Danser dans un musée ? Nous sommes en 1987, au Musée Rath, à Genève, où la chorégraphe et danseuse Noemi Lapzeson, genevoise d’adoption, présente sa nouvelle œuvre à Viva, l’émission culturelle de la RTS. Incontestablement, Noemi Lapzeson fait oeuvre de pionnière en Suisse romande.
Dans cet extrait de l'émission Viva (15.12.1987 la chorégraphe et danseuse Noemi Lapzeson, présente une œuvre donnée au Musée Rath.
A l’instar des autres arts, la danse subit de nombreuses révolutions tout au long du XXe siècle. Dès les années 1920, elle sort du théâtre, scène traditionnelle de ses représentations, pour se donner dans la nature, au grand air. En Suisse, c’est en particulier au Monte Verità, à Ascona, que cette danse moderne s’en donne à cœur joie.
Dans les années 1950, Anna Halprin tente aux Etats-Unis de réconcilier la danse avec l’environnement physique et social, en dansant dans les rues, les magasins, les parkings ou même un hangar en construction. Elle investit totalement la ville de San Francisco avec City Dance deux décennies plus tard. Ce n’est pas un hasard si la vidéo hommage que lui consacre Jacqueline Caux en 2006 s’intitule Who says I have to dance in a theater.
Pendant près de dix années, Noemi Lapzeson sera soliste dans la troupe de la chorégraphe américaine Martha Graham. Elle évoque cette période dans Viva (15.05.1990).
En France, Kitsou Dubois s’empare également de lieux insolites pour ses chorégraphies dans les années 1980, notamment l’univers de l’usine ou bien l’avion dans lequel les astronautes s’entraînent à l’apesanteur.
La fusion de la danse et du théâtre
Mais Noemi Lapzeson est probablement une des toutes premières à faire entrer la danse dans un musée. Pourquoi un musée justement ? Noemi Lapzeson s’intéresse aux influences des autres arts sur la danse, tout comme aux apports de l’expérience et de l’expression de personnes extérieures à la danse. C’est notamment cela qu’elle appelle « dé-danser la danse ».
Ainsi, sa pièce Lussa de 1986 parle de la mort, au milieu d’œuvres picturales, à travers la chorégraphie mais aussi le théâtre. Un comédien fait entendre la vie quotidienne d’un fossoyeur. Le sujet de la pièce entre en écho avec les toiles accrochées aux cimaises et correspond parfaitement au lieu : le sous-sol du musée.
Brigitte Kehrer débute d’ailleurs son compte rendu de la pièce dans la Tribune de Genève du 26 novembre 1986 en insistant sur ce décor inhabituel : « Une allée de pierres jonche le sol de la salle du Musée Rath. Un chapeau gris sur un crâne chauve, des godillots et une sono : c’est l’image du fossoyeur qui colle à la terre comme un fakir sur des clous. Noemi Lapzeson entame sa ronde sous les voûtes arrondies de ce cimetière dont les dalles sont autant de superpositions de tableaux ensevelis. » La journaliste souligne également la fusion originale entre danse et théâtre, très différente du Tanztheater de Pina Bausch alors en plein essor.
Quelques jours plus tard, Lussa est donnée au Théâtre Onze à Lausanne… un caveau ! Le critique de danse Jean-Pierre Pastori souligne lui aussi, dans l’édition de 24 Heures du 24 novembre 1986, cette recherche de concordance entre la pièce et ses lieux de représentations : « Cette pièce a entre autres vertus celle de s’adapter aux différents lieux d’accueil. »
Un travail de reconnaissance
À l’époque de cette émission de Viva, la danse contemporaine est en plein essor, en Suisse alémanique comme en Suisse romande, et de nombreuses compagnies et autres festivals fleurissent sur tout le territoire. Mais la danse contemporaine doit encore se faire connaître du grand public, asseoir sa libération de l’emprise classique. Et se faire reconnaître aussi des autorités publiques et des organismes qui subventionnent les arts pour espérer un jour que le milieu de la danse puisse vivre décemment. C’est ainsi que Noemi Lapzeson expose de sa voix douce et posée le besoin de dépasser les clichés d’une danse « divertissante » et « aimable » et surtout son ambition de « dé-danser la danse ».
Née en 1940 à Buenos Aires et décédée début 2018 à Genève, Noemi Lapzeson a mené sa carrière à l’international, avant de s’établir à Genève en 1980 où elle deviendra très vite la cheffe de file de la danse contemporaine. L’Association de danse contemporaine sera fondée grâce à elle en 1989 à Genève. Elle recevra en 2002 le premier Prix suisse de danse et encore en 2017 le Grand Prix suisse de danse, les plus hautes distinctions couronnant la danse suisse, décernées toutes deux par l’Office fédéral de la culture.
Noemi Lapzeson a marqué le paysage chorégraphique suisse de son empreinte à la fois sensible et engagée, humble et impressionnante. Tout ce qui transparaît dans ce court reportage. Depuis, la danse contemporaine a réussi à s’établir dans le paysage culturel suisse. Même s’il reste toujours des progrès à faire.
Il faudra attendre les années 2000 pour que le musée devienne une scène plus habituelle pour l’art chorégraphique. Citons les deux célèbres artistes Carolyn Carlson en 2003 au Musée Bourdelle et Trisha Brown en 2008 au Centre Pompidou. Plus généralement, ce sont tous les lieux et toutes les architectures que la danse investit aujourd’hui. Il suffit de parcourir le programme de la Fête de la danse qui a lieu chaque printemps dans toute la Suisse pour constater la diversité et l’inventivité de cet art. ■
Références
1. Hommage à Noemi Lapzeson dans Le Temps et sur le site de l’ADC, Genève
2. Philippe Albèra et al., Noemi Lapzeson par Jesus Moreno. Photographies de 1981 à 1994, Genève, ADC-Genève, 1994
3. Marcela San Pedro, Un corps qui pense. Noemi Lapzeson, transmettre en danse contemporaine, Genève, MétisPresses, 2014
4 Anna Halprin, who says I have to dance in a theater
Le site de la Fête de la danse
A consulter également sur notreHistoire.ch
L’amour de la danse, une série de vidéos des Archives de la RTS consacrées aux grands chorégraphes et aux compagnies qui ont trouvé en Suisse romande, depuis les années 1950, un terreau fertile.