L'Inédit

par notreHistoire


Under 02

Coll. N. Palffy/notrehistoire.ch

Un samedi de la mi-décembre 1985, alors que Genève fête l’Escalade et que l’Année internationale de la jeunesse touche à sa fin, un quidam masqué, équipé d’une tronçonneuse, s’installe sur un trottoir au Rondeau de Carouge et s’apprête à réduire en sciure deux vieilles télés. La police intervient «sous les quolibets de l’assistance, pour confisquer les outils», écrit le Journal de Genève. Le performer est «un artiste genevois assez connu, qui dessinait des lézards en graffiti», se souvient Nicholas Palffy, auteur de la photo. Le graffeur et la centaine de personnes qui se sont rassemblées prennent alors le tram vers le centre-ville, selon le compte-rendu du journaliste Thierry Sartoretti, «pour y défiler et écouter un concert sauvage de rock 60’s donné sous le passage de la Rôtisserie», mais surtout pour marteler un slogan: «Rendez-nous le Bouffon!».

Le Bouffon? C’est le petit nom donné cette année-là au Centre de loisirs des Franchises, logé dans une école primaire dans le quartier de Vieusseux et converti, avec l’assentiment expérimental de la Ville de Genève, en une salle abritant ce qu’on appelle alors les «musiques électriques» – c’est-à-dire le rock et sa florissante branche punk, qui n’ont pas encore de domicile fixe sur le territoire genevois.

L’expérience du Bouffon tourne court en quelques mois: les plaintes du voisinage s’accumulent, les peintures murales des élèves des Beaux-Arts sont assimilées à des «dégâts», l’association Post Tenebras Rock (PTR), organisatrice des concerts, est mise à la porte à la mi-novembre.

«Face à la fermeture d’un des rares lieux nocturnes qui leur étaient destinés, les jeunes ont réagi viscéralement pour revendiquer une plus grande tolérance et des espaces culturels», se rappelle le photographe Nicholas Palffy. En dépit de trois manifestations, dont une à la tronçonneuse, le Bouffon ne rouvre pas ses portes au rock. Entre-temps, l’association État d’Urgences a lancé la campagne qui aboutira en 1989 à l’ouverture du paquebot de la culture «alternative» genevoise, l’Usine. Le mouvement pour «décalviniser la République», comme on dit alors, et pour faire de Genève un vivier des cultures de la nuit, a commencé. ■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Références

Brève histoire de la nuit à Genève, de la Réforme aux années 1990: Jean-Michel Deleuil, «Genève la nuit, l’autre ville», Le Globe. Revue genevoise de géographie, tome 135, 1995 (disponible en ligne)

Journal de Genève, archives en ligne sur le site www.letempsarchives.ch

A consulter également sur notreHistoire.ch

Un tract pour le Bouffon
Concert de Unknown Gender au Bouffon, en 1984.
Manifestation pour la réouverture du Bouffon, en 1985

Coupe Gordon-Bennett 1922

Coll. C.-A. Fradel/notreHistoire.ch

Ils s’appellent Genève, Helvetia et Zurich. Leurs enveloppes de tissu et leurs cordages vibrent dans le vent. En ce dimanche 6 août 1922, ces trois ballons suisses s’apprêtent à s’élever dans les airs depuis Châtelaine (GE). Au total se préparent une vingtaine de ballons représentant sept pays. Près de 50’000 spectateurs assistent au démarrage de la 11e coupe Gordon Bennett. Cette prestigieuse compétition internationale de ballons à gaz a été créée par le riche homme de presse américain James Gordon Bennett Junior. Organisée pour la première fois en 1906 à Paris, elle a lieu tour à tour dans le pays du vainqueur.

Sa règle est simple mais son art est difficile: il faut parcourir la plus grande distance de vol sans se poser, en utilisant habilement les courants atmosphériques. La distance est mesurée en ligne droite. Le ballon, non motorisé, est gonflé d’un gaz plus léger que l’air, contrairement à la montgolfière dont l’enveloppe est gonflée d’air chaud. Il dérive en fonction de la vitesse et de la direction du vent, et ses deux pilotes le dirigent en faisant varier son altitude: pour monter, on lâche du sable; pour descendre, on libère du gaz.

Si la coupe a lieu en Suisse en 1922, c’est grâce aux Genevois Paul Armbruster et Louis Ansermier. Ils ont remporté en 1921 la course au départ de Bruxelles, à bord du ballon Zurich. Cette fois, Paul Armbruster s’envole de Châtelaine à bord de l’Helvetia, le ballon avec lequel des Suisses avaient gagné une première fois en 1908. Quant à Louis Ansermier, il vole dans le Genève, un ballon tout neuf, qui a été acquis par souscription publique afin de lancer dans la course un troisième aérostat suisse. Alors qu’il s’élève dans les airs avec son copilote bernois Christian von Grünigen, le Genevois est galvanisé par les ovations des spectateurs.

La météo est favorable. Les jours précédents, organisateurs et participants ont fiévreusement observé les vents au moyen d’appareils installés dans les montagnes environnantes, et de ballons sondes lâchés au-dessus du site. Les départs s’échelonnent toutes les 5 minutes, au son des hymnes nationaux.

Coupe Gordon-Bennett, Châtelaine (GE), 6 août 1922. Coll. C.-A. Fradel/notreHistoire.ch


Les Suisses bredouilles

Les espoirs suisses sont déçus puisque les trois ballons terminent bien loin du podium: l’Helvetia finit 7ème après s’être posé en Basse-Autriche (800 km), le Zurich 11ème (Haute-Autriche, 580 km), et le Genève 15ème sur 19 (Allemagne, 200 km). Quant au ballon italien Aerostiere III figurant sur cette photographie, il échoue en terres tchécoslovaques après une fuite de gaz.

«Si la Suisse déplore l’échec de ses champions, il lui est particulièrement agréable de voir triompher les couleurs de la vaillante Belgique», commente alors le Journal de Genève. Après plus de 25 heures de vol, le Belgica se pose le soir du 7 août en Roumanie, à 1400 kilomètres du départ.

Les Belges Ernest Demuyter et Alexandre Veenstra ont effectué tôt une manoeuvre décisive, au-dessus de l’Emmental, en sacrifiant 150 kilos de lest pour monter et trouver des courants favorables. Un autre moment-clé en fin de course: descendus à 1500 mètres d’altitude, ils ont jeté hors de la nacelle tout ce qu’ils pouvaient, y compris des provisions et du matériel de bord. Ce choix audacieux leur a permis de remonter et franchir les Carpates. Après un atterrissage mouvementé en pleine forêt, Ernest Demuyter a laissé sur place son camarade blessé et a marché pendant dix heures en quête d’un village, d’où il a pu dépêcher un messager à cheval pour faire expédier son télégramme.

Les journaux régionaux de l’époque sont aux aguets pour capter chaque nouvelle concernant les ballons de tous pays. Ils relatent les mille et une péripéties vécues par les différents pilotes. Incidents techniques, déchirure de ballon, corde rompue, vent, neige, orages et tempêtes: les articles de presse détaillent avec passion comment ces aventuriers ont surmonté héroïquement tous les obstacles.

Le Genève foudroyé

Mais l’année suivante, en 1923 à Bruxelles, une météo infernale frappe mortellement la coupe Gordon Bennett. L’orage gronde peu avant le départ. Viennent des éclairs, de grosses gouttes de pluie et même de la grêle. Le règlement ne prévoit pas la possibilité de reporter la course. Plusieurs concurrents italiens et polonais renoncent à décoller, mais les autres participants persistent.

Après moins d’une heure de vol, un éclair déchire le ballon espagnol Polar et met le feu au gaz: dévoré par les flammes en moins d’une minute, l’aéronef s’écrase et l’un des deux pilotes décède. Quarante minutes plus tard, le ballon suisse Genève est foudroyé à son tour et ses deux pilotes bernois perdent la vie: Ferdinand Wehren, 38 ans, et Christian von Grünigen, 45 ans, qui accompagnait un an plus tôt Louis Ansermier à bord du même ballon. Deux Américains subissent le même sort.

Bilan: trois ballons foudroyés et cinq aéronautes tués. Ces tragiques accidents provoquent une vive émotion en Suisse et à l’étranger. Jamais la Gordon Bennett n’avait connu pareille catastrophe. Pourtant, l’avenir de la compétition n’est guère remis en cause. Les commentateurs redoublent d’hommages envers le courage et la persévérance des participants.

Des qualités dont plusieurs autres pilotes suisses feront preuve encore pour remporter cette course mythique: en 1984, 1994, 2010, 2015 et 2016. Vingt ans après sa victoire de 1921, Louis Ansermier décrira avec lyrisme à la radio sa vision de cette discipline: « Le ballon libre a conservé intacts son charme et son attrait. Il développe la plus belle qualité de l’être humain: l’énergie morale. De plus, il provoque la plus belle sensation que l’on éprouve dans ce monde: celle de la difficulté vaincue» (A écouter lEmission Le coup de téléphone, 18.9.1941 ci-dessous.)

Emission Le coup de téléphone, 18.9.1941

Coll. RTS/notreHistoire.ch

Références

Archives du Journal de Genève et de la Gazette de Lausanne en 1921, 1922 et 1923: https://www.letempsarchives.ch

Pionnair-GE, le site des pionniers de l’aéronautique à Genève

A consulter également sur notreHistoire.ch

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

Genève, Salon de l'Auto 1979

Coll Claude-André Fradel / notreHistoire.ch

Inspiration

Et Jaguar créa la XJ6

Un 6 cylindres en ligne, à essence, 4235 cm3 développant 170 chevaux à 4500 tours/min pour une vitesse maximale de 210 km/h, boîte de vitesses automatique à 3 rapports – ou 4 rapports manuels avec overdrive (qui joue le rôle d’une cinquième) – direction à crémaillère assistée, deux réservoirs dans les ailes arrière de 45 litres chacun ! Que dire encore ? L’intérieur, bien sûr, avec son volant en bakélite, tableau de bord en ronce de noyer, siège plein cuir… n’a-t-elle pas été sacrée «plus belle limousine de tous les temps». Elle ? La Jaguar XJ6, qui doit son nom à Sir William Lyons, le fondateur de la marque, X pour eXperimental et J pour Jaguar, évidemment. Dès la sortie de la première série, au Salon de Paris en 1968, cette voiture qui était en gestation depuis 1962 se place immédiatement dans la catégorie des légendes : «pureté et classicisme» de l’avis des experts, quelle autre voiture pouvait réunir ces deux qualité rares, en demeurant nerveuse et sportive pour une berline de haute lignée? Qui plus est, la Jaguar XJ6 ose des couleurs de carrosserie inconcevables aujourd’hui pour une voiture de luxe, des vert anglais ou amande, du jaune, du rouge, des teintes affirmées pour son côté félin. Boris Vian débute d’ailleurs sa chanson « Maxim’s » par ce délicieux : « Ah! baiser la main d’une femme du moooooonde/ Et m’écorcher les lèvres à ses diamants / Et puis, dans la Jaguar, brûler son léopard / avec une cigarette anglaaaaaise…. »

La XJ6 connaîtra trois séries jusqu’en 1986, remplacée par la nouvelle génération des XJ40. Lancée en mars 1979 au Salon de l’automobile de Genève, la série 3 améliore les performances du moteur, soigne sa ligne élancée (l’inclinaison du parebrise est accentuée, ce qui met plus encore en valeur son long museau). En présentant sa série 3 au Salon de Genève, qui se tient dans le Palais des Exposition du boulevard Carl Vogt – le bâtiment fera place à Uni Mail, en 1981 – Jaguar entretient le lien privilégié de la marque avec Genève. C’est en effet au Salon de Genève, le 16 mars 1961, que Jaguar avait présenté, en première mondiale, son exceptionnelle Type E. Sir Williams Lyon et l’ingénieur en chef des usines Jaguar de Coventry avaient fait le déplacement. Pour ménager son effet, Lyons avait fait emballer la Type E dans un coffret placé devant le restaurant du Parc des Eaux-Vives. Comme le relate le journaliste du Journal de Genève, «Aucun témoin de ce baptême ne songeait à mettre en doute les qualités mécaniques d’un bolide à qui ne manquera chez nous, pendant quelques temps, qu’une chose importante : des routes où il puisse donner sa pleine mesure !» Il est vrai qu’en mars 1961, les travaux de la première autoroute de Suisse, l’A1 entre Genève et Lausanne, venaient à peine de commencer.■

A consulter également sur notreHistoire.ch

Un document rare: une Type E dans les rues de Genève, film tourné en 1966
La galerie consacrée au Salon de l’auto de Genève

Le tremblement de terre de 1946.

Coll. Grégoire Favre/notreHistoire.ch

« Rien ne vous désoriente comme les secousses d’un tremblement de terre. On s’aperçoit alors du peu que nous sommes ». Plusieurs jours après le séisme le plus violent de l’histoire suisse récente, un sentiment d’impuissance méduse encore les Valaisans, comme en témoignent ces lignes d’un éditorialiste du journal Le Nouvelliste. Face à des montagnes de gravats, la vallée du Rhône prend conscience de l’étendue du désastre.

Le 25 janvier 1946, peu après 18 h 30, le sismographe de l’Observatoire de Neuchâtel s’agite comme un possédé. Tout indique qu’un tremblement de terre considérable est en train de se produire dans le sud du pays. Bien que le premier choc ne dure que quelques secondes, il est d’une telle force que le savant appareil se brise. Le voilà hors d’usage.

Au même instant, dans les villes et les hameaux valaisans, le séisme secoue les maisons. Le sol semble se dérober sous les pieds, les armoires dansent soudainement dans les cuisines où l’on prend le souper, la vaisselle s’écrase sur le sol, les chaises tombent à la renverse. Des façades se lézardent à vue d’œil. Terrifiée, la population se jette dans les rues pour échapper au pire. Il n’aura fallu qu’un instant pour que le chaos s’installe : cheminées et tuiles jonchent le sol. Plusieurs répliques se produiront au cours de la nuit et l’on n’ose donc pas regagner son foyer, de peur de se retrouver pris au piège sous des décombres.

Le lendemain de la catastrophe, si l’on en croit notre éditorialiste du Nouvelliste, « les confessionnaux ont été tout particulièrement fréquentés ». A Chippis, près de Sierre, les fidèles n’ont hélas pas eu cette chance : le plafond de leur église n’a pas résisté au séisme et s’est écroulé au beau milieu de la nef. La restauration de l’édifice religieux ne s’achèvera qu’en 1948.

Signe des temps, alors que la peur du diable semble ne plus faire beaucoup d’adeptes, voilà que des hypothèses farfelues voient le jour. En effet, des expériences de pointe viennent d’être menées aux États-Unis avec le radar. Il n’en faudra pas davantage pour que des théories aux allures complotistes jugent ce dernier responsable du séisme. Les scientifiques démentiront vite cette idée.

Cela dit, la hantise d’un nouveau tremblement de terre s’imprègne dans les esprits. Dans un style enflammé, notre éditorialiste s’en fait l’écho : « Or, il n’est pas dit qu’un beau matin, […] la salle du Conseil national ne s’entr’ouvrira pas de façon à former une crevasse dans laquelle tomberont les orateurs en train de pérorer ». Un frisson nous traverserait presque…■

Recevez chaque semaine les articles de L’Inédit en vous inscrivant à notre newsletter

A consulter également sur notreHistoire.ch

La galerie consacrée à l’église de Chippis

Ne ratez aucun article.

Recevez les articles de L’Inédit en vous abonnant à notre newsletter.

Merci pour votre inscription!