L'Inédit

par notreHistoire


Frank R. Tappolet

Frank R. Tappolet débutera sa carrière à la radio. Après la direction de la Télévision Suisse Romande, il se consacre au concours international de la Rose d'or de Montreux.

Photo Jaques Margot, coll. J.-J. Lagrange/notreHistoire.ch

Jean-Jacques Lagrange, un des fondateurs de la RTS, fait revivre dans cette série les premières heures de la Télévision, ce nouveau média qui va transformer la société des années 1960. Pour lire les articles précédents, cliquez sur ce lien.

Lorsque la Télévision Genevoise est reprise par la SSR pour devenir la Télévision Suisse Romande, au 1er novembre 1954, c’est le Genevois Frank R. Tappolet qui est nommé à la direction. René Schenker, qui avait créé en 1952 et dirigé vers le succès la Télévision Genevoise – tout en conservant son poste de directeur-adjoint de Radio-Genève – n’a pas postulé. Il tenait à respecter l’engagement de ne pas briguer la nouvelle direction, engagement pris en 1953 envers Frank Tappolet. Dès décembre 1954, René Schenker se consacre donc exclusivement à son activité et ses responsabilités radiophoniques.

Frank Tappolet (1922-2009) est né à Genève où il a fait toutes ses études littéraires et musicales de piano. Il est le fils d’un musicologue enseignant au Conservatoire. Frank est un grand amateur de jazz (son idole est Errol Garner) et il est engagé par Radio-Genève pour y assurer la régie musicale des enregistrements d’émissions de variétés et faire des programmes de disques. Il s’impose très vite comme un excellent metteur en ondes et un dynamique producteur de variétés et programmateur d’émissions.

La réponse des Romands à Berne

En 1952, le Parlement fédéral décide que la Suisse financera, à Zurich, une période expérimentale de TV accordée à la SSR. La Suisse romande ne sera touchée qu’en 1958 par un simple relais des émissions de Zurich.

Cette solution ne plaît guère aux Romands, et particulièrement aux Genevois qui, depuis 1947, s’intéressent à la TV et qui ont déjà établi des plans pour un studio de télévision. Encouragé par son directeur René Dovaz, René Schenker part à Londres en août 1952 suivre un cours de réalisation TV que la BBC donne à ses régisseurs du son. Il le fait à ses frais et sur son temps de vacances car la Direction générale SSR a refusé de financer ce stage!

A son retour à Genève, Schenker fait une conférence au personnel de la radio et propose de créer un Groupe Expérimental de Télévision. Il est rejoint par une poignée de jeunes passionnés qui créent le studio de Genthod. Une expérience racontée dans précédent article de cette série.

Frank Tappolet ne s’est pas intéressé à l’expérience TV de Genthod-Mon Repos, contrairement à d’autres jeunes techniciens comme William Baer, Robert Ehrler ou Edouard Brunet. De même, il ne s’est pas impliqué dans les luttes politiques d’alors entre Radio-Genève et Radio-Lausanne pour obtenir le siège du futur centre fixe romand de la Télévision suisse.

Début 1953, la SSR désigne le directeur des Ondes Courtes Suisses, Edouard Haas, comme directeur de la TV expérimentale SSR avec tâche de recruter une équipe mixte comprenant des Romands, des Tessinois et des Alémaniques. Bien des techniciens de Radio-Lausanne s’y inscrivent, mais aucun de Genève où se développe le Groupe TV expérimental de Genthod. René Dovaz comprend qu’il faut au moins un Genevois à Zurich et désigne Frank Tappolet qui parle le schwitzertütsch. Celui-ci obéit en officier discipliné mais aussi par intérêt pour une nouveauté technique.

A Zurich, il trouve une équipe très sympathique et passionnée qui est prise en main par deux professionnels du cinéma: Willy Roetheli et son épouse Anne. Tous deux travaillent dans le cinéma à Paris, lui comme chef opérateur, elle comme scripte. Ils sont engagés par la SSR pour former et piloter la naissante Télévision suisse. Toute l’équipe fait un stage d’un mois à la TV française à Paris avant de revenir à Zurich où la SSR a loué et équipé en électronique l’ancien studio de cinéma Bellerive à la Kreutzstrasse.

L’équipe est composée de quatre réalisateurs: les Alémaniques Walter Plüss et Ueli Hitzig, le Tessinois Franco Marazzi et le Genevois Frank Tappolet. D’autres romands font partie de l’équipe technique dont Roger Bovard, caméraman, Catherine Borel, scripte, Serge Etter et Jacques Stern décorateurs, Jean Kaehr, preneur de son.

Menaces sur les « valeurs suisses »

Les débuts de cette télévision expérimentale à Zurich sont difficiles car elle arrive dans un climat très hostile. La classe politique veut l’interdiction de la TV qui «menace» les valeurs suisses, l’establishment économique et financier veut une TV privée à l’américaine. Quant à la presse et l’industrie cinématographique zurichoises, elles se sentent menacées par le nouveau média et les cinéastes alémaniques méprisent la nouvelle technique vidéo.

Pour se protéger, l’équipe TV se replie dans une mentalité de bunker et prétend même que faire de la télévision n’a rien à voir avec le cinéma. Elle commence ses programmes sur l’émetteur zurichois de l’Uetliberg le 15 juillet 1953 à raison de cinq émissions par semaines, le soir dès 20h. avec un Téléjournal filmé et des émissions vidéo en direct du studio de la Kreutzstrasse ou avec un car de reportage.

A Genève, au contraire, nous sommes très disposés et nous voyons même la TV comme un porte ouverte sur une activité cinématographique. Soutenu activement par la Ville de Genève, le Groupe de Genthod est devenu Groupe de Mon Repos dans la villa transformée en studio. Ne voulant pas attendre le délai fédéral de 1958 pour avoir la TV en Suisse romande, les autorités genevoises commandent au professeur Extermann, de l’Institut de Physique, la construction par les étudiants d’un émetteur TV et obtiennent de la Confédération une concession d’émission provisoire. La première émission de la TV Genevoise a lieu le 28 janvier 1954 et est prolongée par des émissions quotidiennes dès mars 1954.

Un style quelque peu martial

Cette initiative dynamique agace les Vaudois et force la main à la SSR et à la Confédération pour revoir le planning de l’introduction de la TV hors de Zurich. Les négociations politiques vont très vite et la SSR reprend la TV Genevoise déjà au 1er novembre 1954.

Quand Frank Tappolet arrive à Genève, il trouve une équipe soudée par deux ans d’une aventure folle qui a réussi et, à Lausanne, une équipe du car de reportage comprenant la plupart des Romands de la TV de Zurich et quelques techniciens de Radio-Lausanne.

D’entrée le nouveau directeur impose le style martial et l’organisation rigide qu’il a appris à Zurich. Les réalisateurs et scriptes reçoivent chacun une blouse blanche à revêtir en arrivant au travail (à l’image des ingénieurs PTT qui la considèrent comme le signe extérieur de leur «excellence»!) et les autres collaborateurs techniciens reçoivent un bleu de travail. Chaque journée commence par un briefing de style militaire en demi-cercle au studio où Frank Tappolet distribue les tâches de la journée.

Ménager les tensions entre Lausanne et Genève

Mais surtout, le directeur entend se distancer au maximum des luttes politiques Genève-Lausanne en cherchant à établir un équilibre entre son activité dans les deux villes comme le lui a demandé son mentor, le directeur général Bezençon. Une position qu’il pratique maladroitement. Le lundi, mardi et samedi, Frank Tappolet est à Genève et dicte son courrier à sa secrétaire désignée, Mademoiselle Volluz. Mais le mercredi, jeudi, vendredi il est au car à Lausanne et prend la scripte du car comme secrétaire supplémentaire à qui il dicte aussi du courrier. Or cette scripte n’est autre que la fille du syndic de Lausanne Jean Peitrequin, un magistrat vigoureusement engagé dans la lutte politique que mènent Lausanne et Genève pour l’obtention du centre TV romand!

En revanche, Frank Tappolet gère très bien le programme, matière qu’il connaît et laisse une grande liberté aux trois réalisateurs (Jean-Claude Diserens, André Béart et Jean-Jacques Lagrange) pour proposer et faire des émissions. Il les réunit tous les mardi (jour de relâche) pour une séance des programmes où chacun vient avec ses idées d’émissions. Le directeur veut que chaque jour soit diffusée une émission originale vidéo et, une fois par semaine, une retransmission d’un théâtre ou une «théâtrale» en studio (on ne dit pas encore «dramatique»).

Mais son attitude psycho-rigide rend difficile les rapports humains qu’il ne gère pas au mieux. Il ne parvient pas à fusionner les deux équipes du studio de Mon Repos composée principalement de l’ancienne équipe de la TV Genevoise et l’équipe du car de reportage stationné à Lausanne et réunissant essentiellement de collaborateurs venant de Radio-Lausanne et des Romands venus de Zurich. Chacune des équipes défend son pré carré et reste dans une mentalité très cantonale au service des intérêts de sa ville.

Quand Radio-Lausanne viole l’accord «centre fixe-centre mobile» et aménage un studio TV pour le car, Frank Tappolet réagit mollement mais refuse ensuite d’aller dans le grand studio construit en hâte à Genève. Il prétend que le (mini-) studio de Mon Repos convient tout-à-fait et qu’on peut sortir les caméras dans le magnifique parc!

Les premières archives détruites

Le Directeur TV Suisse Edouard Haas lui impose le transfert mais Frank Tappolet s’accroche à Mon Repos où il garde son bureau. C’est à ce moment qu’il commet l’erreur grave de liquider la quasi totalité des films de la TV genevoise pour… faire de la place à un box de montage film! Cette décision provoquera l’ire de l’équipe genevoise quand elle découvrira la disparition de ses archives.

Dans la tourmente politique intercantonale, Frank Tappolet entend rester neutre et limite au maximum les contacts, ne cherche pas à se créer un réseau parmi les politiciens romands et se retrouve seul au moment de crise.

La crise, ce sont les tensions avec le personnel, une programmation qui ne plaît pas à Bezençon, le nombre de spectateurs qui n’augmente pas assez vite, la classe politique romande insatisfaite de la TSR et déchirée entre elle sur la question lancinante: à qui sera attribué le centre romand de TV à la fin de la période expérimentale? Le refus par le peuple en 1957 de la loi Radio-TV concoctée par le Parlement vient encore mettre de l’huile sur le feu.

En juillet 1967, pendant les vacances scolaires, Frank R. Tappolet présente les avantages de TV-bac, l'émission scolaire de rattrapage pour les élèves.

Emission Carrefour (27.07.1967), coll. Archives de la RTS/notreHistoire.ch

Au début 1959, le Comité Central de la SSR décide d’attribuer définitivement les studios TV à Zurich et Lausanne! Tollé à Genève, Bâle et Lucerne. Comme la décision doit être entérinée par l’Assemblée Générale de la SSR, les trois villes écartées entreprennent une vigoureuse campagne de lobbying auprès des sociétés régionales alémaniques opposées au centralisme zurichois.

Une décision surprenante

La manœuvre réussit lors de l’Assemblée Générale du 4 août 1959: c’est Bâle et Lausanne qui obtiennent le plus de voix! Il faudra donc démonter les studios à Zurich et Genève et les reconstruire à Bâle et Lausanne! Mais l’Autorité de surveillance va intervenir le 4 décembre 1959 en confirmant une nouvelle fois Zurich, Genève et Lugano comme emplacements des studios de télévision pour des raisons financières et politiques. Le recours de Bâle et Lausanne sera rejeté par le Conseil fédéral le 22 novembre 1960.

Bezençon prend alors les grandes décisions et profite de la fin de la période expérimentale en 1958 pour trancher. Il nomme Edouard Haas directeur TV pour toute la Suisse, fait appel à René Schenker pour diriger la TSR avec titre de directeur-adjoint de la TV Suisse. Il promeut Frank Tappolet à la DG-SSR à Berne comme coordinateur TV puis, en 1961, comme secrétaire-général du concours de la Rose d’Or de Montreux qui vient d’être créé. Frank Tappolet y sera un excellent organisateur qui donnera à ce Festival une belle renommée internationale jusqu’à sa retraite.

Homme de terrain, excellent musicien, régisseur musical et animateur de variétés très doué, Frank Tappolet a été projeté dans un monde de luttes politiques et d’intrigues pour lequel il n’était pas préparé. Les tensions politiques apaisées, la TSR peut entreprendre plus sereinement son développement. ■

La semaine prochaine, nous poursuivrons cette série avec l’installation de la TSR dans ses nouveaux studios au Boulevard Carl Vogt, à Genève, en juin 1955.

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Une série de photos des premières heures de la TSR à la villa Mon Repos

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Le Zeppelin à Cointrin, 14.09.1930

Coll. Archives de la commune de Meyrin/notreHistoire.ch

Viendra-t-il ? Des nuages noirs ont semé le doute en matinée, mais la météo s’embellit à mi-journée. Il devrait donc pouvoir atterrir. Les yeux rivés sur le ciel, 30’000 personnes trépignent d’impatience à l’aérodrome de Genève-Cointrin ce dimanche 14 septembre 1930. Des hauts-parleurs diffusent la musique d’un gramophone et les commentaires enjoués d’un animateur. Cris d’enthousiasme vers 14 h: le plus grand dirigeable du monde arrive enfin. Sa carapace argentée scintille au soleil, et l’on entend son fameux ronflement sourd. Aussi imposant qu’un paquebot, il flotte pourtant dans les airs avec grâce. La foule est fascinée.

En cours de répétition, les soldats de la Compagnie d’aviation de chasse 13 participent à la manœuvre d'arrimage du Graf Zeppelin.

Son nom: LZ 127 Graf Zeppelin, en référence au comte («Graf») Ferdinand von Zeppelin (1838-1917), l’inventeur des dirigeables rigides en aluminium. Ces engins sont construits à Friedrichshafen en Allemagne, près du lac de Constance. Inauguré en 1928, le Graf Zeppelin suscite un fort engouement, tant par son allure majestueuse que par ses exploits, tels que la traversée de l’Atlantique et même un tour du monde. Sa vitesse dépasse les 100 km/h. Lors de ses croisières, les populations se précipitent aux balcons ou sur les toits pour l’admirer. Les Suisses en ont déjà aperçu en vol, mais c’est la première fois que les Genevois en verront un atterrir chez eux.

Le dirigeable passe au-dessus de Corsier avant de prendre la direction de Cointrin.

Photo Alfred Fradel, coll. C.-A. Fradel/notreHistoire.ch

L’appareil a décollé de Friedrichshafen, puis a survolé Schaffhouse, Aarau, Soleure, Berne et Fribourg. Il arrive à Genève avec une heure d’avance. Mais il faut respecter le programme technique et protocolaire: il fait donc encore un tour au-dessus du lac et des environs, pour le plus grand bonheur des habitants de la région. Soudain, à 15h. ces paroles solennelles dans les hauts-parleurs: «Attention, du calme, du silence !» Il est prêt à atterrir. Avec ses 237 mètres de long, il mesure plus de la moitié de la piste de l’aérodrome, qui ne fait que 450 mètres. Ses cinq moteurs ralentissent, puis il s’immobilise au-dessus du sol. Des trappes s’ouvrent sur ses flancs. De longues cordes en jaillissent, saisies et tirées par 200 soldats aérostiers postés au sol. Pour stabiliser l’engin, des pompiers remplissent d’eau ses immenses réservoirs. Au total, pas moins de 500 bras sont à l’oeuvre pour faire atterrir une cinquantaine de passagers et membres d’équipage.

Un film est tourné lors de l'arrivée du zeppelin à Cointrin, le 14 septembre 1930.

Coll. A. Salamin, en collaboration avec A. Durussel-Kientsch/notreHistoire.ch

Le contraste entre la taille du dirigeable et les constructions environnantes est saisissant. Seuls les invités officiels peuvent s’en approcher. Il y a notamment le conseiller fédéral Giuseppe Motta, le président du Conseil de la Société des Nations, le ministre allemand des affaires étrangères et l’ambassadeur d’Allemagne en Suisse. Moult discours sont prononcés. Une poignée de VIP ont la chance de visiter l’aéronef mythique et ses cabines privées, sa salle à manger ou encore sa cuisine. Des fonctionnaires chargent de gros sacs dans le zeppelin: ils contiennent des milliers de lettres et cartes portant un cachet spécial célébrant cette date mémorable. Ces courriers seront lâchés en plein vol. Ils constitueront plus tard un régal pour les philatélistes et les passionnés d’aéronautique.

Le conseiller fédéral a disparu!

Vers 16h, les manœuvres du départ commencent. On détache les cordes et on vide les réservoirs. Surprise: parmi les personnalités au sol, il manque le conseiller fédéral ! Il s’est introduit dans le zeppelin à la dernière minute, avide d’en découvrir l’intérieur même si les visites étaient officiellement closes. Il en redescend in extremis, alors que les moteurs s’enclenchent déjà. «Lâchez tout !», ordonne le capitaine du dirigeable. Le géant métallique remonte lentement vers le ciel, «comme une bulle de savon», décrit La Gazette de Lausanne. Sur sa carapace, la bise fait «un bruit semblable à un énorme vol de perdreaux», image Le Journal de Genève. Sa visite, qui marque l’esprit de chacun, laisse un souvenir encore plus frappant aux serveurs du buffet officiel. Ce sont les meilleurs garçons de café de la ville, embauchés pour l’occasion. Tout enveloppés de dignité dans leurs costumes noirs en queue de pie, ils sont littéralement douchés par l’eau jaillissant des réservoirs lors du décollage.

De l’émerveillement au doute

Le LZ 127 survolera encore régulièrement la Suisse. Malgré l’émerveillement, un malaise pointe. En 1931, La Gazette de Lausanne publie un courrier critique rédigé par un ancien officier supérieur de l’armée suisse. Il souligne que le dirigeable allemand survole assidûment le territoire helvétique, tout comme l’année précédente. «Ces excursions auxquelles nous assistons, le nez en l’air et la bouche ouverte», n’auraient-elles pas des objectifs inavouables ? Cet «engin de guerre camouflé en touriste » est étonnamment autorisé à survoler le pays en toute liberté. «Si l’on écoute ce qui se dit aux champs et dans les vignes, l’impression persistante est que ces voyages ont pour but l’espionnage par la photographie.» Le Journal de Genève interpelle le Conseil fédéral, qui rétorque ceci: «La Suisse possède les meilleures cartes topographiques du monde, que chacun peut acheter. On y trouve tous les renseignements que pourrait fournir une prise photographique opérée du haut d’un zeppelin.»

De fait, les dirigeables fascinent mais portent aussi leur part d’ombre. Lors de la Première Guerre mondiale, ils ont été utilisés parfois pour lâcher des bombes. Cette pratique était peu efficace matériellement mais avait un fort impact psychologique. On savait que le mastodonte pouvait surgir discrètement et sournoisement au-dessus d’une ville au cœur de la nuit. Après la guerre, les Alliés ont empêché l’Allemagne de construire des dirigeables pendant quasi une décennie.

A partir de 1936, le Graf Zeppelin est remplacé par le modèle Hindenburg, frappé de la croix gammée, ici le LZ-129 Hindenburg.

Coll. E. Ceppi/notreHistoire.ch

Le zeppelin connaît une renaissance comme transporteur de passagers. Entre 1928 et 1937, le LZ 127 fait voyager plus de 13’000 personnes en près de 600 vols, sur plus d’un million et demi de kilomètres. Le tout sans accident. En 1936, il se fait voler la vedette par le modèle Hindenburg, encore plus gigantesque. Le régime nazi, qui s’est emparé de la société Zeppelin l’année précédente, utilise les dirigeables pour sa propagande en les affublant de croix gammées. Mais en 1937, le Hindenburg s’embrase en phase d’atterrissage aux Etats-Unis. Ce drame spectaculaire et médiatisé fait tomber en disgrâce pour longtemps ce moyen de transport. Le Graf Zeppelin est transformé en musée. Les autres seront détruits par les Allemands au début de la Deuxième Guerre mondiale afin d’en récupérer les matériaux pour leur industrie de guerre. ■

Références

Le site des pionniers de l’aéronautique à Genève
Les archives du Temps

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D’autres photos de zeppelin dans le ciel suisse

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Richard Ernst, Prix Nobel de chimie en 1991

Professeur à l'EPFZ, Richard Ernst sera récompensé par le Nobel de chimie en 1991.

Notre rubrique Témoignage et récit reprend des articles des membres de notreHistoire.ch, à l’instar de ce texte de Daniel Rupp, ancien élève du professeur Richard Ernst, lauréat du Nobel de chimie en 1991 (Le titre et les intertitres sont de la rédaction).

J’ai connu des situations assez surprenantes, comme ces dimanches pendant lesquels certains faisaient du patin à roulettes sur une autoroute, alors que des jeunes avaient installé une tente, et d’autres jouaient aux cartes sur une table de camping. Ça, c’était en 1973. Bien sûr, aujourd’hui, en matière de surprises, tout le monde est vacciné, quand la moitié de la planète au balcon applaudit l’autre moitié au boulot ! Mais quand même, j’ai gardé le souvenir d’une histoire assez incroyable.

Cela se passait en 1978. Nous étions une cinquantaine de doctorants en chimie-physique confinés hébergés dans un hôtel à Ravoire, au-dessus de Martigny. Nous suivions un séminaire de formation continue sur des sujets proches de notre spécialité. Un des intervenants était un professeur de l’EPFZ, Richard Ernst. C’est lui qui est à l’origine de cette histoire fort étonnante.

Le charme des cartes perforées

Dans les années 1970, on vivait encore à l’ère numérique austère. Les ordinateurs étaient des monstres parqués dans des centres de calcul. Il fallait leur parler dans un langage simple. Ils avaient un alphabet primitif constitué de deux lettres, le 1 et le 0. Quand on voulait communiquer, il fallait perforer des cartes sur des machines à écrire spéciales qui traduisaient les instructions en trous et absence de trous. Chaque carte perforée constituait une ligne de code. On entassait les routines dans des sortes de boîtes à chaussures. On apportait nos cartons au centre de calcul. Des opérateurs balançaient les cartes dans un lecteur, et, quelques heures plus tard, ils disposaient les listings produits par l’imprimante de ce tas de ferraille sur des étagères. On allait récupérer le fruit de notre travail au centre de calcul. Un jour, un professeur d’informatique voulut passer la frontière avec un coffre plein de ce genre de cartons à chaussures remplis de cartes perforées. Le douanier voulut calculer la Taxe à la Valeur Ajoutée. Le professeur lui fit remarquer qu’estimer la valeur ajoutée au matériel qu’il transportait dans son coffre reviendrait à peser des trous.

L’agrume et le champ magnétique

Avec le recul, l’histoire que j’essaie de rapporter me semble encore plus incroyable, compte tenu du contexte. Le professeur Richard Ernst, ce jour-là de 1978, disposa sur le rétroprojecteur une image d’une tranche de citron. Cela aurait pu être une photographie en noir et blanc d’une rondelle de l’agrume finement découpée, posée sur une table lumineuse de photographe. Il n’en était rien. Pour obtenir cette image, Richard Ernst n’avait pas découpé le citron mais l’avait introduit entier dans un champ magnétique. Il avait excité les atomes qui constituaient le fruit avec des impulsions de radiofréquence et récolté les réponses de ces atomes. Ensuite, par calcul, il avait reproduit les intensités des signaux en blanc sur fond noir. Il avait détourné une technique, bien connue en analyse structurale moléculaire, pour en faire un appareil de photo non invasif. Attendez, ce n’est pas tout !

Pour nous expliquer son tour de passe-passe, il commença à aligner les équations sur le rétroprojecteur. Comme son discours n’était pas porté par un timbre de voix de politicien en tournée électorale, on lui attacha un « micro cravate » sans fil. Cela ne faisait que quelques minutes que Richard Ernst discutait de son citron de « haut-vol », quand une patrouille de gendarmes pénétra brutalement dans la salle de conférence. Elle embarqua notre brave intervenant. Nous savions qu’il ne pouvait pas être coupable de violence, lui qui n’était même pas capable de découper un citron. En fait, une ou deux minutes plus tard, il revint et s’expliqua. Il avait l’ordre de la maréchaussée d’éteindre son « micro cravate ». À côté de l’hôtel était plantée une antenne relais de l’aéroport de Cointrin. Les signaux du « micro cravate » était retransmis dans le cockpit d’un pilote qui cherchait à atterrir à Genève. Le citron de « haut-vol » troublait la liaison du commandant, qui entendait parler de coupe citron sans rapport avec l’autorisation d’atterrir qu’il demandait désespérément!

Quelques années plus tard, le roi de Suède invita Richard Ernst à un pique-nique où il lui demanda de parler encore une fois de son citron. À l’occasion, il lui fit cadeau d’une médaille en or, celle du Prix Nobel de chimie. C’était en 1991. ■

A consulter également sur notreHistoire.ch


Genève à la pointe de l’informatique au début des années 1970, et des conseils de beauté donnés par cartes perforées, deux documents des Archives de la RTS

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Le Landeron Caves de l'Abbaye - Le carnotzet

Coll. P. Frochaux-Chevrot/notreHistoire.ch

Il n’y a rien d’étonnant à retrouver un carnotzet au Landeron, tant, si le mot est vaudois, le concept a fait fortune en-dehors du canton lémanique. En outre, dans ce recoin des Caves de l’Abbaye, située dans une maison du XIVe siècle à l’angle nord-est de la grand place centrale, on reconnaît nombre de ses caractéristiques essentielles: mobilier sommaire et rustique, lambris simulant une habitation rurale et objets décoratifs évoquant le vin. S’y ajoute le sentiment de convivialité exprimé par les protagonistes, parmi lesquels à gauche Casimir Frochaux, marchand de vins et propriétaire des lieux, et au centre l’un de ses employés, Jean Vuillemin.

Ce n’est pas très loin du Landeron que l’on trouve la trace du premier carnotzet. Il voit en effet le jour à l’autre bout du lac de Neuchâtel, à Yverdon, lors de l’Exposition cantonale vaudoise de 1894. Il n’a donc rien d’aussi traditionnel qu’on pourrait le penser. A l’occasion de cette foire agricole et industrielle, le tenancier de la cantine a l’idée d’aménager au sous-sol, à proximité des cuisines, un petit local, lambrissé en planches de sapin. Il le meuble d’une table centrale, de quelques tabourets épars et d’un vieux canapé. L’endroit possède déjà tous les attraits qui vont assurer son succès et son caractère novateur ne fait aucun doute. Le conteur vaudois en fait une recension enthousiaste, s’étonnant que personne n’en ai jamais eu l’idée auparavant.

Le terme carnotzet est exhumé pour l’occasion. Selon Louis Monnet, le chroniqueur du Conteur vaudois, il désigne en patois vaudois un petit compartiment. Absent des dictionnaires patoisants avant 1894, il apparaît après cette date dans tous les glossaires spécialisés. Il a même les honneurs des dictionnaires Robert et Larousse de la langue française, qui en spécifient l’origine vaudoise.

Dès son origine, le carnotzet se revêt d’autres caractéristiques qui perdurent jusqu’à aujourd’hui. Au-delà de la simple décoration, il se doit d’être enterré pour que le confinement et l’isolement y encouragent l’intimité. Il se doit aussi d’être secret et accessible qu’aux seuls initiés. En 1894, Monnet compare déjà son entrée dans le carnotzet à celle d’un néophyte dans une loge maçonnique. Enfin, le plus souvent, les femmes en sont exclues, apparentant l’ambiance virile qui y règne à celle d’un corps de garde ou d’un vestiaire sportif.

Une véritable révélation pour les Vaudois

Malgré l’exclusivité qui était censée la préserver, l’invention d’Yverdon fait l’objet de nombreux comptes rendus dans la presse et se diffuse de manière foudroyante. Pour les Vaudois, il s’agit d’une véritable révélation, comme s’ils n’avaient fait qu’attendre cette apparition, à laquelle ils aspiraient inconsciemment. Deux ans plus tard, en 1896, le carnotzet est déjà présent l’Exposition nationale suisse de Genève. Au cœur du Village suisse, autre invention éclatante du XIXe siècle finissant, il se loge dans la réplique de l’auberge vaudoise de Valeyres-sous-Rances. Dans le même temps, il conquiert le domaine privé. Le 22 juin 1908, la Gazette de Lausanne dresse le portrait nécrologique de M. Jules Capré au travers de son carnotzet devenu déjà « légendaire ». Il n’a pas les honneurs de l’Exposition nationale suisse de 1914, mais l’entre-deux-guerres lui donne son plein essor. Il fait son chemin à travers les foires commerciales et agricoles. Son exportation va bon train à l’Exposition nationale d’agriculture à Berne en 1925. L’année suivante, il est mentionné au Comptoir suisse à Lausanne.

Au cours des années 1930, il colonise les institutions publiques. L’Hôtel de Ville de Lausanne et le Conseil d’Etat en possèdent un. Les cafés et les restaurants se doivent de l’afficher dans leur publicité. Le restaurant « Les Palmiers » fait paraître dans La Gazette de Lausanne du 16 juin 1933 l’une des premières annonces vantant sa présence, produisant un curieux mélange des genres entre exotisme végétal et particularisme local. L’invention vaudoise crée des envieux. Les autorités fribourgeoises déplorent dans le même journal le 1er juillet 1938 d’en être dépourvues pour accueillir leurs hôtes de marque.

L’envol du carnotzet trouve son point culminant dans l’Exposition nationale de 1939 à Zurich. L’architecte Jean-Pierre Vouga est chargé de la réalisation des quatre « pintes » romandes : fribourgeoise, neuchâteloise, valaisanne et vaudoise. Etonnamment, le carnotzet, devenu incontournable, n’est pas placé dans l’établissement vaudois, mais dans le pavillon du Valais, canton avec lequel, pourtant, il n’a aucun lien. Cette confusion est devenue courante aujourd’hui, comme celle assimilant le carnotzet à un caveau vigneron. Il s’agit peut-être alors pour le Valais d’affirmer son identité touristique, en plein développement, en se présentant notamment comme pays de vin. Le canton ajoute le carnotzet à son catalogue comme d’autres signes de reconnaissance sujet à controverses, tels le chalet ou la fondue. Autres entorses à la règle, le carnotzet est situé de plain-pied, il est percé de fenêtres donnant sur l’extérieur et s’ouvre sans restriction au public.

Un carnotzet de Mario Botta à la Banque cantonale de Fribourg

Dans l’après-guerre, le carnotzet continue à se diffuser en entrant de plein droit dans le programme de toute nouvelle construction. Les réalisations les plus contemporaines se trouvent dotées d’un équipement qui peut sembler quelque peu incongru en raison de sa forte valeur traditionnelle. Il se voit adapté au style de l’ensemble, mêlant béton apparent, briques industrielles et meubles standardisés. Le carnotzet moderne apparaît. A une époque où la prophylaxie est encore limitée, l’hôpital cantonal vaudois a le sien. Le comble est atteint avec le projet de Mario Botta pour la Banque cantonale de Fribourg en 1983. Le carnotzet est placé en attique, au huitième étage du bâtiment, juste à l’arrière de la salle du conseil d’administration. Passé de la cave au grenier, le carnotzet semble bien éloigné de sa définition d’origine.

Aujourd’hui, il est à craindre que bien des carnotzets soient en péril. En effet, on peut supposer que la génération actuelle ne partage pas la même nostalgie rurale et le goût du kitsch de leurs aïeux. De nombreux abris atomiques ont dû retourner à leur fonction d’origine ou être reconvertis en simples débarras. Le caractère secret et privé du carnotzet rend malheureusement difficile l’appréhension de ce phénomène d’abandon. ■

Pour en savoir plus

Les bâtisseurs de Lavaux, sous la direction de Bruno Corthésy, Lausanne, Presses Polytechniques et Universitaires Romande, 2019.

A consulter également sur notreHistoire.ch

La RTS en a fait une émission d’humour de 13 minutes, Cartnotzet, diffusée le samedi, de décembre 1988 à mai 1992. Voir une vidéo des Archives de la RTS

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