L'Inédit

par notreHistoire


Le départ

Coll. M. Bernardi/notreHistoire.ch

Le 1er septembre 1965, à la gare routière de Genève, le père de Mauro Bernardi, faute d’emploi, se prépare à quitter la Suisse et à retourner en Italie avec sa famille. Ce témoignage, publié sur la plateforme, a reçu le Prix notreHistoire.ch en 2011.

« Cette image, nous montrant mon père, mon petit frère et moi, place Dorcière à Genève au début de l’automne 1965, a bien failli être la dernière photographie prise de nous sur sol helvétique avant sans doute pas mal d’années…

Mon père (qui était le plus adorable des papas bien qu’il ait sur cette photo des airs d’authentique gangster), venait en effet tout juste d’être mis au chômage par le propriétaire du commerce de fourrures pour lequel il travaillait. N’ayant que peu de perspectives d’avenir en Suisse et ayant la nostalgie de son pays, il décida de retourner vivre avec femme et enfants en Italie, et plus précisément à Saint-Vincent, le petit village valdôtain d’où était originaire ma mère (on peut d’ailleurs voir au second plan du cliché pris par cette dernière, l’autocar qui assurait à l’époque la liaison Genève-Aoste, via le tout nouvellement créé tunnel du Mont-Blanc).

Après avoir passé un peu plus d’une année à durement gagner sa vie dans les hauts fourneaux d’une usine sidérurgique, mon père reçut un soir l’appel inopiné de son ex-employeur. Ce dernier lui annonçait qu’ayant pu redonner du souffle à son entreprise, il serait prêt à le réengager s’il acceptait de revenir à Genève, où par ailleurs un nouvel appartement l’attendait déjà. Ni une ni deux, et sur le conseil avisé de ma mère, nous refîmes donc nos bagages pour la cité de Calvin que nous n’allions désormais plus quitter. Il m’arrive parfois, à plus de quarante-cinq ans d’écart, de me demander ce qui serait advenu s’il n’y avait pas eu ce soir là, ce coup de téléphone… D’autres circonstances nous auraient-elles tout de même permis, à ma famille et à moi, de reprendre un jour le chemin de la Suisse? Ou serions-nous définitivement installés en Italie, auquel cas mon parcours aurait forcément été en tous points différents de ce qu’il est aujourd’hui? S’il est bien évidemment impossible de le savoir, une chose est néanmoins sûre: certains « hasards » font parfois prendre à l’existence un tournant décisif. Et s’il y en eut bien quelques autres par la suite, celui-ci fut sans doute pour moi l’un des premiers.»■

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D’autres photos de la Place Dorcière

Genève, rue Bautte: école

Rue Bautte, à Genève. Une école très représentative de la mentalité du début du XXe siècle.

Coll. Bibliothèque de Genève/notreHistoire.ch

Datée des environs de 1910, cette photographie montre l’école de la rue Bautte à Genève, appelée aussi parfois école de la Gare, école du boulevard James-Fazy ou école de Saint-Gervais. Cette école est construite en 1867 par l’architecte Jean Franel. Déjà auteur de l’école des Pâquis en 1863, conçue sur le même modèle, Franel signe également à Genève l’université des Bastions, avec Joseph Collard et Francis Gindroz, et le monument Brunswick.

L’école est édifiée à l’emplacement des anciennes fortifications, démolies à partir de 1850. Avec l’arrivée du chemin de fer, le quartier de Saint-Gervais connaît un fort développement et exige la réalisation de nouvelles infrastructures scolaires. Sur la photo, apparaît du reste tout à gauche un mur de soutènement destiné à la voie du train.

Un espoir: passer par les combles

Le plan de l’école adopte la forme d’un H. La partie visible sur la photo se répète de manière parfaitement symétrique, dans le sens de la longueur et de la largeur, à l’arrière. En fait, il s’agit de deux bâtiments semblables accolés dos à dos, marquant une stricte ségrégation des sexes, l’un des bâtiments étant réservé aux garçons et l’autre aux filles. Chaque partie détient sa propre entrée, opposée l’une à l’autre. On voit ici la partie dédiée aux filles. Chaque partie est organisée exactement de la même manière, mais de façon inversée, et possède sa propre cage d’escalier. A moins de passer par les caves ou les combles, les élèves des deux sexes n’ont absolument aucune occasion de se croiser.

Les façades se caractérisent par leurs grandes fenêtres cintrées, dans le style néoclassique, simple et rigoureux, souvent utilisé pour signaler les édifices publics. Le grand développement des façades, avec son corps central et ses deux ailes, répond aussi aux préoccupations hygiéniques de l’époque. Il permet en effet d’apporter un maximum de lumière et d’aération dans les classes. La façade visible sur la photo ne présente plus le même aspect aujourd’hui. En 1994, un très vaste couvert, en verre et métal, y a été ajouté.

Une loi fédérale impose la gymnastique à l’école

A gauche, au fond de la photo, on voit également la salle de gymnastique. Celle-ci a été construite après l’école, en 1882. Elle répond à la loi fédérale de 1874 qui impose la pratique de la gymnastique dans les écoles. Réalisée par l’architecte de la ville Georges Habicht, il s’agit de la plus ancienne salle de gym encore existante à Genève, avec celle de l’école de la rue Ferdinand-Hodler, conçue en même temps par le même architecte.

Elle se démarque du bâtiment principal par son style d’inspiration industriel, exprimé par la prédominance du bois et de la brique, alternant avec de la pierre. Il est ainsi signifié que sa fonction est moins noble que celle du bâtiment principal. Son aspect fait également écho à celui de l’école des arts appliqués qui lui fait face, de l’autre côté de la rue de la Servette. Pour respecter la ségrégation des sexes, la salle est dotée de trois entrées, la première pour les garçons, la deuxième pour les filles et une troisième pour les sociétés locales, sur la rue de la Servette, autorisant l’accès en dehors des horaires scolaires. Le fait qu’elle soit placée dans le préau des garçons trahit certainement l’idée que l’activité physique leur soit destinée en premiers plutôt qu’aux filles.

Cette salle de gymnastique a vécu encore un épisode spectaculaire en 2006. Elle a en effet été déplacée de quelques mètres en direction du sud-est. Ce déménagement a été opéré par ripage, sur des rails avec des vérins, afin de permettre un élargissement des voies de chemin de fer, en vue de la réalisation du CEVA.■

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En photos: quand les garçons et les filles étaient séparés à l’école.

Genève, 10 novembre 1932, après la tragédie - "Assassin!"

Carte postale du soldat valaisan Marcel Tamini à sa famille (recto).

Coll. N. Tamini/notreHistoire.ch

Le 9 novembre 1932, à Genève, la troupe tire sur la foule, causant la mort de 13 personnes et en blessant 65 autres. Cette intervention meurtrière, la pire impliquant l’armée suisse au XXe siècle, suscite une vague d’indignation en Suisse et dans toute l’Europe. Le correspondant du Manchester Guardian, cité par l’historien Pierre Jeanneret s’indigne : «Dans ma longue expérience, je n’ai pas eu connaissance d’un cas où l’on a tiré sur la foule avec aussi peu de raisons. Bien plus, sans raison aucune». Mais comment en est-on arriver à un tel drame?

Envoyé sur les lieux après la fusillade, Marcel Tamini (1911–1988), jeune soldat valaisan, témoigne de cet épisode tragique dans une carte postale envoyée à sa famille. Il apparaît toutefois peu concerné par le sort des victimes de l’armée. «Tout va bien pour le moment. J’ai été sentinelle dans un coin de rue de hier soir à ce soir, mais tout est calme, sauf qu’une femme m’a tiré la langue en me disant “assassin”. Cela a fort amusé mes copains et moi-même. Je crois que nous rentrerons sous peu. Ce soir nous cantonnons à Cologny le village est gai et les gens très aimables.»

Le Conseil d'Etat genevois reconnaissant, document adressé aux soldats du régiment de montagne 6.

Coll. N.Tamini/notreHistoire.ch

Issu d’un canton catholique, rural et conservateur, le jeune Tamini montre peu d’empathie pour les manifestants genevois. Au contraire. A la même époque, il est en effet engagé à la Jeunesse catholique de Saint-Léonard, dont les sympathies vont à l’Italie mussolinienne (La Patrie valaisanne, 23.2.1932).

Quelques jours plus tôt, l’Union nationale, un parti d’extrême-droite dirigé par Géo Oltramare (1896–1960), avait appelé à une «mise en accusation publique» de deux dirigeants socialistes, Léon Nicole (1887–1965) et Jacques Dicker (1879–1942) le 9 novembre 1932. Fondée sur le modèle des procès publics lancé dans l’Allemagne nazie, la charge est extrêmement violente. Un tract cité dans Le Temps des passions appelle même au meurtre: «L’immonde Nicoulaz, le juif russe Dicker et leur clique, préparent la guerre civile. Ils sont les valets des soviets. Abattons-les ! A bas la clique révolutionnaire.»

Devant la virulence de l’attaque, le Parti socialiste et les organisations ouvrières tentent de faire interdire le meeting, ce que le Conseil d’Etat refuse. Ils appellent alors la classe ouvrière genevoise à se mobiliser pour empêcher la manifestation de l’Union nationale. Gustave Berger (1911–1998), jeune militant syndicaliste, faisait partie de ceux qui se sont infiltrés dans la salle communale pour tenter de perturber le meeting. Démasqué, il se fait frapper et mettre dehors: «A peine entré j’ai été repéré par le chef des lascars. Il m’a fait corriger propre en ordre et j’ai fait une sortie à plat ventre ! Il y avait des flics qui étaient devant la porte. Ils m’ont pris par-dessous les bras et ils m’ont foutu au-delà de la chaîne».

Les soldats se glissent en file indienne

Devant la salle, dans la rue de Carouge, des milliers de manifestants se sont rassemblés en une foule compacte que les policiers tentent de repousser derrière des chaînes scellées de part et d’autre de la rue. Dépassée, la police est bientôt rejointe par l’armée qui se glisse en file indienne (!) dans la foule. Bientôt, les soldats sont pris à parti, désarmé et appelé à fraterniser avec la foule. Des fusils et des casques sont brisés. Quant aux officiers, il semble avoir été spécialement visé. Le lieutenant Burnat qui commandait la compagnie affirme dans Le Temps des passions : «lorsque nous étions totalement engagés dans cette foule, nous avons été attaqués par de petits groupes de 4 ou 5 personnes. J’ai été le plus malmené. On m’a arraché mon casque, mon arme, déchiré ma tunique.»

Les soldats vont alors se replier vers l’ancien Palais des expositions, à l’emplacement de l’actuelle esplanade d’UNI Mail. La foule les suit, certains les invectivent. Rassemblée devant le mur du bâtiment, la troupe se sent acculée. Les officiers somment la foule de se disperser, mais nul ne semble comprendre l’injonction et personne ne bouge.

Le lieutenant Burnat donne alors l’ordre de tirer. En quelques secondes, 13 personnes meurent et 65 sont blessées, parmi lesquelles de nombreux badauds. Le jeune Georges Haldas, qui accompagnait son père à la manifestation de l’Union nationale, rend compte du tumulte qui régnait alors: «Ici, brusquement, après une grande confusion, première trouée dans le brouillard : une sonnerie de clairon. Mais dont je ne me suis souvenu, à vrai dire, que par la suite. Seconde trouée : un éclair. Suivi d’un tac-tac-tac assez léger et inoffensif en apparence. Quelqu’un rigola : – Ils tirent à blanc ! Troisième temps : je ne sais plus rien, je n’entends rien des hurlements y qui paraît-il, ont été poussés à cet instant. Je ne vois même pas tomber les gens dont on va me dire, tout de suite après, qu’il y s’affaissaient, autour de nous, sous les balles.»

Soldats en faction, Genève, Boulevard Carl-Vogt aux lendemains du novembre 1932. Photo Max Kettel.

Coll BGE/notreHistoire.ch

Après la fusillade, la plupart des manifestants se dispersent. Quelques centaines de personnes défilent en ville durant la soirée, chantant l’Internationale, scandant des slogans dénonçant les «assassins !». De son côté, le Conseil d’Etat prend des mesures visant à garantir l’ordre public. Il fait arrêter plusieurs socialistes, dont Léon Nicole pour «atteinte à la sécurité de l’Etat, excitation à la révolte et outrage aux agents». Il déploie également des troupes en ville.

Le bataillon du régiment valaisan en renfort

Les organisations ouvrières décident alors la tenue d’une grève générale de protestation le samedi 12 novembre, jour de l’enterrement des victimes de la fusillade. Le 11 au soir, le Conseil d’Etat demande aux autorités fédérales l’envoi de renforts pour épauler les troupes genevoises. Le bataillon du régiment d’infanterie de montage 6 de Marcel Tamini, cantonné à Sion, est alors dépêché à Genève. Parti dans la nuit, il arrive au bout du lac le 12 au matin. Il sera chargé de protéger les bâtiments publics et de maintenir l’ordre. Avec le temps, la rumeur laissera entendre que ce sont les soldats valaisans, et non les genevois, qui ont fait feu sur les manifestants bien qu’ils soient arrivés sur les lieux plus de 48 heures après les événements.

Rares ont été les militaires qui ont refusé de marcher contre les manifestants. L’un d’entre eux, Maxime Chalut, un militant socialiste genevois, a témoigné à plusieurs reprises de son engagement, notamment pour Le temps des passions. Conscient de la gravité de la situation et soucieux de ne pas des trouver du mauvais côté de la barricade, il sort du rang lorsque son école de recrues, basée à Lausanne, est appelée à intervenir à Genève. «On nous a déclaré que la révolution avait éclaté à Genève et que nous allions avoir un service particulier à accomplir, puis on nous a retiré nos cartouches à blanc pour les échanger contre des cartouches à balles. Le colonel Lederrey, commandant de l’école, nous a ensuite réunis et répété que la révolution avait éclaté à Genève, que dès cet instant nous étions sacrés soldats et qu’à l’ordre de tirer, nous devions obéir, interdiction nous étant faite de tirer en l’air. Puis il a demandé de s’annoncer, à ceux qui ne suivraient pas les ordres de leurs supérieurs. C’est ce que j’ai fait.» Maxime Chalut sera rejoint par trois camarades qui, comme lui, seront mis aux arrêts alors que le reste de l’école se rend à Genève.

Les accusés lors du procès aux Assises fédérales en compagnie de leur avocat, Genève, 15 mai 1933. Photo A. Magnin.

Coll. S. Bazzanella/notreHistoire.ch

Si l’enquête sur la responsabilité de l’armée lors de la fusillade est rapidement classée, Léon Nicole et dix-sept militants, socialistes, anarchistes et communistes, sont poursuivis pour avoir provoqué les événements du 9 novembre 1932. Leur procès aura lieu en mai 1933 devant les Assises fédérales. Sept d’entre eux sont condamnés à des peine de quelques mois de prison pour avoir incité et participé à la manifestation. Nicole, condamné à 6 mois, est le plus lourdement condamné.■

Témoins

Gustave Berger, cité par Christiane Wist, Des anciens du bâtiment racontent … la vie quotidienne et les luttes syndicales à Genève, 1920–1940, Collège du travail, Genève, 1984 , p. 117
Raymond Burnat et Maxime Chalut, cités par Claude Torracinta, Le Temps des passions. Genève 1930–1939, Tribune Editions, Genève, 1977.
Georges Haldas, Boulevard des Philosophes, L’Age d’Homme, 2009, p. 197 (1ère éd. 1966)

Références

Jean Batou, Quand l’esprit de Genève s’embrase. Au-delà de la fusillade du 9 novembre 1932, Lausanne, Éditions d’en-bas, 2012
Pierre Jeanneret, « A Genève, le 9 novembre 1932 : la fusillade de Plainpalais », Passé simple no 1, janvier 2015

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Villars/Ollon, incendie du Grand Hôtel

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Scène de brocante champêtre ? Non, ce sont bien des matelas et des couvertures qui jonchent le sol, empilés à la hâte. Que s’est-il donc passé ?

Nous sommes à Villars-sur-Ollon, en 1921. Les milieux hôteliers desserrent un peu le nœud qui les a pris à la gorge depuis l’éclatement de la Grande Guerre : les touristes reviennent, enfin ! L’été est chaud, l’air est sec. Si sec que certaines municipalités décident d’interdire les feux de joie qui devaient illuminer les villages pour la fête nationale, le soir du 1er août. Dans la nuit précédant les célébrations, l’irréparable survient au Grand Hôtel de Villars, témoin élégant des années fastes de la Belle Époque. Vers minuit, un incendie se déclenche. Les flammes s’empressent de dévorer boiseries et papiers peints. Elles sont gourmandes. Insatiables. Très vite, l’alarme est donnée. Et c’est la panique.

Terrifiés, les hôtes et les membres du personnel se pressent à la sortie. Certains d’entre eux parviennent à sauver leurs affaires, en les jetant par les fenêtres. Les pompiers accourent. Hélas, ils manquent d’eau et leur matériel n’est pas adapté pour combattre un incendie de cette ampleur. Ils évitent pourtant le pire, en abattant les sapins qui s’élèvent autour de l’hôtel et que les flammes ne tardent pas à lécher, en lorgnant déjà les bâtiments les plus proches. Cette nuit-là, Villars aurait bien pu se transformer en immense brasier.

Coll. Y. Plomb/notreHistoire.ch

Au petit matin, alors que les ruines de l’hôtel fument encore, un petit air de fin du monde plane sur le village. Dans cette affaire, aucune victime. Mais les pertes matérielles sont importantes, particulièrement pour cette dame qui aurait oublié ses bijoux dans sa chambre. Leur valeur s’élèverait à 35’000 francs. Le Grand Hôtel n’a jamais été reconstruit.■

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