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Magdeleine G. hypnotisée par Emile Magnin

Magdeleine G. hypnotisée par Emile Magnin. Vers 1902.

Fred Boissonnas - coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

Nous sommes en 1904. Les yeux veloutés de Magdeleine G. se figent. Ses prunelles sombres se dilatent, et semblent rivées sur des paysages imaginaires. Les mâchoires tendues, elle penche la tête d’un air hagard. Les notes graves de la Marche funèbre de Chopin entrent dans son corps et dans son âme. En transe, elle se tord les bras. Tous ses muscles se contractent, ses jambes la propulsent et elle virevolte, comme possédée par une force invisible et sauvage. Chaque mouvement traduit d’intenses émotions, chaque geste est empreint de grâce et de puissance à la fois. Terreur et désespoir – elle se jette au sol, des larmes roulent sur ses joues. Mais après la tempête, d’autres rythmes s’élèvent déjà, ceux d’une valse qui attendrit son visage. Sa danse devient joueuse et légère.

Emile Magnin la couve du regard. Le magnétiseur d’origine suisse, établi à Paris, avait initialement soigné la jeune femme pour des maux de tête persistants. Puis il a fait d’elle le sujet de ses expériences d’hypnose artistique. Il emmène sa danseuse hypnotisée en tournée à travers l’Europe, et clame qu’elle est inconsciente de son talent. «Magdeleine, je regrette de devoir le dire, à l’état de veille ne comprend pas Chopin», assure-t-il. Il va jusqu’à lui attribuer «une gaucherie innée dans les gestes, une invincible terreur du public». C’est l’effet libérateur de l’hypnose qui lui permet de livrer ses interprétations si poignantes. Le renommé photographe genevois Fred Boissonnas, qui n’est autre que le beau-frère d’Emile Magnin, immortalise les poses expressives de Magdeleine G. par des centaines de clichés. Ceux-ci sont montrés en exposition, et serviront ensuite à illustrer les thèses d’Emile Magnin dans une livre intitulé L’art et l’hypnose.

La «danseuse somnambule» fait sensation: scientifiques, artistes et journalistes sont fascinés par les performances de la belle. Elle inspire des peintres et des poètes. Ses représentations rencontrent un succès particulier en Allemagne. En y assistant, le roi et la reine de Wurtemberg ont mis ce spectacle à la mode, raconte le psychologue genevois Edouard Claparède dans le Journal de Genève le 12 mai 1904. Il ajoute que quelques actrices se sont mises à imiter ses productions mais ont complètement échoué dans leur entreprise.

En Suisse aussi, des chroniques dithyrambiques paraissent dans les journaux. «Dans cette griserie complète du cerveau, dans ce paroxysme d’émotions artistiques, le sujet révèle pleinement son tempérament passionné et se laisser aller tout entier à ses impressions sans se soucier de l’assistance, sans savoir même qu’elle existe», lit-on dans la Gazette de Lausanne le 4 mars 1905, au sujet d’une performance à Berlin.

Transe ou frime ?

Malgré l’engouement suscité par ces démonstrations scientifico-artistiques, des voix critiques s’élèvent. Certains estiment que ces danses ont été soigneusement préparées à l’avance. «Magdeleine ne serait qu’une vulgaire actrice, et son hypnose une frime inventée pour épater le bourgeois», selon la rumeur rapportée par Edouard Claparède, qui ne partage pas cet avis. Il s’avère en tout cas que la jeune femme est loin d’être inexpérimentée, en réalité. L’éminent professeur de musique Emile Jacques-Dalcroze, venu assister à une représentation, loue son talent mais précise qu’elle a suivi un temps son enseignement. «Elle est dans ses représentations aussi éveillée que vous et moi. Je l’ai connue jadis au Conservatoire, où elle a été mon élève. C’est une excellente musicienne; elle est capable de jouer tous les rôles à l’état de veille, et ses productions (…) n’ont rien de surnaturel, rien qui dépasse son talent et ses capacités normales d’artiste.»

Magdeleine G. sous hypnose, "le chien était blotti…" (Verlaine)

Fred Boissonnas – coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

Et Edouard Claparède de nuancer ce point de vue. Selon lui, l’hypnose ne donne certes pas des facultés nouvelles, mais elle permet de franchir le pas entre une faculté latente et sa réalisation pratique. Elle supprime la timidité, qui d’habitude restreint l’individu se sentant observé, et qui lui enlève le naturel de ses mouvements. Elle donne à l’artiste l’aplomb indispensable à son jeu, conclut-il.

Mais la qualité même de ces performances n’est pas louée unanimement. Certains la jaugent sévèrement. Magdeleine est «un mime fort adroit», mais le rapport entre ses poses et la musique «est chose inesthétique, superflue, pénible ou mauvaise», assène un chroniqueur dans la publication française La Revue Musicale en 1907, alors que le phénomène retombe quelque peu. «Quand on me joue la Marche funèbre de Chopin, il m’est très désagréable de voir une femme faire des contorsions ou se coucher sur le sol, la face contre terre, comme si elle voulait évoquer un mort.»

Magdeleine G. – de son vrai nom Emma Guipet née Archinard, trentenaire, mariée et mère de deux enfants à Paris – connaît ainsi une gloire étincelante mais fugace, à une époque où la «psychologie nouvelle» et les théories sur l’hypnose et la suggestion sont en vogue. Son parcours, qui suscite un regain d’intérêt de nos jours auprès des historiens de l’art et des sciences, n’est pas totalement inédit. Vers la fin des années 1890, une certaine Lina de Ferkel a aussi fait l’objet d’une grande fascination lors d’expériences similaires, dont des photographies ont paru dans le livre Les sentiments, la musique et le geste en 1900. ■

Référence

Publication de l’historienne de l’art Céline Eidenbenz
Les archives du Temps

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Scène pastorale

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Notre rubrique Témoignage reprend des récits de membres de notreHistoire.ch et des articles rédigés par eux, à l’instar de ce texte de Robert Curtat (1931 – 2015). Journaliste et écrivain, auteur de plusieurs ouvrages sur l’histoire sociale, de nouvelles et d’essais, Robert Curtat fut également secrétaire de l’Association vaudoise des écrivains.

« Longtemps les habitants des hautes vallées valaisannes, reliées à la plaine par de mauvais sentiers, ont su vivre et survivre sur l’Alpe. Nourriture, vêtements, bâtiments, meubles, etc… les anciens savaient tout faire à partir de ce qu’ils trouvaient sur place. Cette forme de vie, que l’on qualifie d’autarcique, n’a pas survécu à l’arrivée du progrès. Pourtant, sa disparition ne nous laisse pas indifférents.

«Dans cette relation entre pauvres et riches (…), le mode de vie était le même pour les uns et pour les autres. Mêmes travaux, mêmes lampes à huile de chènevis jusqu’en 1880, mêmes paillasses en toile de chanvre et paille de seigle, même âtre avec, tout à côté, dans le mur, le trou à fumée en forme de trou de serrure (…) Même nourriture, même rareté de la viande fraîche: cabris, agneaux, chamois ou marmotte à l’occasion, même maïs acheté en plaine et apporté dans les outres à vendanges, pour le cas où le blé viendrait à manquer. Un peu plus de riz, un peu plus de vin, de café et de sucre chez les riches. Même costume taillé dans le même drap…»

En quelques lignes, André Guex témoigne qu’il a su lire avec les yeux du cœur le Valais d’hier, celui des bergers. Honnête homme dans la vieille acception du terme, ce témoin en rejoint d’autres dans la description d’un pays vivant en autarcie, d’une civilisation qui a précédé l’arrivée de la route et de l’automobile.

Après un long combat

Pays de vallées étroites qui se rejoignaient dans une plaine longtemps inondée, le Valais ancien n’est plus. Lui succède la vision de Maurice Troillet, l’un des rares hommes politiques dont les actes aient rejoint la parole: «La campagne, du Léman à La Furka – déclarait-il en 1915 – ne sera qu’un immense jardin produisant en abondance des fruits nouveaux et des vins généreux. Tous nos villages perchés sur leurs rochers auront de belles routes les emmenant facilement en plaine».

Avant que Saxon ne regorge d’abricots et que le fendant ne déborde des cuves, le Valais d’hier, celui des bergers, a résisté longtemps. Il avait, derrière lui, des siècles d’entraînement à tirer le meilleur du peu que ses habitants avaient reçu. Si loin de la plaine, dont elles étaient séparées par un sentier médiocre et des heures de mulet, les petites communautés vivant sur l’alpage se suffisaient à elles-mêmes, créant de leurs propres mains les outils, les tissus, les nourritures nécessaires, vivant pratiquement sans argent, juste assez pour payer «le sel, les clous, les lames de faux, quelques rubans, quelques journées de tailleur ou de cordonnier», comme l’écrit André Guex.

Solidaires pour survivre

Ce que l’on peut retenir de cette société en allée, c’est comment la solidarité du groupe a participé à la survie de la communauté. Depuis des siècles, l’accès de tous au bien communal – parcours des animaux ou forêt – était le fondement de la société. Cette idée forte a heureusement balancé le goût obsessionnel de la répartition, qui faisait de chaque montagnard le co-propriétaire d’une vache, d’un mulet ou d’un raccard. Combien d’héritages dérisoires offraient un nombre impair de pieds de vaches ! Pour sceller ces partages boiteux, on multipliait les actes et les conventions.

Dépouillant les archives de Bagnes, Louis Courthion, l’auteur de l’un des maîtres-livres sur l’histoire du Valais, a trouvé des conventions de répartition en 1625 déjà. A cette tendance dangereuse pour la survie du groupe s’opposait la pratique heureuse du communal qui «maintient entre tous des liens égalitaires et fraternels ; il rend l’extrême misère impossible en dispensant de travailler pour autrui ; il procure une précieuse indépendance…», comme il est relaté dans une étude sur l’économie alpestre, parue en 1896.

A regarder de près, on voit bien que les anciens des hautes vallées ont fait du mieux qu’ils pouvaient avec ce que la nature leur offrait. Les minuscules parcelles cultivées, en dépit de l’énorme travail fourni, n’offraient guère que le moyen de survivre. Aussi, le note Paul Guichonnet, auteur de l’Histoire et civilisation des Alpes, «la migration des jeunes vers les villes et leurs nombreuses possibilités d’emploi était aussi naturelle que celle des troupeaux vers les alpages». Curieusement, les habitants des hautes vallées longtemps isolées n’ont pas changé tout de suite leur mode de vie lorsque la route et le car postal ont commencé à remplacer le sentier et le mulet. L’habitude prise de produire sur place tout ce qui était nécessaire à la vie a perduré jusqu’aux années 1950, voire au-delà.

Une égalité relative

Lisant cette aventure humaine à leur manière, les ethnologues, géographes, historiens, réunis autour d’un important travail sur l’histoire et la civilisation des Alpes notent que la communauté n’était pas aussi idéale qu’on l’imagine. Ils mettent en évidence la règle selon laquelle l’herbe des alpages était réservée au gros bétail, celui que leurs propriétaires avaient le moyen de nourrir pendant l’hiver. Les pauvres, dépourvus de gros bétail, étaient donc presque toujours privés de droit d’alpage. En revanche, ils pouvaient faire paître leurs chèvres sur des pâturages réservés à cette espèce et récolter le foin sauvage, celui qui poussait sur des pentes inaccessibles.

Restait le partage des tâches et des droits par le «tour». Tous étaient sollicités de chauffer le four, nettoyer les sources, etc. Par ailleurs, sur des bâtons (tailles) où étaient inscrits les emblèmes des familles, on indiquait par une encoche celui qui assumerait tel travail ou bénéficierait de tel privilège. Il y avait une taille pour ceux qui devaient aller à la chasse à l’ours, une autre taille pour organiser une procession de plusieurs jours destinée à conjurer le «mauvais vent de nuit», de très nombreuses tailles pour le service de garde de nuit du village. Les tailles individuelles servaient à décompter les journées de travail accomplies pour la commune ou la corporation.

Le ciment de la communauté

Au-dessus de cette comptabilité apparemment tâtillonne, les spécialistes retrouvent pourtant les traces d’une solidarité forte. Solidarité de tout le village lorsqu’il faut porter sur l’alpe le bois nécessaire à la construction d’un nouveau chalet, solidarité pour le transport du foin, la conduite du bétail d’une grange-étable à l’autre dans la neige profonde, solidarité pour l’ouverture des chemins l’hiver, le remontage de la terre sur les champs en pente raide, au printemps.

Solidarité plus ou moins obligée aussi parce que, comme le dit si bien André Guex : «Une vie communautaire (…) imbriquant les soucis, les espoirs, les efforts imposait, sans lois, une certaine morale dont le caractère le plus important était sans doute une loyauté dans les rapports humains. On ne vit pas dans des appartements contigus, des greniers et des mayens partagés, des propriétés divisées en quinze ou vingt parcelles avec quatre voisins dans chacune d’elle, on ne garde pas le bétail ensemble, on ne creuse pas les chemins et les bisses, on ne moissonne pas ensemble sans que chacun fasse sa part et respecte les autres. Qui se dérobait à la corvée par manque de solidarité voyait, à coup sûr, l’eau du bisse (…) se perdre ailleurs avant d’atteindre son pré».

La peur de l’automobile

Ce qui va faire basculer ce Valais d’hier c’est, évidemment, la route. Du moins son ouverture à l’automobile. Pourtant, le Valais officiel a tenté de lui résister. A preuve, cet arrêté du préfet du district de Martigny daté du 9 septembre 1899 exigeant d’un cocher de Martigny-Bourg qui voulait conduire une automobile au Châtelard que: «le véhicule ne soit monté par personne, ni «chauffé», mais mis en mouvement par la seule force des chevaux». De plus, un homme devait courir au-devant du convoi pour prévenir toute rencontre difficile.

Sans aller aussi loin que le canton des Grisons, qui a interdit l’usage de ses routes aux automobiles jusqu’en 1928, le Valais redoutait – à juste titre ! – que ce gros hanneton ne se transforme en moins d’un siècle en sauterelle 4 x 4, si redoutable pour la paix des alpages…

«De fait – relevait Alfred Rey, autre témoin passionné de l’évolution du Valais – le Valais n’a pas fait preuve d’un grand ostracisme envers l’automobile puisque la première auto arrive à Zinal en 1928. Les routes carrossables ont d’ailleurs suivi le rythme des grands barrages : 1920, route carrossable au Val d’Anniviers ; 1930, la route qui va à pied d’œuvre de la Première Dixence atteint Pralong. La même année, les ingénieurs coupent la cascade de Pissevache, avancent jusqu’à Salanfe, au pied des Dents du Midi, remontent la vallée du Trient pour desservir le premier barrage d’Emosson.

Disciples de Tolstoï

Dans les années 1950, une gerbe de routes repart en direction des hautes vallées. Successivement on rejoint le fond du Val d’Anniviers, au-dessus de Grimentz ; la vallée de la Lienne, en route pour le barrage de Zeuzier ; la vallée de Bagnes jusqu’au barrage de Mauvoisin, un ouvrage que la commune de Bagnes est contrainte d’accepter sans droits de retour pour l’eau !

Dans le haut Valais, la route rejoint le col du Nuffenen, désenclavant le bourg d’Ulrichen et le Griesspass. Elle est au fond de la vallée de Saas Almagel lorsque survient, en 1965, le drame de Mattmark.

Parfait observateur de son canton, Alfred Rey l’a vu évoluer à vive allure sous la pression de l’industrie et de l’électricité. Deux agents qui ne figuraient pas dans la description que Troillet faisait, en 1915, de la nouvelle terre de Canaan.

Sans la progression exponentielle du béton, les surplus agricoles, l’échec programmé de l’industrie d’avant-hier, mastodonte maladroit qui ne sait plus faire un pas sans écraser cent emplois, qui s’intéresserait encore au Valais des bergers ? Et à la formidable leçon laissée par les anciens qui ont vécu si longtemps sans argent en nous laissant quand même quelque chose. »■

Références

André Guex – Valais naguère – Edition Payot Lausanne – 1971
Louis Courthion, le peuple du Valais, Editions Helvétiques, Lausanne 1979
Les Alpes françaises, Etudes sur l’Economie alpestre, Paris 1896
Paul Guichonnet, Histoire et civilisation des Alpes, destins humains, Privat/Payot

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Vevey place du Marché 1904

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Datée de 1904, cette photographie montre un jour de marché à Vevey. Au fond de la place, le bâtiment avec un clocheton est la Grenette, marché couvert au grain. Il est construit en 1808 par l’architecte Jean-Abraham Fraisse, constructeur important dans le canton de Vaud. Les Lausannoises et les Lausannois lui doivent notamment leur ancien hôpital, aujourd’hui annexe du gymnase de la Cité. A gauche, le bosquet d’arbres a été planté juste après, en 1810, pour abriter le marché au bétail. Tout à gauche, dépasse un toit avec un fronton triangulaire. Il s’agit du poids au foin, réalisé en en 1837 par l’architecte Philippe Franel. Franel est un architecte veveysan très productif. L’hôtel des Trois Couronnes est l’une de ses œuvres majeures. Cet édicule est utilisé comme kiosque depuis 1930. Dans leur style classique, ces aménagements sont le signe des nouveaux équipements dont se dote le jeune canton de Vaud, créé en 1803.

Ce vaste espace est utilisé comme place du Marché depuis la fin du Moyen Age. Il se trouve alors hors de la ville, au pied des murs d’enceinte. Il prend son aspect actuel au XVIIIe siècle. Le terrain est alors aplani et revêtu de gravier. Les fossés sont comblés. Un ruisseau qui y coule est recouvert de dalles. Au sud, au bord du lac, on y plante des marronniers et des peupliers. Au nord et à l’est, au fond et à droite de la photo, des tilleuls sont remplacés en 1837 par des acacias et des ormeaux.

Au XIXe siècle, les différentes denrées sont strictement réparties sur la place. Au nord, sont vendus le beurre et les volailles. Au sud, à l’ombre de trois rangées d’arbres, les fromages. Et au milieu, comme sur la photo, les légumes. Les marchandises sont présentées sur des étals, très bas, à la hauteur d’un banc, rigoureusement alignés, ou à même le sol. Sur cette photographie, la petite fille qui court entre les marchands et leurs clientes est née avec le siècle. Aujourd’hui, la place du Marché est un parking.■

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Vevey, hier et aujourd’hui en images.
La place du Marché, le cœur de la Fête des Vignerons

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Sidney Bechet à Genève

Coll. M. Aubert, United Music Foundation/notreHistoire.ch

Il est l’un des musiciens les plus plébiscités de l’Après-guerre. Il? Sidney Bechet, le saxophoniste héraut du jazz américain. Dès 1945, le jazz devient de plus en plus populaire dans toute l’Europe. Il se propage en dehors des cercles d’initiés et se met à atteindre le grand public. Son succès touche principalement la jeunesse qui trouve dans cette musique au rythme syncopé l’expression audacieuse de ses aspirations culturelles. Le jazz se lie à une culture de masse en pleine émergence. Sur le vieux continent, les grands jazzmans américains s’élèvent au rang de vedette au même titre que les stars de cinéma. Sidney Bechet acquiert à cette période une incroyable renommée.

Pour prendre la mesure du phénomène, il suffit d’entendre les acclamations enthousiastes du public sur les enregistrements du concert qu’il donne le 14 mai 1949 au Victoria Hall de Genève. L’événement doit sa tenue à l’imprésario suisse Pierre Bouru qui, grâce à ses contacts avec le célèbre agent et producteur français Charles Delaunay, parvient à produire le musicien sur la scène genevoise lors de son passage au Festival international de Jazz de Paris. Les concerts organisés durant cette période signent le retour tant attendu de Sidney Bechet en Europe depuis l’interdiction de séjour dont il a été l’objet en 1931 à la suite d’une altercation au revolver dans un bar parisien! Une fois les détails réglés et la date fixée, Bouru s’empresse de sonoriser convenablement la salle, de trouver des instruments de qualité et d’installer des luminaires. Bechet se produira sur scène accompagnée des (très) jeunes membres de l’orchestre français du saxophoniste Pierre Braslavsky, qui est alors tout juste âgé de 19 ans. Le public afflue de toute la Suisse romande et les 1800 places mises en vente partent en un éclair. Il joue à guichet fermé. Des centaines de spectateurs se voient refusés à l’entrée, mais se consoleront à l’écoute des ondes de Radio-Genève qui obtient pour mille francs (une somme considérable à l’époque) les droits d’enregistrement et de diffusion du concert.

En photo à la place Cornavin

La performance enregistrée ce soir-là est considérée par les fins connaisseurs de jazz comme l’une des meilleures qu’il ait donné durant cette tournée. Ils retiennent en particulier son interprétation vibrante de Summertime, le standard de jazz composé à l’origine par George Gershwin pour l’opéra, dont les quelques notes d’ouverture ravissent instantanément la salle. Bien qu’il ne s’agit pas sa première apparition sur le sol helvétique, ce concert marquera durablement les esprits. Il est d’autant plus exceptionnel qu’il a lieu le jour du 52e anniversaire de Bechet. Durant l’ouverture, le clarinettiste et animateur de radio Loys Choquart présente le musicien avec une déférence entière et un profond respect. Juste avant l’entracte, les organisateurs lui apportent sur scène un gâteau devant une foule en émoi.

C’est vraisemblablement durant l’après-midi qui précède le spectacle que cette photographie a été prise. L’identité du photographe n’est pas spécifiée, mais l’image est issue de la collection Michèle Aubert, l’épouse du musicien suisse Claude Aubert, grand admirateur et ami proche du saxophoniste américain. Bechet apparaît ici devant l’Hôtel Bernina, sur la Place Cornavin qui jouxte la gare de Genève. Il arbore un regard perçant et un sourire discret encadré par les ombres portées que la lumière du soleil projette sur son visage. L’étonnante centralité de la composition dans ce contexte urbain laisse à penser qu’il s’agit d’une photographie réalisée à l’improviste. Comme si la personne derrière l’appareil lui avait demandé de s’arrêter là, pour immortaliser l’instant d’exception où Sidney Bechet, devenu la grande vedette du jazz, foule la chaussée genevoise. Comme si, épris d’impatience, le doigt avait appuyé sur le bouton du déclencheur négligeant la présence des deux hommes à droite, en arrière-plan.

La netteté dans laquelle se dessine le corps du sujet et la légère contre-plongée trahissent peut-être un geste plus affecté. Il n’en demeure pas moins que cette photographie prélude à la soirée du Victoria Hall qui scellera le début d’une amitié sincère entre Bechet et la Suisse romande où il reviendra chaque année durant la décennie suivante. Il noue des liens durables avec Pierre Bouru, Claude Aubert (clarinettiste et saxophoniste), Loys Choquart, Henri Chaix (pianiste), et le passionné de jazz Bernard Wagnière dit « Zizi ». Ce dernier invita régulièrement le saxophoniste américain et ses amis musiciens à Vigne Rouge, une propriété familiale située à Bellevue, au bord du lac Léman. Par ailleurs, il existe des films d’amateurs tournés par Wagnière où l’on voit Bechet et sa femme d’alors, Élisabeth, pêcher dans le lac Léman, jeter les plaques du jeu marin et jouer aux boules. Ces images révèlent un tempérament de boute-en-train ; un homme à la personnalité chaleureuse, qui en dépit de son immense succès, a su rester profondément humain.

Sidney Bechet sur la scène du Victoria Hall, Genève, le 14 mai 1949. Derrière lui : René Franc.

Coll. M. Aubert United Music Foundation/notreHistoire.ch

Un lien privilégié avec la Suisse

La relation intime entre Bechet et la Suisse a été retracée avec exactitude dans le très bel ouvrage Sidney Bechet en Suisse édité par la United Music Fondation. Le texte de Fabrice Zammarchi est accompagné de nombreuses photographies, documents d’archives et témoignages inédits. Il contient en outre les enregistrements des concerts suisses et des interviews radio où l’on découvre avec surprise que le musicien répond en français aux questions des journalistes. Enfin, pour ce qui est des films de Wagnière, ils ont été utilisés en 1992 par Pierre Barde et son équipe pour une édition d’Avis Aux Amateurs qui met à l’honneur le cinéma amateur et le jazz en Suisse. ■

Références

Barde Pierre, « J’ai vécu un jazz formidable », Avis aux amateurs, 41 min 9 sec, Genève, 03.07.1992, RTS
Chilton John, Sidney Bechet, London, Palgrave Macmillan UK, 1987. En ligne
Tournès Ludovic, « La popularisation du jazz en France (1948-1960) : les prodromes d’une massification des pratiques musicales », Revue historique n° 617 (1), 2001, pp. 109‑130.
Zammarchi Fabrice, Sidney Bechet en Suisse, United Music Fondation, Genève, 2014.
Article de RTS.ch sur le concert de Sidney Bechet au Victoria Hall.

A consulter également sur notreHistoire.ch

Un reportage de la RTS revient sur ce concert, avec des témoins de l’époque
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