L'Inédit

par notreHistoire


Le tremblement de terre de 1946.

Coll. Grégoire Favre/notreHistoire.ch

« Rien ne vous désoriente comme les secousses d’un tremblement de terre. On s’aperçoit alors du peu que nous sommes ». Plusieurs jours après le séisme le plus violent de l’histoire suisse récente, un sentiment d’impuissance méduse encore les Valaisans, comme en témoignent ces lignes d’un éditorialiste du journal Le Nouvelliste. Face à des montagnes de gravats, la vallée du Rhône prend conscience de l’étendue du désastre.

Le 25 janvier 1946, peu après 18 h 30, le sismographe de l’Observatoire de Neuchâtel s’agite comme un possédé. Tout indique qu’un tremblement de terre considérable est en train de se produire dans le sud du pays. Bien que le premier choc ne dure que quelques secondes, il est d’une telle force que le savant appareil se brise. Le voilà hors d’usage.

Au même instant, dans les villes et les hameaux valaisans, le séisme secoue les maisons. Le sol semble se dérober sous les pieds, les armoires dansent soudainement dans les cuisines où l’on prend le souper, la vaisselle s’écrase sur le sol, les chaises tombent à la renverse. Des façades se lézardent à vue d’œil. Terrifiée, la population se jette dans les rues pour échapper au pire. Il n’aura fallu qu’un instant pour que le chaos s’installe : cheminées et tuiles jonchent le sol. Plusieurs répliques se produiront au cours de la nuit et l’on n’ose donc pas regagner son foyer, de peur de se retrouver pris au piège sous des décombres.

Le lendemain de la catastrophe, si l’on en croit notre éditorialiste du Nouvelliste, « les confessionnaux ont été tout particulièrement fréquentés ». A Chippis, près de Sierre, les fidèles n’ont hélas pas eu cette chance : le plafond de leur église n’a pas résisté au séisme et s’est écroulé au beau milieu de la nef. La restauration de l’édifice religieux ne s’achèvera qu’en 1948.

Signe des temps, alors que la peur du diable semble ne plus faire beaucoup d’adeptes, voilà que des hypothèses farfelues voient le jour. En effet, des expériences de pointe viennent d’être menées aux États-Unis avec le radar. Il n’en faudra pas davantage pour que des théories aux allures complotistes jugent ce dernier responsable du séisme. Les scientifiques démentiront vite cette idée.

Cela dit, la hantise d’un nouveau tremblement de terre s’imprègne dans les esprits. Dans un style enflammé, notre éditorialiste s’en fait l’écho : « Or, il n’est pas dit qu’un beau matin, […] la salle du Conseil national ne s’entr’ouvrira pas de façon à former une crevasse dans laquelle tomberont les orateurs en train de pérorer ». Un frisson nous traverserait presque…■

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Images oubliées

Coll. Grégoire Favre/notreHistoire.ch

Le photomaton, apparu en 1925 à New York, fait depuis lors l’objet de deux usages diamétralement opposés : un usage administratif pour les documents d’identité officiels et un usage récréatif entre amis. C’est bien en groupe que le photomaton révèle tout son potentiel créatif ! L’intimité immédiate et l’exiguïté de la cabine sont en effet propices aux mises en scène les plus cocasses. Le photomaton serait-il l’ancêtre du selfie ?

Gage d’amitié à peu de frais, le photomaton a la propriété de rendre compte sur un minuscule bout de papier des liens, éphémères ou pérennes, unissant des personnes. Des jours ou des décennies plus tard, ces images gardent toute la spontanéité et la joie de la prise de vue.

De nombreux artistes se sont emparés des cabines photographiques, des surréalistes parisiens à JR, en passant par Andy Warhol. Attirés par les spécificités du procédé, ils l’ont détourné dans un nouvel usage artistique. Le cinéma également, en particulier dans Le fabuleux destin d’Amélie Poulain avec le personnage de Nino Quincampoix, collectionneur de clichés oubliés sous les photomatons du métro parisien. Tout comme l’artiste valaisan Grégoire Favre avec cette série de clichés trouvée à Locarno.

Le photomaton a toujours été, aussi, le roi de la photo ratée. Dépourvu d’écran de contrôle jusqu’à l’ère numérique, il faisait la part belle au hasard. Quelle surprise lorsque le tirage tombait dans le compartiment ! Qui n’a pas éclaté de rire en voyant de vieux clichés loufoques ou bien la photo d’identité d’une amie semblant sortir tout droit de prison ? Mais serait-ce pour ces mêmes ratages que nous l’utilisons moins aujourd’hui ? Nous préférons garder la maîtrise des choses. Société zéro risque. C’est ici que le selfie prend le pouvoir sur le photomaton.

Pourtant, il revient actuellement à la mode, à l’instar du polaroïd et d’autres technologies vintages. Il est de mise de louer une cabine photographique pour un mariage ou autre occasion festive et les musées lui rendent hommage, comme le Musée de l’Elysée à Lausanne. Il existe même une société suisse dénommée Selfiematon. Peut-être fera-t-elle la même fortune que celle exploitant le photomaton! ■


Références

Ursula Michel, La fabuleuse histoire du Photomaton, Slate.fr, version du 18 avril 2018
Histoire du photomaton, Production Drôle de trame et Arte France – Arte Creative, 2015

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Montreux en 1968

Coll. R. Di Salvo/notreHistoire.ch

Construite entre 1964 et 1968, la Tour d’Ivoire à Montreux témoigne de l’euphorie économique des années 1960. Son architecte Hugo Buscaglia affirme vouloir avant tout soustraire par la hauteur les futurs habitants et habitantes du gratte-ciel aux nuisances des gaz d’échappement, la circulation automobile faisant déjà sentir à l’époque ses effets néfastes. A ses yeux, la forme de la tour d’habitation est aussi le seul moyen de garantir un ensoleillement suffisant et des espaces verts dans le contexte de raréfaction des terrains à bâtir que connaît la station lémanique. Alors qu’il en préconise la multiplication, la Tour d’Ivoire n’a pas fait école et se dresse aujourd’hui toujours seule à la pointe du cap montreusien.

Avant la construction, le site est déjà occupé par des bâtiments, dont notamment l’hôtel Richemond et la villa «Fleurettes», qui seront sacrifiés au nom de la modernité. Il fait l’objet d’un plan de quartier qui prévoit en cas de reconstruction des immeubles limités à six étages, regroupés autour d’une cour fermée. La tour fera 29 étages pour une hauteur de 80 m ! Pour ce faire, Buscaglia obtient une dérogation de la Municipalité, avec pour contrepartie la création d’un espace vert au pied de l’édifice et l’ouverture au public de son sommet.

Pour faire tenir la construction, 47 piliers en béton armé sont coulés à 8 m de profondeur. Sur ces piliers est installée une plate-forme de 3,5 m d’épaisseur, sur laquelle repose véritablement l’édifice. Celui-ci forme ensuite une masse continue de béton armé jusqu’au sommet. Il est conçu pour résister à des vents de 180 km/h et à un tremblement de terre 1,5 fois supérieur aux plus forts enregistrés en Suisse.

Flanquée de deux autres bâtiments de huit étages, la tour compte 200 appartements de 2 à 4 pièces, 3 ascenseurs rapides, ainsi qu’un monte-charge, et un parking souterrain. La chaufferie est placée au sommet pour économiser la réalisation d’une cheminée sur toute la hauteur du bâtiment. Afin d’amortir leur impact visuel, les garde-corps des balcons sont faits en verre sécurisé et des fenêtres basculantes évitent tout risque de chute. Tout en haut, la terrasse est aussi équipée de balustrades anti-suicides.

Pour que la tour paraisse plus étroite, elle adopte un plan trapézoïdal et les balcons vont en s’évasant du côté du lac. Ces précautions esthétiques n’empêcheront pas de vives critiques, notamment des mouvements de protection du patrimoine. De fait, le recensement architectural du canton de Vaud désignait en 1980 le bâtiment comme «objet altérant le site». Ce jugement serait peut-être aujourd’hui plus modéré. Les façades ont bénéficié d’une rénovation en 1996. Elles ont notamment été à nouveau recouvertes d’un enduit de finition rétablissant leur couleur ivoire.

Un seul ouvrier a renoncé à ce chantier en raison des conditions vertigineuses de travail. ■

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A propos

La rédaction de L’Inédit

L’équipe éditoriale de L’Inédit est composée d’historiens, de journalistes et d’auteurs qui y contribuent de manière régulière ou occasionnelle.

Nous reprenons également des récits des membres de notreHistoire.ch, dont Claire Bärtschi-Flohr, Mauro Bernardi, Maurice Marcel Demont, Marc Schindler. D’autres membres seront sollicités et leur liste s’affichera ici.

Collaborent à notre publication:

YANNIS AMAUDRUZ. Diplômé en histoire, il passe son enfance dans la ferme familiale d’un village vaudois qui aurait pu inspirer un roman de Ramuz. Après un apprentissage de commerce, il décide de se consacrer à sa passion, l’histoire, et entre à l’Université de Lausanne. Il est l’auteur du blog Helvetia Historica, consacré au patrimoine et du guide Lieux secrets de l’Histoire romande.

PATRICK AUDERSET. Historien, il a assumé la responsabilité éditoriale de notreHistoire.ch, de 2016 à 2018, parallèlement à son poste actuel de coordinateur au Collège du travail, Fondation pour la mémoire et l’histoire du monde du travail.

MARC COLIN. À la suite de son Bachelor en Lettres à l’Université de Neuchâtel, il commence un Master en Histoire et Cinéma à l’Université de Lausanne. Son approche de l’histoire contemporaine privilégie les sources filmiques et iconographiques, et tout particulièrement les images d’amateurs. Après avoir écrit sur les films de famille et les ciné-clubs, il a choisi de faire son travail de mémoire sur le cinéma amateur comme un élément du patrimoine culturel en Suisse.

BRUNO CORTHESY. Historien de l’architecture à Lausanne, Bruno Corthésy est l’auteur de plusieurs ouvrages et d’articles dans ce domaine. Il travaille également au montage d’expositions et à la réalisation de films documentaires.

PATRICK GILLIERON LOPRENO. Après avoir obtenu un Master of Arts en philosophie de l’histoire à la Faculté des lettres de l’Université de Genève, il se forme à la photographie au sein de l’agence Grazia Neri à Milan. Il devient ensuite photographe indépendant RP et collabore régulièrement pour des institutions, ONG et divers médias. En parallèle, il mène une carrière plus artistique à travers des sujets sociaux et documentaires. Ses travaux sont diffusés sous forme de livres, d’expositions ou de commandes. Depuis juin 2019, il est le responsable de la Galerie Focale.

ALAIN MEYER. Actif dans les médias depuis 1986, Alain Meyer explore les différentes facettes du métier de journaliste. Qu’il s’agisse de sa forme écrite (collaborations actuelles à Swissinfo, Le Courrier et L’Echo Magazine), de sa forme radiophonique (entre 1993 et 2000 au service de la RTS, puis pour les radios locales Canal 3 et Radio Jura bernois). Il a exercé le métier d’agencier à l’Agence Télégraphique Suisse pendant 9 ans, jusqu’en 2018. 

HELOÏSE POCRY. Née à Paris, elle est installée à Vevey depuis 2004. Elle travaille depuis 2011 à la Fondation SAPA, Archives suisses des arts de la scène. Active à partir de 2015 dans le domaine de la création et de la médiation littéraires, elle publie ses textes courts, poèmes et nouvelles dans plusieurs revues, anime des ateliers d’écriture et développe des projets interdisciplinaires présentés sur son site lemancolie.ch. Elle est l’auteure d’un premier roman, L’onde impatiente.

SIMON ROTH. Historien de formation, co-fondateur des éditions Faim de siècle, Simon Roth est bibliothécaire auprès de la Médiathèque Valais-Sion. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et articles en lien avec l’histoire culturelle en Suisse romande :

ALBIN SALAMIN. Après ses études au Collège de Saint-Maurice, en Valais, Albin Salamin obtient son doctorat en biochimie. Il travaille d’abord au Centre de documentation de Zyma, à Nyon, puis crée le Centre de documentation de l’IMD à Lausanne. Dès 1992, Albin Salamin assume ensuite la responsabilité de la documentation écrite à la RTS, à Genève, avant de travailler au lancement du site des archives de la RTS puis de notreHistoire.ch. Depuis 2009, il assume la modération de la plateforme.

MARTINE SALOMON. Après avoir travaillé au coeur de l’actualité à l’Agence Télégraphique Suisse, Martine Salomon est désormais journaliste indépendante et cultive sa préférence pour les sujets société, culture et nature. Elle collabore avec insieme, la Revue Musicale Suisse, La Forêt, Commune Suisse et les Olympiades de la science. Son goût pour le partage avec le public l’amène à oeuvrer dans la médiation culturelle, notamment en animant des visites à l’Espace des Inventions, à Lausanne.

JEAN STEINAUER. Né à Fribourg, il a été journaliste à Genève, Berne et Lille (France) pour divers médias de Suisse romande avant de se consacrer à l’histoire. Il est l’auteur ou coordinateur, seul ou en collaboration, d’une quarantaine d’ouvrages.

NIC ULMI. Il a un parcours multipiste entre les médias (radio, Tribune de Genève, Le Temps, Hémisphères…), la recherche en sciences sociales, la culture alternative (L’Usine à Genève), la musique électronique (le duo Gina & Tony) et la médiation culturelle (aux Bibliothèques municipales de Genève). Il est l’auteur d’ouvrages sur les volontaires suisses dans la guerre d’Espagne, sur les nouveaux usages des espaces verts, sur les pratiques de deuils à Genève, ou encore sur l’histoire de l’électricité en Suisse (à paraître).

CLAUDE ZURCHER. Journaliste et éditeur depuis 1989, il a été rédacteur en chef de plusieurs publications indépendantes qu’il a contribué à lancer. Il a collaboré comme journaliste indépendant pour plusieurs titres romands avant de travailler dès 2005, pour la FONSART. Sur le site des archives de la RTS, qu’il conçoit et anime de 2005 à 2010, il publie un vaste choix de documents des archives de télévision et de radio. En 2009, pour la FONSART, il conçoit notreHistoire.ch dont il assume la responsabilité éditoriale jusqu’en 2016. Parallèlement à son travail à la FONSART, Claude Zurcher poursuit son activité de journaliste et de chroniqueur pour La Gruyère, qui l’accueille dans ses pages depuis 1991. Il participe au collectif Olga Editions, fondé à Genève en 2005.

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