L'Inédit

par notreHistoire


Bobby le taureau 15 mai 1972

Bobby le taureau, à Longyrod, mai 1972

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Troisième texte de la série – sorte de feuilleton historique – que Jean Steinauer consacre aux animaux, réels et imaginaires, qui jalonnent l’histoire des Suisses (et peuplent leur inconscient).Après l’ours de Berne et l’ours d’Appenzell, les oiseaux, c’est au tour du taureau et des prénoms qu’on lui donne. L’animal, si puissant soit-il, risque sa peau, traditionnellement, à la Fête fédérale de lutte.

Dans la culture ibérique, il tient la vedette au centre de l’arène, mais y perd la vie après beaucoup de souffrances. On honore sa bravoure par des mutilations post mortem, en lui coupant les oreilles et la queue pour les offrir au matador. Dans la culture helvétique, il reste hors de l’arène et c’est entier, bien vivant, qu’on l’offre au lutteur triomphant dans le rond de sciure. Mieux vaut être taureau de ce côté-ci des Alpes qu’au-delà des Pyrénées.

Des anciens Romains, nous n’avons pas conservé le goût des spectacles sanglants. Il existe bien, à Vallon (c’est dans la Broye fribourgeoise, tout près d’Aventicum), une mosaïque illustrant la venatio, simulacre de chasse au fauve dans une enceinte prudemment close. Près de vingt siècles plus tard, à quelques pas de là, une fête fédérale de lutte célébra fastueusement le progrès moral des Helvètes, qui ne regardent plus massacrer des bêtes mais applaudissent des hommes ne se battant qu’entre eux, sans armes et avec une parfaite courtoisie : le vainqueur époussète la sciure sur le dos du vaincu.

Puis il quitte l’arène avec le taureau qu’il a gagné. Cet encombrant trophée prendra normalement place à l’étable, car la tradition veut que le lutteur soit paysan de son état. Brut de décoffrage, bronzé sur un tracteur, il combat en chemise edelweiss, un ceinturon de cuir retenant la culotte de toile par où les adversaires s’empoignent : dans la lutte suisse, rien que du naturel, garanti bio. Selon certaines rumeurs, les compétiteurs passeraient en réalité beaucoup de temps à faire de la musculation dans des salles de force équipées de machines compliquées, et absorberaient à l’occasion des compléments alimentaires pleins de protéines, mais nous n’en croyons pas un mot. L’athlète couronné que ses camarades portent en triomphe sur leurs épaules (dans les cent kilos, tout de même), cet athlète-là est aussi nature que l’animal reçu en récompense. Imaginerait-on d’offrir au roi de la lutte un taureau génétiquement modifié ?

La seule chose qui peut changer, en fait, c’est le nom de la bête. Dans l’arène de la fête, en 2016, le taureau s’appelait Mazot de Cremo, comme le produit du sponsor qui l’avait offert. Là, nous retrouvons un écho de la Rome antique et de sa tradition d’évergétisme. Il appartenait en effet aux riches et aux puissants d’offrir les jeux du cirque au bon peuple, de sponsoriser – si l’on préfère – fauves, belluaires et gladiateurs. Dans nos campagnes, cet animal a suscité une tradition plus forte encore. Un taureau doit porter un nom qui symbolise ses vertus, réelles ou supposées. La force, le magnétisme, la puissance sexuelle, cela va de soi, mais aussi le courage, l’endurance, la fierté. On l’appelle volontiers comme les dieux et les héros de la mythologie ou de l’histoire : Victor II, Pollux, Napoléon, Garibaldi… Avant de se faire connaître comme Mazot de Cremo, le taureau de 2016 s’appelait Poséidon : le dieu de la mer, ce qui n’était pas rien pour les anciens Grecs.

Mazot de Cremo eut une destinée tristement banale, la boucherie. Car le roi de la lutte Matthias Glarner, un Bernois de l’Oberland qui ne possédait pas de domaine agricole, n’en avait pas voulu; il préféra – ce qui arrive rarement – un prix en espèces de 30 000 francs. Après avoir posé pour la frime à Meiringen, le taureau vedette de la fête retrouva l’étable des Ecasseys, dans le district fribourgeois de la Glâne, où il avait été Poséidon. Il saillit encore quelques vaches, mais prit du poids (1300 kilos, tout de même) de sorte qu’il devint dangereux dans cet exercice. Et il finit en bifteck, tout comme un taureau ordinaire. Les traditions se perdent, vous dis-je, tout fout le camp. ■

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La Fête fédérale de lutte de 2016 à Estavayer-le-Lac, en images

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A la Cabane de Moiry

A la Cabane de Moiry, devant le drapeau de la JOC.

Coll. Y. Vouardoux

Notre rubrique Témoignages et récits reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Robert Curtat (1931 – 2015). Journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale, de nouvelles et d’essais, Robert Curtat fut également secrétaire de l’Association vaudoise des écrivains.

L’histoire regorge de souvenirs douloureux vécus par des porteurs d’idéal – Ozanam(1), Marc Sangnier (2) – et tant d’autres dont la tentative de relier le peuple à la foi chrétienne fut piétinée par les hiérarques de l’Eglise catholique. Dans ce contexte figure, à la sortie de la Deuxième Guerre mondiale, l’interdiction de l’expérience française des prêtres-ouvriers par Pie XII (3). Peu avant, en Suisse romande, plus spécifiquement à Genève, on assistait à la fin d’une belle aventure conduite par de jeunes travailleurs (JOC) engagés avec leur aumônier à «sortir des ombres du désespoir un grand peuple juvénile». En français comme en latin l’évêque de Lausanne, Genève et Fribourg leur avait dit «non» !

Cette histoire appelle un imposant «retour arrière». Plutôt mal vus dans les débuts de la République – l’annexion des communes «catholiques» en 1815 ayant gonflé leurs rangs – les Genevois relevant de cette confession mettront plus d’un siècle à former le premier syndicat chrétien social (1921).

L’organisation des travailleurs réunis sur une base confessionnelle va se limiter longtemps à quelques «cercles catholiques des ouvriers» ou même à des cercles paroissiaux assez innocents sur le plan social. Seule une poignée de prêtres engagés dans des paroisses ouvrières tenteront de réduire l’écart grandissant entre les travailleurs et la religion. Ces pionniers seront relayés au début du XXe siècle par la Fédération catholique genevoise (FCG) et l’Union des travailleurs catholiques (UTC), deux groupements qui préconisent «la poursuite des réformes économiques et sociales propres à améliorer la condition morale et matérielle de l’ouvrier».

Les risques du corporatisme

Vagues dans leur projet comme dans leur attitude face au problème social, ces groupements disparaissent juste avant la Première Guerre mondiale. Ce qu’il reste des organisations ouvrières catholiques genevoises est pris à revers par la grève générale de 1918. Dépourvus de repères, leurs dirigeants ne veulent y voir que la marque «des agitateurs professionnels du syndicalisme socialiste», mais comme ils ne peuvent ignorer les progrès de ce «syndicalisme» ils choisissent de lui apporter une réponse dogmatique : le corporatisme.

L’historien Roland Ruffieux, qui a analysé avec soin les évolutions des chrétiens-sociaux en Suisse romande, établit que le mouvement, en échec en 1919, va ressurgir avec l’installation du premier syndicat chrétien social de Genève en juillet 1921.

De fait cette organisation a été précédée par l’U-Tes, union des vendeuses et des sténo-dactylographes, reliée par une amitié très forte aux syndicats féminins français d’inspiration catholique. Organisation dynamique de jeunes travailleuses, U-Tes traite aussi bien de «l’œuvre du trousseau» que des études religieuses – le futur cardinal Journet dirigera cette formation dès le début de 1919 – des cours d’anglais comme de l’étude des conditions de travail dans les professions qu’elles organisent, etc.

Retour arrière toutes

Utile rappel des faits : c’est le 15 mai 1891, près de Saint-Pierre (4) que Léon XIII publie une encyclique en latin dont les premiers mots sont rerum novarum (5). Au fil d’une réflexion souvent laborieuse, il propose la corporation comme solution aux relations naturellement tendues entre la classe ouvrière et celle des propriétaires appelés aussi des ploutocrates (6). Pour lui, «nos ancêtres éprouvèrent longtemps la bienfaisante influence de ces corporations (…) aujourd’hui (…) nous voyons avec plaisir se former partout des sociétés de ce genre». Plus loin, dans son long message, il souligne l’action des «hommes de grand mérite qui se réunissent fréquemment (…) s’occupent de fonder des corporations assorties aux divers métiers et d’y faire entrer les ouvriers (…) et pourvoient à ce qu’ils ne manquent jamais d’un travail honnête et fructueux». Dans l’espoir que la corporation permette à la société de faire l’économie d’une fratricide lutte des classes, il promet «à ces organisations les plus heureux fruits (…) pourvu que la prudence préside toujours à leur organisation» car «que servirait à l’ouvrier d’avoir trouvé au sein de la corporation l’abondance matérielle, si la disette d’aliments spirituels mettait en péril le salut de son âme ?».

Sur la longueur de la journée de travail ou la hauteur du salaire le pape reste dans des considérations vagues, mais il attire l’attention des employeurs sur «la promiscuité du sexe et d’autres excitations au vice (qui) constituent, dans les usines, un péril pour la moralité».

Toute cette agitation sera vaine

L’inconvénient de ce message papal c’est essentiellement la traduction que va en faire en pays romand, pour toute la période de l’entre-deux guerres, une poignée de personnages parmi lesquels l’abbé André Savoy à Fribourg, Henri Berra à Genève et d’autres tenants de la doctrine à Neuchâtel et dans le canton de Vaud. Ces hommes actifs qui comptent dans la société d’alors imaginent les moyens politiques de faire triompher la corporation comme base de l’organisation politique. De fait, trois cantons romands vont tenter d’inscrire le corporatisme dans la loi. A Fribourg, terre d’élection du remuant abbé Savoy, le Grand Conseil adopte en 1934 un texte où les métiers, organisés en associations de droit public, remplacent les partis politiques. Produit par la majorité conservatrice ce projet est attaqué par la minorité radicale qui brandit la double menace d’un référendum et d’un recours au Tribunal fédéral. La menace est jugée assez forte par l’Exécutif fribourgeois pour qu’il ne promulgue pas la loi.

Deux ans plus tard, le même scénario se présente à Genève mais son Conseil d’Etat, moins prudent, promulgue le texte. L’opposition viendra des syndicalistes de la construction qui demandent au Tribunal fédéral de trancher. Le «non» cinglant du TF sonne pratiquement la fin du rêve corporatiste même si l’exécutif du canton de Neuchâtel promulgue à son tour une loi qui sera balayée en 1939. Echec sur toute la ligne pour ce qu’un historien (7) appelle un corporatisme d’Etat. Mais il arrive que ces événements pèsent négativement sur l’évolution de la société…

La guerre en Europe, l’arrivée de Pétain en France, les mesures prises par les fascistes et les nazis en Italie et en Allemagne pour « protéger la famille et le travail » suscitent les applaudissements de la droite corporatiste suisse dont nombre de dirigeants ont signé la pétition des 200 réclamant une adaptation à l’ordre nouveau(8).

Faute de convaincre les dirigeants de l’économie helvétique, toute cette agitation va se révéler vaine. Non sans laisser de traces dans les milieux qui avaient promu le corporatisme et, au premier chef l’Eglise catholique qui, par son évêque de Lausanne, Genève et Fribourg condamnait au printemps 1946 la JOC romande à disparaître.

Un témoin parle

Au début des années 1990, le hasard m’a placé pour accueillir Jean Queloz. Ce vieillard mince, pas trop grand, le front dégarni avec des cheveux blancs en couronne et un visage d’éternel enfant, sourire sans faille et regard transparent comme éclairé de l’intérieur. Il a été au cœur du combat perdu par les jeunes travailleurs catholiques romands organisés par la JOC. Et il parle…

«Mon père était horloger à La Chaux-de-Fonds où je suis né en 1918. La «t’chaux» : le diminutif porte son poids de neige, de rêve mal contenu entre les blocs d’immeubles construits sur un plan en damier, de la si lente liaison avec «le bas» par la gare de rebroussement de Chambrelien. Il parle de tout un monde porteur d’espoir, de progrès, de défis dans cet entre deux-guerres qui diffère des années de tumulte quand le peuple venait délivrer Paul Graber de la prison où il avait été jeté pour injure à l’armée.»

Au cœur mais aussi à l’avers de cette histoire les Queloz qui viennent des Brais dans le Jura, sont aussi, d’abord catholiques.

« J’ai commencé à travailler à quinze ans, apprenti-coiffeur puis ouvrier. C’est dans cette période que j’ai découvert la JOC ».

A cette époque la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) comme ses correspondants du monde agricole (JAC), étudiant (JEC), etc. – y compris ses déclinaisons féminines – est à la fois un groupe important – 85’000 participants à Bruxelles pour les 10 ans du mouvement en 1935 – mais aussi une réponse chrétienne face aux sinistres « solutions » que les organisations fascistes proposent, voire imposent à la jeunesse.

En progression continue le mouvement JOC suscite, bien sûr, de vigoureuses oppositions. Son fondateur, un prêtre bruxellois du nom de Cardijn, rappelle s’être heurté dès le départ au «paternalisme hautain de la Centrale libre du travail» (9). On imagine ce qu’il a fallu de détermination au «chanoine Cardijn» (10) et à ses successeurs pour conduire le mouvement jusqu’à nos jours où sa présence est attestée dans soixante pays à travers le monde.

Reprenons notre histoire : au milieu des années 1930 la JOC suisse est active, entre autres, par sa «centrale» de Genève qu’entraîne un aumônier, Albert Maréchal. Né en 1896 dans une famille de paysans, ce jeune prêtre transmet avec passion l’Evangile au monde ouvrier, particulièrement aux jeunes travailleurs. Il s’est engagé en 1935 dans l’aventure de la JOC comme aumônier diocésain avec le soutien très modéré de sa hiérarchie qui ne lui verse aucun traitement. C’est une de ses parentes qui lui apportera le minimum vital jusqu’à ce que le développement du mouvement permette de lui assurer un salaire décent.

Au fil de son engagement auprès des jeunes travailleurs, l’abbé Maréchal a pu mesurer à quel point l’Eglise catholique, dont il est l’un des ministres, navigue dans le domaine social entre l’aveuglement et la peur. A Genève, la bonne société n’a pas oublié la grève de 1918 et moins encore le drame du 9 novembre 1932 – 13 morts et 65 blessés – lors d’un affrontement entre extrême-droite et extrême gauche. Albert Maréchal est convaincu que cet événement dont le souvenir a resurgi en 1944, en pleine guerre, a joué un rôle prépondérant contre la JOC suisse.

Chaque travailleur est un apôtre du Christ

Attachés à une vision du monde développée par le fondateur de la JOC qui «fait de chaque jeune travailleur un apôtre du Christ en pleine vie d’usine et de quartier» (4) l’aumônier et les quinze jeunes travailleurs du secrétariat de Genève proclament ce qui leur apparaît comme «une merveille». On imagine, au milieu de cette équipe enthousiaste, Jean Queloz qui avait si vite et si bien compris le message à porter. Sur les instances du groupe des copains, et bien sûr d’Albert Maréchal, il avait quitté «la t’chaux» pour venir vivre à Genève. Secrétaire national de la JOC en 1939, président de 1940 à 1946, il précise :

« Le rassemblement de mille deux cents militants(es) de la JOC en 1943 à l’aula de l’Université de Fribourg donnait la mesure du travail accompli. On allait atteindre le point d’orgue au congrès de la JOC le 5 août 1944 avec messe de minuit au parc des Eaux-vives et reconduite des délégations aux flambeaux jusqu’à la gare. A une période où Genève était encore soumise aux directives d’obscurcissement ! »

De cet événement, il sera rappelé la dignité retrouvée de centaines de jeunes gens, chemise blanche et cravate bleu nuit, traversant la ville en direction du Parc des Eaux-vives. Et aussi de ce groupe imposant de jeunes filles, corsage blanc et jupe bleu sombre, réunies pour un moment de réflexion. Les chants, les slogans portaient haut et loin la conviction heureuse de ces jeunes qui trouvaient, par le travail, une place dans la société.

« Un de nos chants commençait par : «Sois fier ouvrier», nous confie Cyrille, un ancien du mouvement qui était, parmi des centaines, dans le défilé. »

Ce congrès de 1944 à Genève présentait la JOC comme un véritable espoir pour la jeunesse ouvrière romande. C’était compter sans les opposants traditionnels, ceux que les croyants engagés rencontrent toujours sur leur chemin.

Ainsi, dans le droit fil du congrès de 1944 des peurs et des critiques ne manquent pas de contester l’orientation que l’Abbé Maréchal, aumônier diocésain du mouvement, donnait à la JOC. Il doit « démissionner »(11). Accusé d’ouvriérisme mais aussi – on tombe dans la mascarade judiciaire – de «semi-pélagianisme» (12) l’abbé Maréchal quitte ses fonctions.

Devant l'église catholique de Tavannes, avec le drapeau de la Fédération du Jura de la JOC.

Coll. J.-L. Hirt

Les deux années qui suivent vont marquer la fin programmée de la JOC romande. Le coup de grâce sera porté par l’évêque Charrière lors d’une réunion convoquée en mars 1946 où, nous rapporte la chronique, les laïcs n’eurent pas le droit à la parole sinon pour se soumettre à une organisation animée par un autre aumônier, contraint à son tour à la démission en janvier 1948.

Retour au Jura, à l’usine

Le « non » de l’évêque change radicalement la vie de Jean Queloz. Très vite, il décide de tourner la page, de retourner travailler dans une usine. Ce sera Tornos à Moutier, une fabrique de machines-outils qui constitue alors l’une des références de la mécanique helvétique :

« J’ai tout appris avec un maître, un ouvrier qui connaissait ce travail à la perfection, tutoyait les cotes et les alliages, maîtrisait cette transformation de blocs de métal informes en rutilante machine-outil. »

Il se rappelle avec émotion de ces années d’ouvrier-métallurgiste, de la conduite d’un métier qu’il pratiqua pendant onze ans, syndiqué à la FOMH, une des sections de l’Union syndicale suisse, la grande organisation syndicale neutre au plan confessionnel. Dans le même temps, il fonde en 1947 des groupes du Mouvement populaire des familles et de l’Action catholique ouvrière dans le Jura et à Neuchâtel.

« Organisation sociale suisse romande, le Mouvement populaire des familles avait été fondé en 1942 par de jeunes catholiques engagés à améliorer la vie des familles ouvrières avec des achats groupés de charbon et de pommes de terre, une organisation d’épargne et d’aide aux jeunes mères. En 1945, le mouvement achète des machines à laver qu’il transporte dans les quartiers à la demande des mères de famille. Une autre bataille contre la vie chère aboutira à la création d’une boucherie de l’avenir. L’une de ses réussites durables relève de la défense des locataires qu’il a initiée dès les années soixante (13). »

Ces champs d’action sont assez proches de son engagement à la JOC pour que Jean Queloz y applique sa compétence. Très naturellement il est nommé au comité national du MPF en 1952, puis secrétaire central en 1954. Trois ans durant, il assume cette fonction tout en restant ouvrier chez Tornos et c’est seulement en 1957 qu’il quitte l’usine pour le poste de secrétaire général permanent du MPF qu’il servira jusqu’en 1972 avant d’être désigné comme président du mouvement (1972-1980).

« La fin de ma carrière a été marquée par la défense des locataires où j’étais engagé depuis le milieu des années 1960. Avec des combats au plan national où l’on apprend beaucoup, y compris dans l’échec. »

J’ai gardé, comme un trésor en châsse, le souvenir de ce soir d’automne de 1990 où j’échangeais avec Jean Queloz, champion silencieux, sentinelle de l’espérance dans la Genève des années 1940, gardien de l’espoir porté par cette génération de travailleurs qui croyaient pouvoir relier le monde du travail et l’Eglise catholique, dépositaire d’un message d’amour vieux de vingt siècles. Et qui garde son sens malgré le traitement que les hommes lui imposent trop souvent. ■

Références

(1) Fréderic Ozanam (1813 – 1853) – intellectuel catholique, l’un des fondateurs de la société de Saint-Vincent de Paul, considéré comme le promoteur de l’action catholique.
(2) Marc Sangnier (1873 – 1950), polytechnicien passionné par le mouvement d’éducation populaire, il développe les « cercles d’études catholiques » destinés à réconcilier les ouvriers et le christianisme. Cette formule obtient un très grand succès en France où elle réunit près de mille cercles à son congrès de 1905. En 2010 Pie X condamne le mouvement pour « propager des notions fausses de justice, d’égalité et de dignité ».
(3) Dix ans plus tard le Concile Vatican II autorise à nouveau les prêtres ouvriers mais l’élan est cassé. De nos jours on ne compte plus que quelques dizaines de prêtres dans les milieux de travail.
(4) Depuis la guerre de 1870 qui a vu le triomphe de la République italienne, le pape est prisonnier dans son château. Il faudra attendre les accords de Latran (1929) pour qu’il dispose d’un minuscule territoire, le Vatican, à l’issue de difficiles négociations avec Mussolini.
(5) « les choses changent » en traduction littérale.
(6) – personnage très riche qui exerce par son argent une influence politique (le petit Robert).
(7) Georges Andrey, La Suisse romande, une histoire à nulle autre pareille
(8) Philipe Maspoli, La corporation et la droite en Suisse romande
(9) Plaquette éditée à Genève par l’organisation JOC en mai 1983.
(10) C’est la qualité qu’il a gardé pour la postérité. Même s’il finit cardinal.
(11) Albert Maréchal, un parcours de vie sacerdotale – plaquette souvenir
(12) Condamné par le concile d’Ephèse en 431 l’hérésie du moine Pélage met en avant l’effort personnel dans la pratique de la vertu.
(13) Document Mouvement populaire des familles – Wikipédia

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Visite en famille d'Altdorf

Coll. P. Graef/notreHistoire.ch

Si vous avez déjà entendu parler d’Altdorf, c’est probablement en raison de la sculpture monumentale qui y trône en bonne place. Il faut dire que le chef-lieu du canton d’Uri attire nombre de curieux, venus admirer la statue érigée à la gloire de Guillaume Tell. Et ce pèlerinage ne date pas d’hier.

En 1961, Philippe Graef et son frère s’aventurent jusque sur les rives du lac des Quatre-Cantons, depuis leur Chaux-de-Fonds natale. Leurs parents désirent les emmener découvrir les lieux marquants de l’histoire suisse. Mais pourquoi donc Altdorf ? Après tout, à la fin du XIXe siècle déjà, il apparaissait clairement que le personnage de Guillaume Tell n’était rien de plus qu’une légende.

Seulement voilà, à l’aube de la Seconde Guerre mondiale, la politique de « défense spirituelle » qui prévaut dans le pays remet le célèbre arbalétrier sur le devant de la scène patriotique. On loue ses qualités, ses origines paysannes et sa volonté inébranlable de protéger dame Helvétie contre vents et marées. La légende reprend donc des couleurs ; elle ne s’essoufflera que dans les années 1960.

Ambiance « Respect, mon Général »

Philippe Graef se remémore ce curieux air du temps, qui prévalait lors de l’excursion familiale à Altdorf : « Mes parents nous narraient les hauts faits de la patrie sur un ton très moralisateur, avec des relents de ‘‘Respect, mon Général !’’. J’avais treize ans et tout cela m’ennuyait. Heureusement, je trouvais de l’intérêt ailleurs. J’ai par exemple eu la chance d’avoir un professeur extraordinaire, qui transmettait ses connaissances d’histoire romaine avec passion ».

De la Suisse centrale, ce n’est d’ailleurs pas le monument à Guillaume Tell qui lui laissera l’image la plus marquante. Il se rappelle avant tout l’architecture locale : « Dans la région, vous trouvez de belles fermes opulentes. On construisait bien souvent un bâtiment plus petit à proximité, que l’on appelle le Stöckli. Il s’agit d’une maisonnette où emménageaient les parents, une fois leur fils marié et capable de reprendre le domaine ». Une façon comme une autre de tuer le père, qu’il soit simple mortel ou héros de la nation? ■

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Un classique suisse: la photo devant le monument de Guillaume Tell

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Equipe Couleur 3 /Genève (1982)

Coll. R. Claude/notreHistoire.ch

En février 1982, une bande de joyeux drilles lance Couleur 3 sur les ondes, la radio la plus décalée de l’univers hertzien européen. Une photo de presse décadente rappelle des heures glorieuses où la radio se réinventait.

Programmateur puis animateur des débuts de la chaîne, René Claude apparaît au premier plan sur ce cliché new wave qu’il a lui-même catapulté récemment sur notreHistoire.ch. Il est assis au premier plan, à peine couvert par un T-shirt noir bien lacéré. « Les Heures noires », puis les « Heures rouges » de la « 3 » jusqu’en 1989… c’était lui. Et comme autres faits d’armes, on lui doit aussi l’engagement de Madame Ming, repérée en France, qui s’est distinguée par des chroniques qui auront autant fait estomaquer que saliver l’audience.

Couleur 3 est alors cornaquée par Jean-François Acker (au centre, en noir surmonté d’un chapeau), directeur artistique de la «3 ». Cette photo est réalisée en mai ou juin 1982 dans les studios de la nouvelle chaîne branchée, installés à Genève, Boulevard Carl Vogt, avant de déménager à Lausanne.

Plus simple, plus direct

« J’ai été engagé en avril 1982 », se rappelle René Claude lorsque L’Inédit tente de lui rafraîchir la mémoire. « J’avais posé ma voix pour l’annonce d’un concert à la radio. Acker m’a dit : tu prendras l’antenne dimanche prochain. Tout était beaucoup plus simple et plus direct à l’époque ». La moyenne d’âge de la première équipe de la « 3 » se situait autour de 24-25 ans. Une vague punk et tapageuse débarquait dans les studios et bureaux poussiéreux de la Radio Suisse Romande, ex-Sottens. « Nous avions l’âge de notre public », note-t-il.  

Sur le cliché, on aperçoit des visages ou plutôt des voix connues accolées à des visages qui le sont moins. Des noms qui – pour certains – disent encore quelque chose aux auditeurs de la Première d’aujourd’hui: Bruno Séribat (l’homme au gant blanc), Nancy Ypsilantis (à l’arrière-plan en haut à gauche, de profil, chevelure noire et lunettes, le regard tourné vers un homme… Alain Monney ?), Lucille Solari (à gauche, accroupie derrière Bruno Séribat, cheveux courts). Avec les années, bientôt 40, Couleur 3 est devenue la plus grande pourvoyeuse de talents pour les différentes chaînes la Radio Suisse Romande.

Radio sur le tas

« Nous apprenions tout sur le tas. Ce fut une aventure permanente », s’émerveille encore René Claude. « L’anticonformisme de cette époque me manque », regrette-il. « Nous diffusions nos émissions en direct 24 heures sur 24, à l’exception des Tropicales et de l’heure hard, les deux enregistrées. L’animateur devait tenir le crachoir sur des tranches de quatre heures ». Très vite, en 1982, année de son lancement, Couleur 3 atteint les 18% de parts de pénétration dans le paysage radiophonique romand. ■

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Un foisonnement des documents photos, audios et vidéos réunis pour les 30 ans de Couleur 3

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