitié dans 26 maisons familiales en rangées. Les projets de Prélaz à Lausanne, de la campagne d’Aïre à Genève, d’Hirzbrunnen à Zurich, et avec eux des centaines d’autres à travers le pays, témoignent d’un vent nouveau qui souffle alors pour les familles de travailleurs. Certes il leur faut accepter des contraintes nombreuses, entre autres un manque de moyens de transport public, mais c’est le prix à payer pour que leur famille vive mieux.

Une formule heureuse

Retour à Lausanne, quelques mois après la réunion de la Maison du peuple. Pour lancer son projet l’association toute neuve doit réunir 600 souscriptions à 300 francs – à peu près le salaire mensuel d’un compagnon – et elle y parvient en trois mois. Le solde sera fourni par les banques à un taux exorbitant : 7 % ! Bonnes et mauvaises nouvelles tricotent la chronique de ce chantier de Prélaz jusqu’au 15 octobre 1921, date de son inauguration. A Noël 1921 tous les logements sont occupés. L’histoire forte de la coopérative de Lausanne, comme celle de Genève, comme celle des organisations plus petites – l’Association suisse pour l’habitat en recense 225 en Suisse romande – témoigne pour la formule heureuse de la coopérative d’habitation qui répond à une exigence récurrente : le besoin de logements «sociaux » pour des familles de travailleurs disposant de revenus modestes.

Des salles de bain pour les familles ouvrières

Dans les périodes qui suivent, le nombre des bâtiments construits en Suisse par des coopératives d’habitation progresse fortement, passant d’un peu moins de 1500 avant 1919 à près de 6500 jusqu’en 1945, enfin à 9123 entre 1946 et 1960, point culminant du mouvement. Au-delà commence la chute forte des projets de construction pour arriver en l’an 2000 à un peu plus de 1000 logements surgis de terre en une décade. A cette date la statistique suisse indique que 7,10 millions de personnes ont un toit mais que, sur ce total, on ne recense jamais que 330’000 coopérateurs. (…)

En 1970, les locataires fêtent, au café du Jura, à Fribourg, les 25 ans de la fondation de la Coopérative d'habitation Champ des Fontaines.

Coll. L. Chevalley/notreHistoire.ch

A bien regarder on revient de très loin. Dans un petit document marquant ses 75 ans d’existence, la coopérative d’habitation de Montreux indique : «En 1932 nous avons commencé à construire mais notre projet souleva des résistances très fortes parce que nous proposions des logements avec salles de bains pour des familles ouvrières.»

La chronique des débuts du mouvement coopératif d’habitation en Suisse romande fourmille de notations semblables. Cette histoire riche qui a suscité de nombreux ouvrages (2) aligne des faits plutôt rugueux. La société dans laquelle la coopérative d’habitation est née, celle qui a suivi avec le poids des tristes « idéaux » qui dominaient dans les classes dirigeante jusqu’à la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la montée d’une société toujours moins solidaire ont marqué ces cent ans d’existence. Ce constat n’anticipe pas de changements qui pourraient être un peu plus positifs pour le logement social. Comme le répète le proverbe chinois «L’expérience est une lanterne qu’on porte dans le dos. Et qui n’éclaire que le chemin parcouru». Mais rien n’indique que le pouvoir politique à tous les niveaux, particulièrement celui des cantons et des communes à la manœuvre sur ce dossier, veuille libérer plus largement des moyens qui soutiendraient une deuxième jeunesse du logement social. (…)

Selon le principe qui veut qu’un malheur puisse en cacher un autre, le logement social souffre d’un mal irrémissible : le désamour toujours plus marqué pour cette forme d’habitat de ce côté de la Sarine. Le choc des chiffres est sans appel : là où les coopératives d’habitation de Zurich offrent plus d’un logement sur cinq, celles de Genève n’en alignent qu’un sur douze. De toute évidence le sujet est politiquement sans attrait pour la plupart des décideurs romands et le poids d’une administration souvent tatillonne retarde encore les travaux. Il arrive certes qu’une commune dont les magistrats ont compris l’intérêt d’un projet de logement social mette à disposition une parcelle et favorise la mise à disposition de logements à loyer modéré (3). Une belle exception que René Char commente en poète: «il arrive que le réel désaltère l’espérance. C’est pourquoi, contre toute attente, l’espérance survit» ! (…) ■

Lire l’article intégral dans notreHistoire.ch

Références

(1) Collectif, Nouvelle histoire de la Suisse et des Suisses, vol III, p. 129, Payot, 2004
(2) Tant à Genève qu’à Lausanne, l’ouvrage qui marquait les 75 ans de l’institution a été rédigé par des universitaires qualifiés comme historiens
(3) Exposé dans Le Temps du 22 mai 2013

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La coopérative d’habitation de Vieusseux, à Genève, un document des archives de la RTS

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La baie de Clarens

Coll. M. Bezençon/notreHistoire.ch

Cette photographie montre le bateau Le Léman au débarcadère de Clarens. Au fond de l’image se dresse la Dent de Jaman, en-dessous s’étendent les premières maisons de Vernex qui constitueront plus tard le centre de Montreux. Derrière le mât du bateau, avec deux galeries dotées de stores en tissu, se trouve l’infirmerie de Montreux construite en 1877. L’hôtel Belmont, mis en chantier en 1892, n’existe pas encore. L’absence de toute construction laisse supposer que le cliché a été pris au début des années 1880.

Au premier plan, à gauche, se déploie le quai de Clarens, dont la construction par étape est entamée à la fin des années 1870. Il est décidé que le quai servira de « promenade publique interdite aux chars », signe du développement d’équipements destinés exclusivement aux loisirs. Pour aménager les bords du lac encore faut-il que le niveau des eaux ne soit plus sujet à fortes variations. Cela est rendu possible par un accord trouvé entre les cantons de Genève, Valais et Vaud en 1885. Des retenues d’eau seront réalisées au débouché du lac, à Genève, avec le financement des trois cantons et de la Confédération. Ce projet donne lieu à la construction des Bâtiment des forces motrices, près du pont de la Coulouvrenière, achevé en 1892, et se complète d’un barrage à « rideau » au Pont-de-la-machine. La Ville se voit fournie par la même occasion en eau courante et en énergie électrique grâce à la pression obtenue. Dès le niveau du Léman régulé, toutes les agglomérations environnantes, qui jusqu’alors vivaient les pieds dans l’eau, se dotent de routes de contournement ou de quais, qui offrent un regard continu sur le panorama.

Une fusion pour donner naissance à la CGN

Le Léman qui apparaît sur l’image a été construit en 1857 par la société Escher-Wyss à Zurich. En 1873, la compagnie qui le gère fusionne avec celle de L’Helvétie et de L’Aigle pour donner naissance à la Compagnie générale de navigation (CGN), qui dispose dès lors du monopole du transport de passagers sur le lac. Rénové en 1876, Le Léman est équipé d’un pont ouvert à l’avant et à l’arrière permettant aux passagers de profiter au mieux du paysage.

Clarens pourrait presque être considéré comme à l’origine du tourisme sur l’arc lémanique. En effet, dès la levée du blocus imposée à l’Angleterre par Napoléon, les voyageurs britanniques se précipitent pour visiter « le bosquet de Clarens », décor du roman Julie ou La Nouvelle Héloïse de Jean-Jacques Rousseau, publié en 1761 et auréolé d’un énorme succès.

Deux jours en diligence de Genève à Vevey

Au début des années 1820, quelques années après les guerres napoléoniennes, un Américain originaire de Boston, Edward Church, qui séjourne à Genève, s’étonne de l’absence de bateaux de transport sur le Léman. Le plan d’eau présente pourtant les conditions les plus favorables. Jusqu’alors, les barques à voiles qui naviguent sur le lac transportent rarement des voyageurs, mais surtout des marchandises. Les personnes passent de préférence par la route. Le trajet en diligence de Genève à Vevey prend alors deux jours, en s’arrêtant une nuit à Nyon, dans des conditions de confort précaire. Le mauvais état de la chaussée fait notamment subir de très pénibles cahots. Church a déjà lancé plusieurs lignes de bateaux à vapeur sur les lacs de Côme et de Constance, sur le Rhône et la Saône. Ce nouveau moyen de transport a été mis au point par un ingénieur, également américain, Robert Fulton. Sa première exploitation commerciale en 1807 sur l’Hudson River, entre New York et Albany, rencontre un succès foudroyant.

Le « Guillaume Tell » ouvre une nouvelle ère

Church s’associe avec François Mathieu, un riche homme d’affaire genevois, pour faire construire un bateau à Bordeaux, Le Guillaume Tell. Celui-ci est inauguré à Genève en 1823 devant une importante foule de curieux. Il est dès lors possible de rallier tous les jours Genève à Ouchy en 6 heures, puis, très rapidement de faire le tour du lac, dans des conditions de confort inédit, sans cahot et au bénéfice d’un chauffage en cas de froid. En raison de leur coût, ces trajets ne s’adressent qu’à une catégorie de personnes privilégiées et demeurent prohibitifs pour de simples ouvriers. Cependant, le succès est immédiat et l’opération s’avère hautement lucrative, suscitant aussitôt d’autres vocations et la création de plusieurs sociétés concurrentes. De là va se développer toute une industrie du tourisme avec la construction de grands hôtels à Lausanne, Vevey et Montreux, ainsi que le lancement de lignes de chemin de fer au départ de Villeneuve, à la conquête des Alpes et de l’Italie. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Les vapeurs de la CGN
Un article détaillé sur le vapeur Le Léman

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Cérémonie d'accueil de la Conseillère fédérale Ruth Dreifuss par les autorités genevoises

Coll. Ephège Gobet/notreHistoire.ch

Le 19 mars 1993, Genève fête sa nouvelle conseillère fédérale. Au bras de Germaine Duparc, pédagogue de renom, Ruth Dreifuss paraît radieuse en déambulant dans les couloirs de l’école de Sécheron. Faut-il y voir la joie de retrouver la lointaine familiarité d’un établissement dont elle fréquenta les bancs ? Ou alors le bonheur simple de partager un instant complice ? Peut-être. Mais la gaîtée qu’elle affiche doit sans doute beaucoup à la folle journée qu’elle a vécue la semaine précédente. Retour sur un séisme politique qui fit basculer le destin d’au moins deux femmes.

En mars 1993, à la suite de la démission du socialiste René Felber, commence la course pour l’élection d’un nouveau membre au sein du Conseil fédéral. Depuis l’éviction précipitée d’Elisabeth Kopp en 1989, ce dernier ne compte plus aucune femme. La gauche estime qu’il est temps de corriger cette anomalie, d’autant plus que l’immense grève féministe à laquelle ont participé un demi-million de personnes deux ans plus tôt est encore dans tous les esprits (lire l’article à ce propos dans L’Inédit). Et puis, comment justifier la mise à l’écart de la moitié de la population, plus de vingt ans après l’introduction du suffrage féminin ?

Les socialistes font alors de Christiane Brunner leur candidate, mais la droite n’apprécie guère son profil et lui refuse une bonne partie de ses suffrages, lui préférant un homme en la personne de Francis Matthey. L’élection suscite un tollé et rarement la Berne fédérale aura été soumise à une telle effervescence. Finalement, face à l’ampleur de la contestation, un nouveau vote a lieu. Tout se jouera cette fois-ci entre deux candidatures féminines : Christiane Brunner, qui obtient une seconde chance, et Ruth Dreifuss.

Née le 9 janvier 1940, Ruth Dreifuss est bien connue des milieux de gauche, elle est l’ancienne adjointe scientifique à la direction de la coopération et de l’aide humanitaire du Département des Affaires étrangères, poste qu’elle occupe de 1972 à 1981, avant de devenir secrétaire de l’Union syndicale suisse. En politique, la socialiste Ruth Dreifuss a été membre du Conseil de Ville de Berne, entre 1989 et 1992. Lors des élections fédérales de 1991, elle n’obtient pas le siège de conseillère nationale qu’elle convoitait pour le PS.

Tout se joue pour elle le 10 mars 1993. Ruth Dreifuss est finalement élue au 3e tour de scrutin avec 144 voix. Par la même occasion, elle deviendra la première femme socialiste et la première personne de confession juive à siéger au gouvernement fédéral. Voilà qui justifie bien le sourire rayonnant qu’elle arbore dans l’école de son enfance, vous ne trouvez pas ? ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Une série de documents consacrés à Ruth Dreifuss, dont un choix de vidéos des archives de la RTS

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Franz Weber et le Lavaux

Coll. archives de la RTS/notreHistoire.ch

« On doit être à genoux, on doit dire merci à l’univers, à Dieu, qu’on ait pu préserver ça! » Franz Weber le dit sans détour dans ce reportage de la RTS qui lui est consacré le 1er mars 2008 : le sauvetage de Lavaux est presque miraculeux.

Franz Weber n’a pas attendu le déferlement de la « vague verte » pour se soucier de la préservation de l’écosystème et de la biodiversité qu’il couplait, justement, à son désir de sauvegarder la beauté des paysages et le patrimoine historique. Personnage d’exception, il a été hors de son époque, à contre-courant, le plus souvent seul dans ses combats mais a pu aussi compter sur l’engagement de sa femme et de sa fille. Il fut l’un des premiers à penser l’écologie alors que la vision dominante d’alors, biberonnée aux thèses productivistes et socialo-capitalistes, encourageait le bétonnage à tout va avec l’entière approbation de la majorité agissante.

C’est cette constance, cette intégrité et cette permanence des choses qui font de lui un être d’exception et d’excès, cela va de paire, bien entendu. L’écrivain valaisan Slobodan Despot, qui fut son porte-parole, dit de lui : « Il n’est pas d’être plus émotif que les vrais héros. Leur pathos est la risée des médiocres et la barre d’uranium de leur réacteur à exploits ».

Aujourd’hui, grâce à Franz Weber, nous pouvons jouir paisiblement de la beauté de Lavaux, classé au patrimoine de l’UNESCO, des paysages montagneux de l’Engadine, du site archéologique de Delphes, des Baux-de-Provence, du monastère serbe de Studenica…

La cohérence des luttes

Ce combat pour la sauvegarde des paysages et des vestiges historiques est couplé à un autre combat, que sa fille Vera poursuit, pour les droits des animaux. Comme si les deux étaient intimement liés. Et ils le sont!

Insulté, calomnié, sans cesse attaqué, jamais Franz Weber n’a rompu. Toujours fidèle à ses idéaux, dans un respect total de la nature, des êtres et du vivant, il fut le premier à faire le lien entre sauvegarde du patrimoine, écologie et défense de la cause animale. En précurseur, il a accompli cette synthèse, trente ans avant les mouvements écologistes et animalistes.

Ainsi, depuis des décennies, la famille Weber s’essaye à recoudre inlassablement l’unité perdue de notre monde. Franz Weber, de par son ultra-sensibilité, avait perçu dans sa chair l’urgence de la catastrophe et a vu le probable naufrage de notre société. ■

Référence

Citation de Slobodan Despot tirée de « Memoriam Franz Weber (1927-2019) , dans L’Antipresse, 7 avril 2019.

A consulter également sur notreHistoire.ch

Voir le reportage de la RTS du 1er mars 2008
Une série de vidéos d’archives de la RTS consacrée à Franz Weber
Lavaux en images d’hier et d’aujourd’hui

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1er convoi spécial

Coll. M. Bezençon/notreHistoire.ch

Quatorze chevaux pour tirer un tronc phénoménal, cette image renvoie aux débuts hippomobiles de l’entreprise Friderici, qui fut dans les années 1970 la plus grande affaire de transport routier en Suisse, très active en outre à l’international. Un demi-siècle auparavant, son rayon d’action ne dépassait guère le district de Morges. Et la nécessité de renforcer les attelages pour tirer des chargements lourds joua un rôle décisif dans l’histoire de cette dynastie de camionneurs.

L’ancêtre, Charles-Clément (†1885), arrivé du Hanovre en 1848, devient bourgeois d’Allaman et propriétaire d’une maison à Morges, où il installe son échoppe de cordonnier. Son fil Charles-Emile (†1923), qui gère les entrepôts de l’Union des coopératives à la gare de Morges, fait des livraisons de bois, à titre complémentaire. Le petit-fils, Charles-Félix (†1958), se voue entièrement aux activités de transport, avec des chevaux – c’est une vraie passion, pour lui, pas seulement une énergie de traction – avant que le moteur ne s’impose. Dans les années 1920, donc, il va charger des billes dans les forêts du Jorat, mais aussi du Jura. La forte pente et le poids des bois obligent le charretier à doubler ou tripler son attelage. Il prend donc des chevaux de renfort à Pampigny. Le loueur s’appelle Bussy, il a des filles.

Une femme de tête dans un monde d’hommes

Charles-Félix épouse l’aînée, Elise, mère d’Alfred (†1996) et de Luisa (†2011). Quand Elise meurt à 28 ans, la petite fille étant en très bas âge, Charles-Emile épouse la sœur cadette de sa femme décédée : Alice (†1971), qui lui donne un second fils, Paul (†2018). Il suit la vieille coutume hébraïque du lévirat, remise à l’honneur dans le milieu protestant fondamentaliste d’où viennent ses épouses. Les Bussy, en effet, sont darbystes; le fondateur de la secte, l’Anglais John Nelson Darby, avait en effet séjourné et recruté des adeptes à Pampigny. C’est Alfred et son demi-frère Paul qui porteront l’entreprise Friderici à son maximum, le premier gérant le secteur commercial et le second s’occupant du domaine technique; mais tout se fera toujours sous le regard d’Alice, une maîtresse femme sous des allures discrètes, la vraie patronne de l’entreprise dans un secteur, à l’époque, exclusivement masculin – et qui demeure un peu macho, n’ayons pas peur des mots.

Au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, la traction hippomobile fait déjà figure de curiosité historique, ou quasiment, mais Charles-Emile Friderici tient à ses chevaux. L’entreprise en possède encore 48, qui ne travaillent plus guère. Ils sont même subventionnés, car incorporés comme chevaux militaires dans la cavalerie ou le train. On les bichonne sur La Côte avant les cours de répétition, et l’hiver on les loue à Gstaad pour promener les touristes en traîneau. Les chevaux sont vendus à la mort de Charles-Emile. Dans ses dernières volontés, le patriarche a demandé qu’on abatte le dernier, son favori. Il ne supportait pas l’idée qu’il soit moins bien traité, ailleurs, après sa mort. La photo de ce demi-sang noir restera longtemps dans le bureau directorial. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Le cheval au service de l’homme

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Lettre à son petit-fils

Coll. A. Durussel/notreHistoire.ch

Cette lettre est celle d’un grand-père, Ami Schneider, adressée à son petit-fils André et au frère de ce dernier, écrite le 27 mai 1954, soit quelques jours après son 75e anniversaire, en réponse à des vœux reçus. Il s’agit d’un extrait que nous devons à l’écrivain André Durussel (le titre et l’intertitre sont de la rédaction de L’Inédit).

« Si le temps a suivi sa marche immuable ce jour-là, comme un autre jour, autour de moi on a voulu me témoigner du contentement et du plaisir de me voir encore là, en bonne santé, malgré que je sois un peu boiteux. Parmi les invitées et invités à cette fête d’anniversaire, nous avions tante Ida B. et son mari, de Pampigny. Elle a aussi bien de la peine à marcher, quoique son mal soit bien différent du mien.

Aujourd’hui, c’est votre oncle et parrain S. qui fête ses quarante-trois ans. Avant-hier, c’était Odette N. et, le 22 mai, un autre petit-fils, votre cousin, Pierre S., actuellement à Lonay. Vous voyez comme cela que si le mois de mai est le mois des fleurs, c’était aussi le mois des fêtes pour moi et les miens !

Septante-cinq ans ! Cela fait un moment que je « cours par le monde » sans être allé bien loin et sans avoir trop « roulé ». Je ne puis m’empêcher de songer au temps de ma jeunesse et de faire des comparaisons avec le temps d’aujourd’hui. Ainsi, en 1887, à l’âge de huit ans, j’étais petit bovairon à Cuarnens. J’avais gagné 7 francs, ce qui avait permis à ma maman de m’acheter mes premiers souliers. Souliers qu’on appelait « Napolitains », parce qu’ils venaient d’Italie. En 1891, 92, 93 et 1894, dès ma douzième année et jusqu’à l’âge de quinze ans, j’étais en place à Moiry. Pour 45 francs, 50, 55 et 60 francs la dernière année, il fallait me lever à quatre heures du matin, aller appeler trois domestiques et deux ouvriers, puis « turbiner » avec eux comme un homme.

L’hiver 1894-1895, qui a été un hiver des plus longs, a aussi été pénible dans mes souvenirs. Au mois de mars encore, les hommes, à l’Isle où nous habitions, remuaient la neige pour rien, la Commune ne pouvant plus les payer. Notre père ne gagnait rien non plus. Il y avait trop de neige dans les bois pour les travaux du bûcheron. Un certain soir, notre maman nous a dit (nous étions déjà sept enfants en famille): « Demain matin, il vous faudra aller à l’école sans petit-déjeuner, car je n’ai rien à  vous donner ! »

Et voici que ce même soir, vers 21 heures, une voisine était venue nous apporter un panier de pommes de terre ! Cela avait permis à notre maman de cuire une soupe pour ce premier repas de la journée.

Apprendre à gagner sa vie

Ce sont là des choses que je vous raconte, parce que je suis content de voir les progrès qui ont été réalisés. Je constate que les œuvres sociales, si elles chargent un peu les budgets, font beaucoup de bien ! Tout cela pour vous dire aussi que je suis content de vous voir bien décidés et bien courageux pour apprendre à gagner votre vie et entrer ainsi dans une école technique pour accomplir un apprentissage. Il faut surtout vouloir le faire honnêtement, vaillamment. Non seulement pour vous, mais pour tous ceux qui s’intéressent et pensent à vous et à votre avenir !

Et voilà ! Ce sont des choses que je n’avais jamais pensé à vous raconter et que mes septante-cinq ans m’ont remis en mémoire. Avec mes bien cordiales amitiés à tous deux et à votre papa. » Signé Ami Schneider

Moi et les miens

Né le 23 mai 1879 à Cuarnens, Ami Schneider deviendra le fermier associé (avec Gottlieb Frey, né en 1854) du beau domaine de « La Caroline », sur la commune de Tolochenaz, près de Morges, propriété de la famille Nicati-De Luze. Aîné d’une famille de douze enfants, il épouse en mars 1910 Mina Wendling, d’origine alsacienne.

D'abord avec un associé, puis seul, Ami Schneider (1879-1959) a géré le domaine de "La Caroline", à Tolochenaz.

Coll. A. Durussel/notreHistoire.ch

Père de cinq enfants, il reprend seul la gestion du domaine. Très tôt engagé dans la vie publique, il présidera la Société des Laiteries réunies de Morges et environs de 1920 à 1947. Cette « Tante Ida », mentionnée  au début de sa lettre, était l’une de ses sœurs (1890-1962). L’expression : « pour moi et les miens » peut surprendre aujourd’hui par son aspect égocentrique. Or, elle représente l’un des derniers vestiges de cette société rurale et patriarcale d’autrefois, telle qu’on la trouve dans la bible hébraïque : « Moi et les miens…(selon Josué 24, v.15 par exemple.) Ami Schneider a aussi été l’un des responsables de la construction de la chapelle de Tolochenaz, inaugurée en 1933. ■

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Genève, soutien au peuple Sahraoui

Coll. C.-A. Fradel/notreHistoire.ch

Fin des années 1970, Genève a expérimenté sa vision alternative du monde dans le sillage des raouts hippies « do it yourself » à la mode. Fondé en 1975, le Festival du Bois de la Bâtie a vu le jour l’année même où le Maroc prenait possession du Sahara occidental, au détriment des Sahraouis. Si le Festival de la Bâtie s’est immédiatement consacré à la culture (musique-théâtre-cinéma) pour mieux véhiculer son message, il ne dédaignait pas alors de se mêler de politique en prenant fait et cause pour l’indépendance des Sahraouis.

L’entrée de ce festival étalé sur trois jours en juin était gratuite. La buvette proposait déjà sur sa carte du thé arabe et du taboulé. Porté en étendard par de jeunes idéalistes, le pacifisme répondait aux turpitudes d’un monde rythmé par la Guerre froide. En 1979, une pétition a circulé à la Bâtie en faveur des Sahraouis. Le Comité suisse de soutien au peuple sahraoui fustigeait depuis un certain temps la position de la Suisse dans ce dossier, notamment celle de l’ancien conseiller fédéral socialiste neuchâtelois Pierre Graber, chef du Département des Affaires étrangères, du 1er février 1970 au 31 janvier 1978.

Neutralité suisse exigée

Pierre Graber était accusé par certains d’avoir repris les thèses des autorités marocaines dans le conflit du Sahara occidental. Ce territoire de 265’000 km2 situé entre le Maroc, l’Algérie et la Mauritanie, était occupé par le Maroc depuis 1975. Plusieurs associations exigeaient la neutralité de la Suisse dans ce conflit. Fin juin 1979, Pierre Graber apparaît donc à la Bâtie sous les traits acérés d’une caricature. Il est reconnaissable à ses lunettes double foyers. Des bombes et lance-roquettes émergent d’un fez marocain posé sur sa tête.   

A la suite du départ des Espagnols de leur ancienne colonie, la République Arabe sahraouie démocratique (RASD, Front Polisario) exigeait à nouveau l’indépendance. La vision de dizaines de milliers de Sahraouis quittant leur terre, le Sahara occidental, pour fuir la guerre et se réfugier dans des camps en Algérie voisine avait d’ailleurs choqué ces années-là une partie de l’opinion publique suisse. A fortiori à Genève, siège des Nations Unies, où la cause sahraouie avait de nombreux défenseurs.

Douze ans après ce Bois de La Bâtie politisé, la Mission de l’ONU pour l’organisation d’un référendum au Sahara occidental (Minurso) allait être déployée. Pour surveiller dès 1991 le cessez-le-feu entre le Maroc et le Front Polisario et pour organiser un référendum permettant aux Sahraouis de décider du statut de ce territoire. Référendum d’autodétermination dont le Maroc n’a voulu entendre parlé. ■

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Pierre Graber, à travers un choix de vidéo des archives de la RTS

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