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par notreHistoire


Aigle tué au Salève - vers 1935 Collonges-sous-Salève

Aigle tué au Salève, vers 1935

Coll. P.-O. Boillet/notreHistoire.ch

Deuxième texte de la série – sorte de feuilleton historique – que Jean Steinauer consacre aux animaux, réels et imaginaires, qui jalonnent l’histoire des Suisses (et peuplent leur inconscient). Après l’ours de Berne et l’ours d’Appenzell, cette semaine, place aux oiseaux.

Les Genevois n’ont pas attendu Chris McSorley et sa mascotte volant à travers la patinoire des Vernets pour se projeter dans un aigle. Cet oiseau royal se déploie dans les armoiries de la cité depuis les Moyen âge, bien que d’une aile seulement – c’est une allusion historique à l’Empire. La demi-aigle, qui se détache en noir sur le fond jaune, partage l’écu avec la clé empruntée à saint Pierre, dorée comme il se doit, posée sur un champ rouge. En termes peu héraldiques, mon père commentait : « Demi-poulet grillé servi avec mayonnaise, et la clé de la cave pour le gamay qui l’accompagne. »

Mon père, originaire d’Einsiedeln, ne pouvait rester muet sur les deux corbeaux occupant les armoiries de l’abbaye et de la ville qui en est issue. Il en savait la légende. Le saint moine Meinrad, qui s’était construit là un ermitage (Einsiedelei), y fut tué en 861 par deux vagabonds convoitant les cadeaux que déposaient les pèlerins. Mais deux corbeaux que Meinrad avait apprivoisés suivirent les assassins, ce qui permit de les retrouver et de les condamner. Oiseaux vengeurs, plus forts que des chiens policiers !

En avant la grue!

Ma famille vivant dans le canton de Fribourg, je fus intrigué assez tôt par un troisième volatile d’armorial, la grue. Celle des comtes de Gruyère, emblème à notre époque du district de ce nom, m’impressionnait par son allure offensive – bec pointu, patte levée, plumes hérissées – que soulignait encore la devise du journal radical portant son nom : « En avant la grue ! » Les Gruériens étaient-ils belliqueux par nature ? J’appris à l’âge adulte que le toponyme Gruyère ne devait rien à l’oiseau, mais tout au gruier, sorte d’inspecteur forestier de l’époque féodale. Dans ma petite oisellerie blasonnée, la grue était donc intruse, et tant pis pour les radicaux bullois s’ils croyaient encore à ses vertus combatives.   

Mais je m’interroge. Pourquoi trouve-t-on, dans les armoiries de nos cantons et de nos villes, si peu d’oiseaux qui nous soient familiers ? Oiseaux de la ville et des champs, du lac et de la forêt… Nombre de citadins ne verront jamais ailleurs qu’au cinéma voler l’aigle royal, mais tous ont l’expérience quotidienne du pigeon qui fiente et du moineau qui picore jusque sur les tables des terrasses. Les paysans distinguent parfaitement les martinets des hirondelles, et les promeneurs en forêt le chant du coucou des frappes du pic-vert. Quant aux pêcheurs, ils écoutent le cri des mouettes et glissent en silence leurs barques entre les cygnes, au bord des roselières.

Une foule d’oiseaux mériteraient, d’ailleurs, la promotion héraldique, au motif qu’ils peuplent notre imaginaire – la chanson, la poésie, les arts visuels en témoignent. Le rossignol chante sur la plus haute branche depuis longtemps, jamais je ne l’oublierai. Voici « l’errante hirondelle » de Lamartine, qui ne fait pas le printemps mais annonce mélancoliquement l’automne et nous remet en mémoire les morts aimés, Georges Brassens l’a très bien mise en musique. Les oiseaux ordinaires sont aussi porteurs de symboles évidents : gaieté du pinson, sagesse de la chouette, fidélité du chardonneret ornant en marqueterie les monumentales « armoires de mariage » que le menuisier du coin vous fabriquait pour la vie…

Nous protégeons le gypaète barbu, c’est entendu. Mais les petits, les obscurs, les sans grade ? Les oiseaux de tout le monde et de tous les jours ? J’ai peur que nous ne les aimions plus. Nous essayons de stériliser les pigeons, et rêvons d’exterminer les cormorans pour laisser aux seuls pêcheurs le droit de prendre des poissons. ■

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Télégraphe

Salle de la transmission-réception des télégrammes de l'Office de Saint François, à Lausanne, en 1961.

Coll. A.-M. Martin-Zürcher/notreHistoire.ch

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Les deux Maurice des lettres valaisannes 3.

A Randonnaz, le 22 août 1985, Maurice Chappaz (à droite) retrouve Maurice Zermatten. Les relations entre les deux écrivains vont s'apaiser.

Coll. P.-M. Epiney/notreHistoire.ch

Faire la part belle aux arts et aux lettres. C’est avec cette volonté chevillée au corps que Bernadette Roten participe à promouvoir les écrivains, les artistes et les compositeurs sur le devant de la scène, dans le Valais des années 1980. Alors enseignante à Savièse, elle soumet au Conseil d’État un projet innovant : intégrer des séminaires consacrés à la culture locale dans le cadre des semaines pédagogiques auxquelles participent les institutrices et les instituteurs valaisans : « A cette époque, a-t-elle confié à L’Inédit, j’ai constaté que mes collègues connaissaient mal l’art et la littérature de leur canton. De mon côté, je dirigeais déjà un théâtre amateur. Ce fut donc un vrai plaisir de contribuer à faire découvrir des acteurs culturels. »

A l’occasion du premier séminaire qu’elle organise en 1985 – et qui s’intitulera Les heures littéraires valaisannes –, Bernardette Roten choisit de convier Maurice Zermatten, lui-même fils de « régent », comme l’on disait alors. Le célèbre écrivain avait publié deux ans plus tôt son roman A l’est du Grand-Couloir, inspiré de l’histoire tragique de Randonnaz, un petit hameau de montagne, rebaptisé Zampé dans le récit. Perchés sur les hauteurs de Fully, les quelque cinquante habitants qui y vivent au début du XXe siècle voient leur existence rythmée par le cycle immuable des saisons et des travaux de la terre. Lorsque la neige recouvre la montagne, le lieu se transforme en forteresse imprenable – à moins qu’il ne s’agisse d’une prison sans évasion possible ? En hiver, personne ne se risquerait en effet à descendre dans la vallée, tant le murmure des avalanches intimiderait le plus téméraire des aventuriers. Le temps de la morte saison instaure un univers en vase clos, à la fois horrifique et rassurant de par l’intense solidarité qu’il renforce entre les villageois.

Et puis, en 1930, les habitants de Randonnaz doivent quitter leurs maisons et dire adieu à l’endroit qui fut façonné par leurs aïeux. Endettés, mis sous pression par des autorités religieuses et politiques qui voient d’un mauvais œil leur éloignement, ils n’ont d’autre choix que de vendre leurs biens à la commune de Fully : celle-ci s’en frotte les mains. La plupart d’entre eux rejoindront la plaine, où certains peineront à s’adapter à leur nouvelle réalité. En somme, ce déracinement prendra des allures de migration forcée. Quant au hameau, il sera entièrement détruit pour être transformé en alpage. A l’est du Grand-Couloir lutte par conséquent contre la disparition d’un lieu qui aurait bien pu sombrer dans les oubliettes de l’histoire.

Des relations ombrageuses entre les deux écrivains

Alors, si Randonnaz n’est plus, il subsistera un hymne somptueux à Zampé. L’un des protagonistes du roman lance ainsi un cri du cœur, lorsqu’il pressent déjà la fin prochaine du hameau : « Zampé ce n’est pas seulement des maisons, des granges, des greniers, des prés, des jardins et des champs. Pas seulement l’herbe et le seigle. Pas seulement les bêtes que nous élevons et qui nous permettent de vivre. Tout cela, je le sais, nous pourrions le trouver ailleurs. Ce que nous ne pourrions pas trouver ailleurs, c’est l’air de Zampé, la paix de Zampé, le ciel de Zampé, et sous la terre, les racines de notre vie. »

Si Maurice Zermatten propose une relecture de ce passé douloureux, c’est qu’il passa un hiver à Randonnaz, lorsque son père y fut chargé de l’instruction de la poignée d’écoliers. De façon tout à fait étonnante, le séminaire organisé par Bernadette Roten a eu lieu à l’endroit même où s’élevait jadis le hameau, un demi-siècle après son démantèlement. Plus incroyable encore, un autre monument littéraire valaisan a accepté de participer à cette journée pédagogique : « Maurice Chappaz est monté avec nous, un sac en cuir usé sur le dos. Il avait lui aussi connaissance de l’histoire de Randonnaz. Sa présence était loin d’être une évidence, puisque ses relations avec Zermatten étaient pour ainsi dire ombrageuses. Alors, quand il a débouché une bouteille de blanc pour trinquer avec lui, imaginez un peu l’émotion qui planait dans l’air ».

Au cours de cette journée à nulle autre pareille, Maurice Zermatten a fait resurgir ses souvenirs de jeune garçon pour le plus grand bonheur des participants, en désignant l’emplacement des habitations, des granges ou des étables disparus. Bernadette Roten garde un souvenir ému de cette promenade littéraire en compagnie de grands noms de la littérature valaisanne : « J’ai éprouvé une joie profonde parce que l’on a pu baigner dans une atmosphère supérieure à l’ordinaire des jours. Ces individus savaient traduire le beau et ouvrir des fenêtres. Ce fut une chance d’être aspirée dans leur univers. » ■

Référence

A l’est du Grand-Couloir de Maurice Zermatten, réédité en 2017 chez Zoé.

A consulter également sur notreHistoire.ch

Visages de Maurice Zermatten, un galerie de documents d’archives et de vidéos de la RTS
Maurice Chappaz, une vie pour l’écriture, une série de vidéos de la RTS

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Grève des typographes

Photo D. Jaquet, coll. O. Jaquet/notreHistoire.ch

La photographie montre les vitrines de la banque UBS, à Genève, mais la manifestation qui se tient devant n’a rien à voir avec le monde de la finance. Il s’agit d’une grève des typographes genevois qui milite pour l’amélioration de leurs conditions de travail, notamment le 13e salaire, les contrats des auxiliaires et la semaine de 40 heures, comme il est écrit sur les banderoles.

Depuis la mi-décembre 1976, cette grève menace, en raison de l’échec des négociations entre les deux organisations syndicale (Fédération suisse des typographes, FST) et patronale (Société suisse des maîtres imprimeurs, SSMI) concernant la convention collective de travail. A partir de début avril 1977, le Journal de Genève relate dans ses brèves les annonces de la section genevoise de la FST et de la SSMI, se menaçant à tour de rôle de représailles de manière à peine voilée. La grève se met finalement en place le lundi 18 avril 1977 aux aurores. La parution des journaux genevois est suspendue pendant trois jours. Le quotidien Le Courrier, seul journal genevois imprimé à Fribourg, soutient le mouvement en ne paraissant pas non plus, afin de ne pas tirer avantage de son impression hors du canton de Genève. Les typographes lausannois soutiennent également la démarche en débrayant le travail pendant trois heures. La SSMI accède finalement fin avril aux revendications des grévistes, mais déposera en juillet une plainte devant le Tribunal arbitral contre la section genevoise de la FST pour l’interruption de la parution des journaux qui enfreint la convention collective de travail. Deux droits fondamentaux, brandis respectivement par chacune des parties, entrent en conflit dans cette affaire : le droit de grève d’un côté, la liberté d’expression et le droit à l’information de l’autre. On peut supposer que la plainte sera abandonnée, aucune suite n’étant relayée dans la presse.

Un mouvement social européen

Le mouvement des typographes genevois est loin d’être isolé. En Europe, de nombreuses grèves se tiennent à cette période pour l’amélioration des conditions de travail. Ainsi, en 1976, les typographes de la République fédérale d’Allemagne lancent une grève qui durera quatre semaines. En janvier 1977, c’est au tour des typographes anglais du quotidien The Times. En mai, ce seront encore les typographes danois qui seront les acteurs d’une grève de quatre semaines contestant le licenciement de centaines de typographes en raison de la modernisation des presses. Le journal Politiken se résoudra à placarder sous forme d’affiches murales des éditoriaux, des nouvelles, des publicités et des petites annonces sur 5000 panneaux disséminés à travers le Danemark. Le Journal de Genève en rend compte mi-avril dans un article intitulé « Grève des typos : solution chinoise au Danemark » et surnommant ces placards des « dazibaos danois ». En 1978, Paris, Londres et New York seront touchées par les mêmes mouvements de typographes.

L'avenir est à vous… une émission de la RTS sur les métiers de l'imprimerie diffusée en 1962.

Coll. archives de la RTS/notreHistoire.ch

Pourquoi tous ces mouvements sociaux ? Il s’agit principalement de revendications sociales. D’ailleurs, les typographes sont depuis les origines des pionniers de la lutte sociale en tant que propagateurs d’idées neuves. En l’occurrence, il faut notamment prendre en compte la votation suisse sur l’introduction de la semaine de 40 heures largement refusée le 5 décembre 1976, que l’Union syndicale suisse tente d’ailleurs de relancer en récoltant de nouvelles signatures en 1977. Mais il s’agit avant tout de la survie d’une profession en danger face aux technologies qui se développent alors à la vitesse grand V. La photocomposition et l’offset prennent alors le pas sur la composition au plomb, ainsi que diverses machines automatisant les tâches. Cette évolution conduit à une déqualification des typographes, qui va de pair avec la précarisation et l’augmentation du chômage.

L’art d’être invisible

Le métier de typographe finira de fait par disparaître au cours des années qui suivront. Il n’existe plus de typographe. Ou plutôt si : nous sommes toutes et tous des typographes. Originellement, le typographe est celui qui façonne les caractères de plomb pour l’imprimerie, qui les dessine puis les fond. Le premier typographe de l’histoire de la profession fut donc Gutenberg. Tout l’enjeu de cet art est de rendre la lecture la plus fluide et agréable possible. Le dessin de chaque lettre est travaillé individuellement, puis chaque lettre par rapport aux autres et enfin toutes les lettres dans leur ensemble, tout cela au centième de millimètre. Mais qui remarque ce travail ? Car pour être bonne, la typographie doit être « invisible », comme l’explique le typographe Gerard Unger. Par la suite, le métier de typographe se sépare de celui du dessinateur de caractère. Le typographe compose les textes pour l’imprimeur avec des caractères de plomb, lettre par lettre, ligne par ligne, et à l’envers s’il vous plaît.

De nos jours, tout passe par l’informatique et seules quelques rares imprimeries artisanales composent encore avec les caractères de plomb. Pour le reste, la composition typographique est accessible à toutes et tous par l’intermédiaire des logiciels de traitement de texte et de design graphique. Mais le métier de dessinateur de caractère a survécu et la Suisse reste d’ailleurs un des hauts lieux de la typographie depuis le « style suisse » né dans les années 1950 et dont l’emblème suprême est la police Helvetica utilisée partout dans le monde. ■

Références

Archives du journal Le Temps
Gerard Unger, Pendant la lecture, Paris, B42, 2015

A consulter également sur notreHistoire.ch

Une histoire de l’imprimerie en Suisse romande, en images et vidéos des archives de la RTS

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